Chapter 32
Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière, pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce d'entrée.
«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.
--Pourquoi? demanda Alpatitch.
--Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»
Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la chambre qui contenait ses emplettes.
«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui, les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement, arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa chambre:
«Comment, tu pars?»
Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son compte.
«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? Qu'a-t-on décidé?»
Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très vaguement.
«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac.... Prendrez-vous du thé?»
Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à venir, et sur la belle apparence de la récolte.
«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en a jeté à l'eau dix-huit mille!»
Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé.
Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec, fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche.
La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect des boulets et des obus.
La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au tournant de la rue: ils causaient avec vivacité.
«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en miettes!...
--Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un autre.
--J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait aplati,» dit un troisième.
La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.
Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi, du spectacle.
«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé.
À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la pauvre blessée dominaient toutes les voix.
Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image miraculeuse de la Sainte Vierge.
La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche, des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère.
«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et, apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites, fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de sanglots.
«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent tranquillement leur besogne.
«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita d'un air égaré dans sa cour.
La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une charrette, attendaient comme lui le moment favorable.
Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme, s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin.
Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les poutres incandescentes roulèrent à terre.
À ce moment, une voix connue l'appela par son nom:
«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son jeune maître.
Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière de la foule.
«Que fais-tu ici?
--Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je... sommes-nous donc perdus?
--Que fais-tu ici?» répéta le prince André.
Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville.
«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?»
Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques mots à sa soeur:
«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de sa suite, l'interpella.
«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!» poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue, comme il disait souvent.
Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers Alpatitch:
«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au 10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de tout quitter et de courir à Lissy-Gory.
--Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez que je les exécute ponctuellement, mille excuses!»
Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria:
«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!...
--C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques voix.
--Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il s'éloigna.
V
Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits: on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait avec avidité.
Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de la plus stricte justice.
Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté, Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18 août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe.
Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin; des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison; devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt dans l'intérieur de la maison.
Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été, d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo.
«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André, qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les siens déjà à Moscou.
--Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu?
--Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un instant sa douleur.
--Oui, donne-le, répondit-il.
--Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter plainte et....
--Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?»
Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air recueilli:
«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit faite!
--Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui est près de Moscou!»
Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.
Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise? Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un sentiment de vague tristesse.
Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les délices du bain.
«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.