La guerre et la paix, Tome II

Chapter 35

Chapter 353,508 wordsPublic domain

Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon, irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus, malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce même Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des charrettes.

Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en course. L'intendant en nomma d'autres.

«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone; quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.»

Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans; il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard. S'approchant avec impatience de son subordonné:

«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir, afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu entends?

--J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux.

Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse:

«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi, ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu entends? «Drone se jeta à ses genoux.

«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!

--Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet; je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...»

Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de sorcier.

Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta.

«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous êtes-vous imaginé?

--Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas raison, je leur ai dit à tous que....

--Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur.

--Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde tonne.

--Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les charrettes.

--C'est bien!» répondit Drone.

Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans rien dire, à aller requérir la force publique.

Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre compte aux autorités de ce qui se passait.

X

La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père, n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix.

Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.

Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup, illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la fraîche brise de cette belle soirée.

«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle. «Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre.

Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses, qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en «_lui_» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut, «il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!» La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses paroles.

«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il parlé de votre départ?»

La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ? Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle.

«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite.

«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi je ne veux rien.

--Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur promettait dans ce cas la protection des autorités françaises.

«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce général, car il nous témoignera tout le respect possible.»

La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit convulsivement.

«De qui la tenez-vous? dit-elle.

--On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne en rougissant.

La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le cabinet de son frère, et y appela Douniacha.

«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber entre les mains des Français.

Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.

Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, s'arrêta sur le seuil de la porte.

«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par l'émotion.

«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.

--Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir?

--Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!

--On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour.»

Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.

«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.

--Pourquoi n'y en a-t-il pas?

--C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes, les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné!

--Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise.

--Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des charrettes, il n'y en a pas.

--Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les secourir? Je ferai mon possible...»

Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision:

«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des choses.

--Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince avait défendu de le vendre.

--Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.»

Drone l'avait regardée sans mot dire.

«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère, s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en supplie!»

La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse.

XI

Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la princesse, attendaient sa venue.

«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite: j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.

--Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, au nom du ciel!...

--Ils me trompent, dis-tu?

--J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur idée!

--C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»

Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été rassemblés sur l'ordre de la princesse.

«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une distribution de blé, rien de plus.»

Drone soupira sans répondre.

«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.

--Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre, aurait fait plus encore à ma place!»

La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés, s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître.... Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation, elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:

«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou: là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés et nourris!»

La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la foule:

«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître, vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»

Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.

«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.

«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix... seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.

--Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que possible, murmura:

«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...

--Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et opiniâtre.

--Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi vous ruinera!»

Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.

«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de ton blé, nous le refusons!»

La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.

«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie, recevait ses instructions.

Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle s'absorba dans ses douloureuses pensées.

XII

Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et dans l'habitation.

La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure silencieuse et pleine de mystère.