La guerre et la paix, Tome II

Chapter 36

Chapter 363,725 wordsPublic domain

Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque, cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée? Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu, et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme pétrifiée.

«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui accouraient, effrayées, à son cri d'appel.

XIII

Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo; l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des vivres qui devaient probablement s'y trouver.

Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles acquisitions.

Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant, Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé.

«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette «française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de paysans.

Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en chantant à tue-tête.

«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?

--Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.

--La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux vieux, avec un sourire béat.

--Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du groupe.

--Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka.

--Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur.

--Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second.

--Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui?

--Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur répondit le paysan en s'éloignant.

Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se dirigeaient vers eux par la grand'route.

«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha.

--Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline.

--Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.

--La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre?

--Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre très humble serviteur.

--La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre, qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch, qui s'était déjà découvert respectueusement:

--Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain, provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier....

--Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense, que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient comme des taons autour des chevaux.

--Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux.

--À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec dignité.

--Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?

--J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!

--Impossible? s'écria Rostow.

--C'est la pure vérité, Excellence!»

Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le passé, à la servir et à lui obéir.

La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi Rostow fut-il reçu en libérateur.

Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie, attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait. Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier sa laideur.

«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se dirigea vers la porte.

Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.

C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprécia sa conduite.

«Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en français: j'espère encore n'être victime que d'un malentendu, et j'espère surtout que vous ne trouverez pas de coupables!» Et elle fondit en larmes: «Pardon!» dit-elle avec vivacité.

Rostow fit un geste pour cacher son émotion, et sortit après lui avoir adressé encore un profond salut.

XIV

«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans la direction du village.

«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow.

Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine:

«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il humblement.

--Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!»

Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès lors il serait préférable de la requérir.

«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!» répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses adhérents le prirent aussitôt à partie.

«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents? s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te faire, à toi, le pillage de nos maisons?

--Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la voilà, elle, qui veut partir!

--C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un petit vieillard avec violence....

--Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir!

--On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone.

--C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!»

Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture, et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans les derniers rangs, et la foule se resserra.

«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant droit sur eux.

--Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla sous le coup qui l'avait frappé.

--À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante.

--Où est le staroste? répéta-t-il.

--Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se découvrirent une à une.

--Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....

--Nous avons suivi les conseils des anciens.

--Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant au collet le grand Karp.

--Holà, mes amis, garrottez-le?»

Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains.

«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous aider, dit-il.

--C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en silence.

--Où est le staroste?» répétait Rostow.

Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à paraître.

«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains.

«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot!

--Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout!

--Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.

--Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants!

--Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on, et la foule se sépara tranquillement.

Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les suivirent:

«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu?

--Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un air gouailleur.

Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres, sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de la princesse.

«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà, comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.

--Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!... Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux livres!...

--Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers.

Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main.

«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir dans des circonstances plus favorables!»

Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes, s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais; mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité!

Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo.

CHAPITRE VI

I

Koutouzow, ayant accepté le commandement en chef des armées, se souvint du prince André et le manda au quartier général.

Ce dernier arriva à Czarevo-Saïmichtché le jour même où Koutouzow passait pour la première fois les troupes en revue. Il s'arrêta dans le village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prêtre, et attendit «Son Altesse», ainsi que tous appelaient aujourd'hui le général en chef. Dans les champs, derrière le village, retentissaient des fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en l'honneur du nouveau commandant. À dix pas du prince André, deux domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait les fonctions de courrier et l'autre celles de maître d'hôtel, profitaient du beau temps et de l'absence de leur maître pour prendre le frais. À ce moment arriva à cheval un lieutenant-colonel de hussards: il était de petite taille, brun de teint et portait d'énormes moustaches et d'épais favoris; à la vue du prince André il s'arrêta, et lui demanda si c'était bien là que Son Altesse était descendue et si on l'attendait bientôt.

André lui répondit qu'il ne faisait point partie de l'état-major du prince, et qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Le hussard s'adressa alors à l'un des domestiques; le domestique répondit à sa question avec cet air dédaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des commandants en chef en s'adressant à des officiers subalternes.

«Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout à l'heure. Que demandez-vous?»

Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache à ce ton impertinent, descendit de cheval, jeta la bride à son planton et s'approcha de Bolkonsky, qu'il salua.

Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place à côté de lui sur le banc.

«Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de saucisses, ce serait la mer à boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow a demandé à être compté parmi les Allemands. Espérons que les Russes auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait où l'on voulait en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?

--Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, répliqua le prince André, mais aussi de perdre, grâce à elle, tout ce que j'avais de plus cher, mon père, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.