Chapter 5
«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow, ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là, voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un archimillionnaire!--Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,» continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...--Mais certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français; personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle simplicité dans sa toilette!... ravissante!...--Et ce gros en lunettes, ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!»
Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps, en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il semblait chercher quelqu'un.
Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener des danseurs.
Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable, qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le trouva plus animé, rajeuni, embelli:
«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous à Otradnoë; le vois-tu?
--Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!»
XVI
Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: «Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à se former pour la danse.
On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. «Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer.
Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère, elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées.
Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant.
Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour.
Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur exemple.
Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées.
Pierre s'approcha de lui en ce moment:
«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune comtesse Rostow.
--Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,» ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de la comtesse.
«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.
--J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky. Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux, reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,» semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha, ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait en être ainsi.
Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.
XVII
Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre.
Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait, toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser, elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du prince André:
«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, n'est-ce-pas, et...»
Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure avec elle.
«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia! «Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son corsage.
À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle possible?
«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur!
Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir.
Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui donner un peu de son superflu:
«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?»
Pierre sourit machinalement et répondit au hasard:
«Oui, j'en suis bien aise.»
Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent devaient être heureux.
XVIII
Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail.
Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer; aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère grandiose dans notre histoire.»
Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le rendrait plus heureux ou meilleur.
Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince André.
Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée de zakouska[2]. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle.
«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky: «Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot d'affaires!...» et il se reprit à rire.
Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel qu'il était, et ne se laissait plus séduire.
La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle, tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer. Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis. Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant, tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente. Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et, Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle, sans nouvel incident.
Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau. Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la gaieté.
Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André.
On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques secondes.
Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince André s'approcha de son hôte pour prendre congé.
«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.
--J'ai promis ma soirée.»
Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là dans ses oreilles.