Chapter 33
--L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace.
--On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant tout nu vers les baigneurs:
«Le prince désire se baigner, mes enfants!
--Quel prince?
--Mais le nôtre, que diable!
--Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se contenterait de prendre une douche dans la grange.
«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce tableau lui faisait éprouver.
La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration, et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis:
«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus 4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des pertes énormes!
«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se retire la nuit même.
«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux portes mêmes de Moscou....
«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde! Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura des hommes!
«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire qu'il est mauvais... _Il est détestable!_... et cependant c'est à lui que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête, excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité... organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre. Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué, comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets, en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin, réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable d'injures!...»
VI
On pourrait, à notre avis, diviser en deux catégories bien distinctes les divers modes, si variés et si multiples, de la vie: la première se composerait de ceux où la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au contraire, de ceux où le fond domine la forme. Comparons, par exemple, la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou même à celle de Pétersbourg, à celle du salon surtout, invariablement la même partout et toujours.
Depuis 1805, nous avions passé notre temps à nous quereller et à nous réconcilier avec Bonaparte, à faire et à défaire des constitutions, pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hélène étaient restés immuables et avaient gardé le même ton et la même allure que par le passé. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la même stupeur sur les succès de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des souverains de l'Europe entière qu'un complot haineux dont le seul but était de troubler et d'inquiéter le cercle de la Cour, dont Mlle Schérer se considérait comme le représentant incontestable. Chez Hélène, que Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le même enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y déplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se terminer autrement que par une paix prochaine.
Une agitation inusitée se manifesta dans ces réunions rivales lorsque l'Empereur revint de l'armée; quelques démonstrations hostiles furent même tentées de salon à salon, mais chacun conserva strictement sa nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Français que quelques légitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait à l'index le théâtre français, dont l'entretien, disait-elle, coûtait «ce que coûte un corps d'armée». On y suivait avec un intérêt extrême les opérations militaires, on y répandait sur nos troupes les bruits les plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hélène, où les Français étaient en majorité, on prenait note des tentatives faites par Napoléon en faveur de la paix, on niait la vérité des rapports sur la cruauté de l'ennemi, et l'on critiquait à outrance les conseils prématurés de ceux qui parlaient de la nécessité de se transporter à Kazan et d'y installer la cour et les Instituts. La guerre n'avait à leurs yeux qu'un caractère purement démonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils répétaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitué de la maison d'Hélène (car tout homme intelligent devait l'être ou l'avoir été), que «les questions épineuses ne se tranchaient point par la poudre, mais par ceux qui l'avaient inventée». On s'y moquait avec esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation moscovite, arrivée à son apogée durant la visite de l'Empereur à l'ancienne capitale.
Chez Mlle Schérer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une admiration fanatique, semblable à celle de Plutarque pour ses héros! Le prince Basile, qui continuait à occuper les mêmes postes importants, était le chaînon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fréquentait à la fois «ma bonne amie Anna Pavlovna» et «le salon diplomatique de ma fille»: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp à l'autre, de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la première les opinions en honneur chez la seconde, et réciproquement. Un jour, peu de temps après le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'était mis à censurer avec sévérité chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay de Tolly, finit par avouer qu'il aurait été très embarrassé, dans le moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de général en chef. Un des habitués du salon, connu sous le sobriquet d'un «homme de beaucoup de mérite», raconta qu'il avait vu le matin même le commandant de la milice de Pétersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et se permit d'avancer que c'était peut-être l'homme destiné à satisfaire toutes les exigences.
Anna Pavlovna sourit mélancoliquement, en déclarant que Koutouzow ne faisait que créer des ennuis à l'Empereur.
«Oui, je l'ai dit à l'assemblée de la noblesse, reprit le prince Basile; je leur ai dit que son élection aux fonctions de commandant de la milice ne plairait pas à Sa Majesté; mais ils ne m'ont pas écouté; ils ont la manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons à singer l'absurde enthousiasme des Moscovites,» ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, qui aurait été goûté dans le salon de sa fille, ne pouvait l'être dans celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitôt et essaya de réparer sa maladresse.
«Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus vieux des généraux russes, siège là-bas en personne? Il en sera pour sa peine.... Et, franchement, peut-on nommer général en chef un homme de mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir à cheval, et qui s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est distingué à Bucharest? Je ne parle pas de ses qualités comme militaire, il y aurait trop à dire là-dessus; mais comment serait-il possible de choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit goutte? Quel commandant sera-ce là? Il serait bon tout au plus pour jouer à colin-maillard, car il est complètement aveugle!»
Personne ne répliqua à cette violente sortie, à laquelle le prince Basile se livrait le 21 juillet, et qui, à cette date, était parfaitement fondée; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow reçut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-être, à la rigueur, le désir qu'on éprouvait, en haut lieu, de s'en débarrasser, n'inquiéta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre plus prudent dans ses critiques. Le 8 août, un conseil composé du feld-maréchal Soltykow, d'Araktchéïew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et de Kotchoubey, fut réuni pour discuter la marche générale de la campagne. Le conseil décida que l'insuccès devait être attribué à la division du pouvoir, et proposa, après une courte délibération, et malgré le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'élever ce dernier au poste de général en chef et de commandant de tout le rayon occupé par les troupes; la proposition fut acceptée, et la nomination annoncée le soir même.
Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec l'»homme de beaucoup de mérite», qui lui faisait une cour assidue afin d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. Le prince Basile fit son entrée dans ce salon en véritable triomphateur, et comme si le succès avait couronné ses plus chères espérances: «Eh bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est maréchal, tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voilà un homme!» ajouta-t-il en lançant un regard sévère sur son auditoire. L'»homme de beaucoup de mérite» ne put s'empêcher, quoiqu'il fût candidat à une place, de rappeler à l'orateur le jugement qu'il avait porté lui-même peu de jours auparavant. C'était une double faute contre la bienséance, car Anna Pavlovna avait également reçu la nouvelle avec de grandes démonstrations de joie.
«Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les paroles du prince Basile, on le dit aveugle!
--Allons donc, il y voit assez clair, répondit le prince en parlant rapidement de sa voix de basse éraillée, et en toussant à plusieurs reprises (c'était son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il se trouvait embarrassé). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me réjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donné, sur les troupes et sur le pays, un pouvoir que jamais aucun général en chef n'a eu jusqu'ici. C'est un second autocrate!
--Dieu le veuille!» dit en soupirant Anna Pavlovna.
L'»homme de beaucoup de mérite», très novice encore au langage des cours, s'imaginait flatter la vieille fille en défendant son ancienne opinion; il s'empressa donc d'ajouter:
«On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle à laquelle on lirait _Joconde_, en lui disant que le Souverain et la patrie lui décernaient cet honneur.
--Peut-être le coeur n'était-il pas de la partie? fit observer Anna Pavlovna.
--Pas du tout, pas du tout, s'écria avec chaleur le prince Basile, qui ne permettait plus à personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, car l'Empereur a toujours su apprécier ses hautes qualités.
--Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait véritablement le pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette à personne de lui mettre des bâtons dans les roues,» dit Anna Pavlovna.
Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s'adressait cette allusion, reprit à voix basse:
«Je sais positivement que Koutouzow a posé comme condition _sine qua non_ à l'Empereur l'éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu'il lui a dit: «Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le récompenser s'il fait bien.»
--Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.
--On dit même, poursuivit l'»homme de beaucoup de mérite», continuant à faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exigé de l'Empereur de ne pas venir séjourner à l'armée.»
À peine eut-il prononcé ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, se détournant comme poussés par un même ressort, échangèrent un regard plein de compassion en réponse à cette inconcevable naïveté, et poussèrent un long et profond soupir.
VII
Pendant que ceci se passait à Pétersbourg, les Français, laissant Smolensk derrière eux, avançaient toujours et se rapprochaient de Moscou. M. Thiers, l'historien de Napoléon, cherche, comme les autres, à atténuer les fautes de son héros, en soutenant qu'il avait été amené jusque sous les murs de Moscou contre sa volonté! Ce serait vrai, si l'on pouvait donner comme cause aux événements de ce monde la volonté d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors également raison, en prétendant, de leur côté, que Napoléon a été attiré en avant par l'habileté de nos généraux. En considérant même le passé comme le travail d'incubation des faits qui en sont la conséquence ultérieure, nous en arrivons à découvrir entre eux une certaine connexité qui ne fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'échecs a perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par son fait, il laisse de côté les fautes qu'il a pu commettre pendant le cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au début, et qui, en tournant au profit de son adversaire, a causé sa défaite. Le jeu de la guerre, bien autrement compliqué, est influencé par les conditions du milieu où il s'agite, et, loin d'être dirigé par une volonté unique, il est le produit du frottement et du choc des mille volontés et des mille passions individuelles qui y prennent part.
Napoléon, après avoir quitté Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer bataille d'abord à Dorogobouge sur la Viazma, ensuite à Czarevo-Zaïmichtché; par suite de différentes circonstances, les Russes ne purent l'accepter qu'à Borodino, situé à 112 verstes de Moscou. À Viazma, Napoléon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la capitale asiatique du grand Empire, la ville sacrée des peuples d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables églises semblables à des pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monté sur son petit cheval isabelle, accompagné de sa garde, de ses aides de camp, et de ses pages; Berthier, le major général, resté en arrière pour faire interroger un prisonnier russe par l'interprète Lelorgne d'Ideville, rejoignit peu après son maître, et, le visage rayonnant de joie, arrêta court son cheval devant lui.
«Qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
--Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes commandées par Platow se réunissent au gros de l'armée, et que Koutouzow est nommé général en chef!... Ce gaillard est très bavard et paraît fort intelligent.»
Napoléon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, pour avoir le plaisir de le questionner lui-même. Quelques aides de camp partirent au galop pour faire exécuter cet ordre, et, un moment après, le serf de Denissow, celui qu'il avait cédé à Rostow, notre ancienne connaissance Lavrouchka, avec sa figure éveillée et légèrement avinée, en veste de domestique militaire, à cheval sur une selle de cavalerie française, s'approcha de Napoléon, qui le fit marcher à ses côtés, pour l'examiner à son aise.
«Vous êtes un cosaque? lui demanda-t-il.
--Oui, Votre Noblesse»
«Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la simplicité de Napoléon n'avait rien qui put révéler à une imagination orientale la présence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrême familiarité des affaires de la guerre actuelle[22]«, dit M. Thiers en racontant cet épisode. Lavrouchka était ivre ou à peu près; n'ayant pas préparé à temps le dîner de son maître le jour précédent, il avait été bel et bien fustigé, et envoyé faire main basse sur la volaille dans un village; là, s'étant laissé entraîner par le charme de la maraude, il avait été enlevé par les français. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de choses dans sa vie, était une de ces natures effrontées, prêtes à toutes les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises pensées de leurs maîtres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de l'étendue de leur mesquine vanité.
Face à face avec Napoléon, qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, il fit tout son possible pour gagner ses bonnes grâces. Sa présence ne l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du maréchal des logis avec les verges à la main, car, du moment qu'il ne possédait rien, que pouvait-on lui prendre?
Il lui rapporta, à peu de choses près, ce qui se disait parmi ses camarades; mais, lorsque Napoléon lui demanda si les Russes croyaient vaincre Bonaparte, il flaira un piège dans cette question, et réfléchit en fronçant les sourcils.
«S'il doit y avoir prochainement une bataille, répondit-il d'un air soupçonneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans qu'il y en ait, cela traînera en longueur.»
Cette phrase sibylline fut ainsi traduite à l'Empereur par Lelorgne d'Ideville: «Si la bataille était donnée avant trois jours, les Français la gagneraient, mais si elle était donnée plus tard, Dieu sait ce qu'il en arriverait.» Napoléon, dont l'humeur était cependant excellente pour le moment, écouta sans sourire cet oracle, et se le fit répéter. Lavrouchka le remarqua, et continua à faire semblant d'ignorer qui il était.
«Nous savons bien que vous avez un certain Napoléon qui a déjà battu tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!» dit-il, laissant involontairement échapper cette vanterie patriotique, que l'interprète s'empressa du reste de passer sous silence, en ne traduisant à Sa Majesté que la première partie de la phrase.
«La réponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,» dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoléon s'adressa à Berthier. Il lui exprima le désir d'éprouver sur cet enfant des steppes du Don l'émotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec l'Empereur, avec ce même Empereur qui avait écrit sur les Pyramides son nom victorieux!
On avait à peine achevé de le lui dire, que Lavrouchka, devinant à merveille que Napoléon s'attendait à le voir terrifié, joua aussitôt la stupéfaction: il écarquilla les yeux, prit un air hébété, et donna à sa figure l'expression qui lui était habituelle lorsqu'on le menait recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. «À peine l'interprète de Napoléon, dit M. Thiers, avait-il parlé, que le cosaque, saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait pénétré jusqu'à lui à travers les steppes de l'Orient. Toute sa loquacité s'était subitement arrêtée pour faire place à un sentiment d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon, après l'avoir récompensé, lui fit donner la liberté «comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui l'ont vu naître[23]«.
Sa Majesté continua donc son chemin, rêvant à ce Moscou qui occupait si fort son imagination, tandis que l'»oiseau rendu aux champs qui l'ont vu naître» retournait aux avant-postes: il songeait au récit fantastique qu'il allait débiter à ses camarades, car il n'était pas homme à leur raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, et à leur dire tout simplement la vérité. Il demanda à des cosaques qu'il rencontra sur sa route où était son régiment, qui faisait partie du détachement de Platow, et le soir même il arriva à Jankow, où était le bivouac des siens, juste au moment où Rostow montait à cheval pour aller avec Iline faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reçut l'ordre de les suivre.
VIII
La princesse Marie n'était pas à Moscou, à l'abri de tout danger, comme le pensait le prince André.