Chapter 4
Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même passé à une petite distance d'Otradnoë.
Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions:
«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!»
Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra; mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire plus qu'affectueux rayonna sur son visage.
Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré.
«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la comtesse.
Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:
«Comme vous avez embelli!
--Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins.
Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée.
Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux, les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue, non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé, tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante, peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait. Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner le lendemain auprès de Natacha.
XIII
Un soir que la vieille comtesse, débarrassée de ses fausses boucles, en camisole et coiffée d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'à moitié une touffe de cheveux blancs, geignait et gémissait, en faisant force signes de croix et de _mea culpa_ devant ses images, le front contre terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, nu-pieds, également en camisole et en papillotes, entra comme un ouragan. Sa mère, qui marmottait sa dernière prière: «Si cette couche devait être mon tombeau,» etc., etc., fronça le sourcil en se retournant et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animée, la voyant en prières, arrêta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine déconcertée, et attendit. Voyant que le silence de sa mère se prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, paraît-il, des craintes si lugubres à la comtesse. C'était un lit élevé, avec un édredon et cinq étages d'oreillers de différentes grandeurs. Natacha y disparut tout entière; attirant à elle la couverture, elle se fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tête sous le drap, qu'elle soulevait de temps à autre pour voir ce que faisait sa mère. La comtesse, ayant terminé ses génuflexions, s'approcha de sa fille avec un air sévère, qui fit aussitôt place à un tendre sourire:
«Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?
--Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit baiser, maman, là, là, sous le menton.» Et elle enlaça sa mère de ses deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui faisait le moindre mal.
«Qu'as-tu à me dire ce soir?» lui demanda sa mère en s'enfonçant à son tour bien à son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant sur elle-même comme une balle, se rapprochait et s'étendait à ses côtés de l'air le plus sérieux du monde.
Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu avant que le comte fût revenu du Club, étaient pour la mère une douce jouissance.
«Voyons, raconte, moi aussi j'ai à te parler...»
Natacha posa sa main sur la bouche de sa mère.
«De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, maman, dites, il est très bien, n'est-ce pas?
--Natacha, tu as seize ans; et à ton âge j'étais mariée! Tu demandes s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; mais que désires-tu? À quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est que tu lui as tourné la tête, et après?...» La comtesse jeta un coup d'oeil à sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave et réfléchie de sa physionomie frappa sa mère, elle écoutait et pensait. «Et après, répéta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourné la tête? Que veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'épouser, tu le sais bien.
--Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.
--Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.
--Qui vous l'a dit?
--Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chérie.
--Et si je le voulais?
--Écoute-moi; je te parle sérieusement...»
Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa mère, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis les doigts, qu'elle pliait l'un après l'autre en murmurant:
«Janvier, février, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!»
Sa mère s'était tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de contempler son enfant bien-aimée.
«Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations d'enfance, et son intimité avec toi peut te compromettre aux yeux des autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il aurait trouvé un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'à présent il a perdu la tête!
--L'a-t-il perdue? demanda Natacha.
--Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un cousin....
--Oui, je sais, Cyrille Matvéévitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!
--Oh! il ne l'a pas toujours été!... Je parlerai à Boris; il faut qu'il cesse de venir aussi souvent!
--Pourquoi, si cela l'amuse?
--Parce que cela ne mènera à rien.
--Comment pouvez-vous en être sûre? Ne lui dites rien, maman, je vous en prie, s'écria Natacha du ton offensé de quelqu'un à qui l'on veut enlever son bien.... Soit, je ne l'épouserai pas, mais pourquoi l'empêcher de venir, puisque cela lui plaît et à moi aussi? Pourquoi ne pas continuer ainsi?
--Comment «ainsi», ma chérie!
--Mais oui, «ainsi»; la belle affaire que je ne l'épouse pas!... Eh bien, cela restera «ainsi».
--Oh, oh! reprit sa mère, prise d'un fou rire, «Ainsi,» «ainsi,» répétait-elle.
--Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me ressemblez, vous êtes aussi rieuse que moi!... attendez!...» Et, saisissant de nouveau la main de sa mère, elle reprit ses baisers et ses calculs interrompus: «Juin, juillet, août!... Maman, il est très amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on été autant de vous? Il est bien, très bien! Seulement pas tout à fait à mon goût: il est étroit, comme la caisse de la pendule de la salle à manger. Vous ne me comprenez pas?... il est étroit, il est gris clair....
--Quelles absurdités!
--Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donné raison. Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un carré.
--Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-là!...»
Et la comtesse ne put s'empêcher de rire.
«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon, parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment vous faire comprendre cela?...
--Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de l'autre côté de la porte.
Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa chambre par la sortie opposée.
Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois, et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner, ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête. «Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose.
Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès lors, cessa ses visites.
XIV
Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir.
Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel, qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage recouvert de drap rouge.
Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule, qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient, leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous.
Le tiers des invités était déjà réuni, que chez les Rostow on en était encore à se presser et à donner aux toilettes le dernier coup de main. Que de préparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas eues, à cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes seraient-elles prêtes à temps? Tout s'arrangerait-il à leur gré?
La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Péronnsky, jaune et maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitré de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il était convenu qu'on irait la chercher à dix heures chez elle, au palais de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles n'étaient pas encore prêtes.
C'était le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-là, levée dès huit heures, avait-elle passé la journée, dans une activité fiévreuse; tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'était qu'elles fussent habillées toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait laissé toute la responsabilité. La comtesse avait une robe de velours massaca, tandis que de légères toilettes de tulle, garnies de roses mousseuses, et doublées de taffetas rose, étaient destinées aux jeunes filles, uniformément coiffées à la grecque.
Le plus important était fait: elles s'étaient parfumé et poudré le visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie à jour étaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chaussés de souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernière main à leur coiffure. Sonia avait même déjà passé sa robe et se tenait debout au milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban à son corsage et pressant de son doigt, jusqu'à se faire mal, l'épingle récalcitrante qui grinçait en perçant le ruban. Natacha, l'oeil à tout, assise devant la psyché, un léger peignoir jeté sur ses épaules maigres, était en retard:
«Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement tourner la tête et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre n'avait pas eu le temps de lâcher. Viens ici!» Sonia s'agenouilla, pendant que Natacha lui posait le noeud à sa façon.
«Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.
--C'est bien, c'est bien!... Voilà, Sonia..., comme cela!...
--Serez-vous bientôt prêtes? leur cria la comtesse du fond de sa chambre. Il va être bientôt dix heures!
--Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?
--Je n'ai que ma toque à mettre.
--Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!
--Mais il est dix heures!»
Dix heures et demie était l'heure fixée pour leur entrée au bal, et cependant Natacha n'était pas habillée, et il fallait encore aller au palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.
Une fois coiffée, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits pieds chaussés de leurs souliers de bal, s'élança vers Sonia, l'examina, et, se précipitant dans la pièce voisine, y saisit la toque de sa mère, la lui posa sur la tête, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient à raccourcir le dessous trop long de sa robe, tandis qu'une troisième, la bouche pleine d'épingles, allait et venait de la comtesse à Sonia, et qu'une quatrième tenait à bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.
«Mavroucha, plus vite, ma bonne!
--Passez-moi le dé, mademoiselle.
--Aurez-vous bientôt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. Voici des parfums, la vieille Péronnsky est sur le gril!
--C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en constater la légèreté et la blancheur immaculée.
--Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'écria Natacha en passant sa tête dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!» Une seconde après, le vieux comte fut admis; lui aussi s'était fait beau; parfumé et pommadé comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et des souliers à boucles: «Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.
--Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre agenouillée, tout occupée à égaliser les jupons et à manoeuvrer adroitement avec sa langue un paquet d'épingles qu'elle faisait passer d'un coin de sa bouche à l'autre.
--C'est désespérant, s'écria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses mouvements; le jupon est trop long, trop long!»
Natacha, s'éloignant de la psyché pour se voir plus à l'aise, en convint aussi.
«Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit piteusement Mavroucha, qui se traînait à quatre pattes à sa suite.
--Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un ourlet,» assura Douniacha avec autorité.
Et, tirant aussitôt l'aiguille qu'elle avait piquée dans le fichu croisé sur sa poitrine, elle recommença à coudre.
À ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tête, entra timidement dans la chambre.
«Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!» s'écria le vieux comte en s'avançant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa toilette froissée, elle l'écarta doucement en rougissant comme une jeune fille.
«Maman, la toque plus de côté, je vais vous l'épingler...»
Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mère, en déchirant par ce brusque mouvement, à la grande consternation des ouvrières qui n'avaient pu la suivre, le tissu aérien qui l'enveloppait.
«Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!
--Ce n'est rien, reprit Douniacha résolument; on n'y verra rien!
--Oh! mes beautés, mes reines! s'écria la vieille bonne, qui était entrée à pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles beautés!»
Enfin, à dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers la Tauride.
Malgré son âge et sa laideur, Mlle Péronnsky avait passé par les mêmes procédés de toilette, avec moins de hâte, il est vrai, vu sa grande habitude; sa vieille personne, bichonnée, parfumée et vêtue d'une robe de satin jaune ornée du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait également l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle était prête et accorda de grands éloges aux toilettes de la mère et des filles. Enfin, après force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs robes et de leurs coiffures, s'installèrent dans leurs équipages respectifs.
XV
Natacha n'avait pas eu de la journée un seul moment de liberté, pas une seconde pour réfléchir à ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent à faire par un temps froid et humide, et dans la demi obscurité de la lourde voiture où elle était emboîtée, serrée et balancée à plaisir. Son imagination lui représenta vivement le bal, les salles inondées de lumière, l'orchestre, les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de Pétersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec l'impression que lui faisaient éprouver le froid et les ténèbres, qu'elle ne pouvait en croire la réalisation prochaine; aussi ne s'en rendit-elle bien compte que lorsque, après avoir frôlé de ses petits pieds le tapis rouge placé à l'entrée et ôté sa pelisse dans le vestibule, elle se fut engagée avec Sonia, en avant de sa mère, sur le grand escalier brillamment éclairé. Alors seulement elle pensa à la façon dont elle devait se conduire, et s'efforça de se composer ce maintien réservé et modeste qu'elle tenait pour indispensable à toute jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitôt, heureusement pour elle, que ses yeux ne lui obéissaient point, qu'ils couraient dans tous les sens, que l'émotion lui faisait battre le coeur à cent pulsations par minute et l'empêchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc impossible de se donner le maintien désiré, qui l'aurait d'ailleurs rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner à contenir et à cacher son trouble: c'était, à vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invités en grande toilette, qui échangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes glaces appliquées sur les murs reflétaient l'image des dames en robes blanches, roses, bleues, avec des épaules et des bras ruisselants de diamants et de perles.
Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à s'y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant défilé! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'échange des compliments et des saluts, et aveuglée par l'éclat des lumières. Le maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et accueillaient depuis une heure leurs invités avec l'éternelle phrase: «Charmé de vous voir,» que les Rostow durent, comme tous les autres, entendre à leur tour.
Les deux jeunes filles, habillées de la même façon, avec des roses dans leurs cheveux noirs, firent ensemble la même révérence, mais le regard de la maîtresse de la maison s'arrêta involontairement sur la taille déliée de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spécial, différent du sourire stéréotypé et obligatoire avec lequel elle accueillait le reste de ses invités. Peut-être le lointain souvenir de son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout à coup à la mémoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte laquelle des deux était sa fille.--«Charmante!» ajouta-t-elle, en baisant le bout de ses doigts.
On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, et la comtesse Rostow s'arrêta au milieu d'un des groupes le plus en vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosité; elle devina qu'elle avait plu tout d'abord à ceux qui s'inquiétaient de savoir qui elle était, et sa première émotion en fut un peu calmée. «Il y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,» pensa-t-elle.
La vieille Péronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.
«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de dames, qu'il faisait pouffer de rire.