La guerre et la paix, Tome II

Chapter 38

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Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille Rostow.

«Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout à fait dérangées? Le comte est un imbécile: les Razoumovsky lui ont proposé d'acheter la maison et le bien de Moscou, et l'affaire traîne en longueur parce qu'il en demande un prix trop élevé.

--Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va être conclue, quoique ce soit, à l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des maisons.

--Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?

--Mais alors pourquoi partez-vous?

--Moi? voilà qui est étrange.... Je pars parce que tout le monde s'en va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!

--Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais partis pour la campagne.

--Nathalie s'est complètement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie en s'adressant à Pierre avec un malicieux sourire.

--Ils attendent leur fils cadet, qui est entré au service comme cosaque, et qui a été envoyé à Biélaïa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans mon régiment.... Le comte serait parti malgré cela, mais la comtesse n'y consent pas avant d'avoir revu son fils.

--Je les ai rencontrés, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie est fort embellie et de très bonne humeur, reprit Julie.... Elle a chanté une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines personnes!

--Qu'est-ce qui s'efface?» demanda Pierre, dépité.

Julie sourit.

«Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.

--Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.

--Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connaît l'histoire; je vous admire, ma parole d'honneur!

--À l'amende! à l'amende! s'écria le milicien.

--Bien! bien! repartit Julie impatientée, on ne peut donc plus causer à présent... mais vous le savez, comte, vous le savez....

--Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrité.

--Et moi, je me rappelle fort bien que vous étiez au mieux avec Natacha, tandis que ma préférée a toujours été Véra, cette chère Véra!

--Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assumé le rôle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les ai vus.

--Qui s'excuse s'accuse,--répondit Julie en souriant et en jouant avec la charpie, mais elle changea aussitôt de sujet, afin d'avoir le dernier mot:--Devinez qui j'ai rencontré hier soir.... La pauvre Marie Bolkonsky! Elle a perdu son père, le saviez-vous?

--Non, vraiment, mais où demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!

--Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans les environs, et qu'elle y emmène son neveu.

--Comment est-elle?

--Très affligée! Mais devineriez-vous qui l'a sauvée? c'est tout un roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entourée, on allait la tuer après avoir blessé ses gens, lorsqu'il s'est jeté dans la mêlée et l'a tirée d'affaire!

--C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette débandade générale est inventée à plaisir pour marier les vieilles filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.

--Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu amoureuse du jeune homme.

--Vite, vite, une amende! s'écria de nouveau le milicien.

--Mais comment aurais-je pu, s'il vous plaît, dire cela en russe?»

IV

En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernières petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir défendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des marchands à ne pas s'éloigner, car, disait-il, ce sont toutes ces fausses nouvelles qui causent la panique, et je réponds sur ma vie que le scélérat n'entrera pas à Moscou! Cette déclaration fit clairement comprendre à Pierre, pour la première fois, que les Français y viendraient assurément. La seconde affiche disait que notre quartier général était à Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi, et que ceux qui désiraient s'armer trouveraient à l'arsenal un grand choix de fusils et de sabres à prix réduits. Cette dernière proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que l'on prêtait à Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, à part lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgré l'effroi qu'il lui inspirait, s'approchait à pas de géant: «Que faire? se demandait-il pour la centième fois.... Entrer au service et rejoindre l'armée, ou bien attendre sur place?» Il étendit la main et prit un jeu de cartes sur la table: «Faisons une patience! Si elle réussit, cela voudra dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire?» se demandait-il en mêlant les cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'aînée des trois princesses, la seule qui demeurât chez lui, depuis le mariage des cadettes, se fit entendre derrière la porte.

«Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience réussit, se dit-il, je partirai pour l'armée!

--Mille excuses, mon cousin, de vous déranger à cette heure; mais il faut prendre une décision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se soulève, il se prépare quelque chose d'effroyable... pourquoi restons-nous?

--Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller à merveille! répondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopté avec elle, afin d'éviter l'embarras que lui causait toujours son rôle de bienfaiteur.

--Comment, à merveille? Où voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a raconté les exploits de nos troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et n'écoute personne... témoin ma femme de chambre qui devient insolente! On nous battra bientôt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Français vont arriver à coup sûr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tôt à Saint-Pétersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au pouvoir de Bonaparte!

--Mais quelles folies, ma cousine! Où prenez-vous vos nouvelles: au contraire....

--Je ne m'inclinerai pas, je vous le répète, devant votre Bonaparte; les autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez pas vous occuper de moi....

--Mais comment donc! je vais préparer votre départ.»

La princesse, irritée de n'avoir personne à qui s'en prendre, s'assit sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.

«Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y a pas de danger.... Lisez plutôt!» Et il lui montra l'affiche.

«Le comte écrit que l'ennemi n'entrera pas à Moscou, il en répond sur sa vie!

--Oh! votre comte! s'écria la vieille demoiselle avec colère, c'est un hypocrite, un misérable, c'est lui qui pousse le peuple à l'émeute. N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et gloire à celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le fourrerait au violon? Est-ce assez bête? Et voilà le résultat de ses belles paroles! Varvara Ivanovna a failli être tuée par le peuple pour avoir parlé français dans la rue.

--N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? Il me semble que vous prenez les choses trop à coeur,» dit Pierre, qui continuait à étaler ses cartes.

La patience réussit, et cependant il ne rejoignit pas l'armée, et resta à Moscou, qui se dépeuplait tous les jours, à attendre, dans une indécision pleine à la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain même. L'intendant en chef vint annoncer à Pierre que l'argent demandé pour équiper le régiment ne pourrait être fourni qu'au moyen de la vente d'un de ses biens, et lui représenta que cette fantaisie le mènerait à sa ruine.

«Vendez-le, répondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une parole donnée!»

La ville était déserte. Julie était partie, ainsi que la princesse Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls étaient encore là, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'idée, pour se distraire, d'aller dans un village des environs, à Vorontzovo, pour y examiner un énorme aérostat construit sous la direction de Leppich, par ordre de Sa Majesté, et destiné à servir contre l'ennemi, pour aider à sa défaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulièrement recommandé l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en ces termes:

«Aussitôt que Leppich sera prêt, composez-lui pour sa nacelle un équipage d'hommes sûrs et intelligents et dépêchez un courrier au général Koutouzow pour l'en prévenir. Je l'en ai déjà avisé. Recommandez, je vous prie, à Leppich de faire bien attention à l'endroit où il descendra la première fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine ses mouvements avec le général en chef.»

En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des exécutions: il s'arrêta et descendit de son droschki. On venait de passer par les verges un cuisinier français, accusé d'espionnage. Le bourreau détachait du gibet le condamné, un gros homme à favoris roux, en bas gros-bleu et en habit vert, qui gémissait piteusement. Son compagnon d'infortune, maigre et pâle, attendait son tour; à en juger par leurs physionomies, ils étaient bien réellement Français. Pierre, terrifié et aussi pâle qu'eux, se fraya un chemin à travers la cohue de bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le spectacle qu'on leur offrait. Ses questions réitérées et pleines d'une curiosité anxieuse n'obtinrent aucune réponse.

Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les épaules et essaya, mais en vain, de se montrer stoïque, en passant les manches de son habit: ses lèvres tremblèrent convulsivement, il éclata en sanglots, et pleura avec colère de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes à tempérament sanguin. La foule, silencieuse jusque-là, se mit aussitôt à crier, comme pour étouffer le sentiment de pitié qui s'éveillait en elle.

«C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.

--Eh! dis donc, «moussiou,» on voit que la sauce russe est trop forte pour un palais français, elle t'agace les dents, hein?» dit un employé de chancellerie tout ridé; et il regardait autour de lui pour voir l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent à rire; les autres, les yeux rivés sur le bourreau qui déshabillait l'autre patient, suivaient ses mouvements avec terreur.

Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncèrent, et, se détournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet d'être agité par des soubresauts convulsifs et de pousser des exclamations étouffées.

«Où vas-tu? s'écria-t-il tout à coup, s'adressant à son cocher.

--Vous m'avez ordonné de vous mener chez le général gouverneur?

--Imbécile, idiot! vociféra Pierre: je t'ai dit d'aller à la maison!... Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui même,» ajouta-t-il entre ses dents.

Cette exécution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une telle impression, qu'il s'était décidé à quitter immédiatement Moscou.

Revenu chez lui, il ordonna à son cocher d'envoyer sur l'heure ses chevaux de selle à Mojaïsk, où se trouvait l'armée; pour leur donner de l'avance, il remit son départ au lendemain.

Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soirée. En arrivant, quelques heures plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille avait été livrée: on racontait qu'à Perkhoukow même la terre tremblait du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel côté était restée la victoire (c'était le combat de Schevardino). Pierre arriva à Mojaïsk au point du jour.

Toutes les maisons étaient occupées par les troupes; dans la cour de l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient, mais de chambres, point: elles étaient toutes pleines d'officiers, et les troupes ne cessaient de défiler. De tous côtés on ne voyait que fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et bouches à feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il s'éloignait de Moscou, plus il pénétrait dans cet océan de troupes, plus il se sentait envahi par une agitation inquiète et par cette satisfaction intime qu'il avait éprouvée pendant le séjour de l'Empereur à Moscou, lorsqu'il s'était agi de se décider à un sacrifice! Il sentait, à ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur, le confort de la vie, les richesses, la vie elle-même, était bien peu de chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une façon assez vague, il est vrai, et qu'il n'essayait même pas d'analyser. Sans se demander ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-même lui faisait éprouver une jouissance indicible.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

NOTES:

[1] Sila, force: jeu de mots. (_Note du traducteur._) [2] Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dîner. (_Note du traducteur._) [3] Une sagène vaut 2 mètres 10 mil. (_Note du traducteur._) [4] Sorte de petit gobelet en métal pour boire l'eau-de-vie. (_Note du traducteur_.) [5] 1 archine vaut 71 centimètres. (_Note du traducteur._) [6] Gens faisant partie de la domesticité. (_Note du traducteur._) [7] Espèce ce guitare à trois cordes. (_Note du traducteur._) [8] Voiture très basse à quatre roues, formée de deux banquettes en long que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos à dos. Ces voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (_Note du traducteur._) [9] Attelage russe à trois chevaux, (_Note du traducteur._) [10] Pièce de bois cintrée, fixée au-dessus du brancard dans les attelages russes. (_Note du traducteur._) [11] Pâte de fruits. [12] Nom d'une ronde russe. (_Note du traducteur._) [13] En français dans l'original. (_Note du traducteur._) [14] Roman de Karamzine. (_Idem._) [15] Domestique de la cour, employé dans les théâtres impériaux. (_Note du traducteur._) [16] Vêtement oriental. _Note du Traducteur._) [17] Usage superstitieux, destiné en Russie à porter bonheur au voyage. (_Note du traducteur._) [18] Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (_Note du traducteur._) [19] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [20] Geste populaire usité en Russie pour conjurer le mauvais oeil. (_Note du traducteur._) [21] Nom appliqué, à cette époque, aux proclamations du comte Rostopchine. (_Note du traducteur._) [22] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [23] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [24] Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (_Note du traducteur._) [25] Commissaire de police du district. (_Note du traducteur._) [26] Remède usité en Russie contre les maux de dents. (_Note du traducteur._) [27] Graines de sarrazin grillées (_Note du correcteur._) [28] Potage au chou (_Note du correcteur._) [29] En français dans le texte, (_Note du traducteur._)

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