Chapter 30
La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un silence prudent.
Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de la table et du commandement.
«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les pillards y ont seuls trouvé leur compte.»
Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment.
«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous reviendra, ce sera la corruption même!...--La noblesse ne marchande pas sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut l'orateur, avec un geste plein d'énergie.
Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude; celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant, sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente, prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement.
«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain, et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement et...»
Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de phrases françaises et de phrases russes trop littéraires.
«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur (quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la manière de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hésitation, et il brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître,--je suppose que la noblesse est non seulement appelée à exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un appui et un conseil.»
Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur.
«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...»
Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer.
«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques....
--Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé....
--La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants (ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée, mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment la Russie sait se lever en masse!»
L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction.
Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion. Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent vivement applaudis.
Le rédacteur du _Messager russe_, Glinka, déclara que «l'enfer devait être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre!»
«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer encore une fois de se faire écouter:
«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général.
Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé.
«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur!
--Il est l'ennemi du genre humain!...
--Je demande la parole....
--Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois de tous les côtés.
XXIII
À ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de général, avec un cordon en sautoir, fit son entrée dans la salle, et la foule se recula devant lui. Des yeux perçants et un menton des plus accusés accentuaient tout particulièrement son visage.
«Sa Majesté l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les circonstances actuelles il n'y a pas de temps à perdre en discussions: l'Empereur a daigné nous réunir, nous et les marchands. Des millions lui seront versés de là-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle où étaient les marchands.... Quant à nous, nous devons offrir la milice et ne pas nous ménager.... C'est le moins que nous puissions faire!»
Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultèrent à voix basse, des groupes se formèrent, se consultèrent de leur côté, et chacun donna ensuite son opinion.
«Je consens, disait l'un.
--Je partage votre avis,» répondait un autre, pour ne pas dire absolument la même chose, et ces voix grêles de vieillards, s'élevant une à une dans le silence après le bruit de tout à l'heure, produisaient un effet étrange et presque mélancolique.
Le secrétaire reçut l'ordre d'écrire la résolution suivante: «La noblesse de Moscou, à l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes sur mille, avec leur équipement complet.»
Les vieux, comme s'ils étaient heureux de s'être déchargés d'un lourd fardeau, se levèrent en repoussant leurs sièges avec bruit, et en étirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la première connaissance venue, ils se mirent à se promener bras dessus, bras dessous, en causant de choses et d'autres.
«L'Empereur! l'Empereur!» s'écria-t-on soudain, et la foule se précipita vers la sortie. Sa Majesté traversa la grande salle entre deux haies de curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet à la fois. Pierre entendit l'Empereur dépeindre le danger qui menaçait l'État, et exprimer les espérances qu'il fondait sur la noblesse. On lui communiqua en réponse la résolution que venait de prendre la noblesse de Moscou.
«Messieurs, reprit le Souverain d'une voix émue, je n'ai jamais douté du dévouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dépassé mon attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de concert, le temps est précieux!» L'Empereur se tut, on se pressa autour de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.
«Oui, oui, c'est bien ça!... Il n'y a de précieux que la parole du Souverain!» répétait en pleurant le comte Ilia Andréïévitch, qui n'avait rien entendu et comprenait tout à sa façon.
De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de là, les yeux pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant il avait pleuré et achevé son discours d'une voix tremblante. Deux marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier d'eau-de-vie; l'autre était le maire, dont la figure maigre et jaune se terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier surtout sanglotait comme un enfant, en répétant:
«Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!»
Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'à une chose, au désir de montrer que rien ne lui coûterait en fait de sacrifices, et, se reprochant amèrement son discours à tendances constitutionnelles, il chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte Mamonow offrait tout un régiment, il déclara, séance tenante, au comte Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de leur entretien.
Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards.
Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les milices.
CHAPITRE V
I
Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et de Balachow ensuite.
Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs, les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre, étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs, d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la hiérarchie sociale.
Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée.
Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté, leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut.
Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer, à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les démentir.
Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armées sans communications entre elles, cherchant à se réunir, bien que: cette réunion n'offre aucun avantage, à supposer surtout que l'on eût songé à attirer l'ennemi dans l'intérieur du pays; le camp de Drissa fortifié d'après la théorie de Pfuhl, dans l'idée bien arrêtée de ne pas se retirer au delà; l'Empereur suivant l'armée, non pas pour opérer une retraite, mais pour exciter les soldats par sa présence, et défendre chaque pouce de terrain contre l'invasion étrangère, et adressant de violents reproches au général en chef qui continue à se retirer. Comment alors aurait-il pu imaginer un moment que Moscou serait incendié, ou même que l'ennemi fût déjà entré à Smolensk? Aussi son irritation éclate-t-elle quand il apprend qu'aucune grande bataille n'a été livrée, malgré la jonction des deux armées, et que Smolensk est pris et brûlé! Les militaires et le peuple s'indignent également de cette retraite continue... et pendant ce temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan auquel personne ne croit, mais en conséquence des intrigues, des désirs et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre intérêt ou sans préméditation.
Que faisons-nous cependant? Nous cherchons à concentrer nos deux armées avant de livrer bataille, et à cet effet nous nous retirons jusqu'à Smolensk, en entraînant les Français à notre suite; mais cette manoeuvre n'a pas le résultat désiré, parce que Barclay de Tolly est un Allemand impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armée, et qui le déteste, ne tient pas à se trouver sous les ordres d'un inférieur, et retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant à la présence de l'Empereur, au lieu de faire naître l'enthousiasme, elle fomente la discorde et détruit toute unité d'action: Paulucci, qui ambitionne le grade de général, parvient à l'influencer; le plan de Pfuhl est abandonné, et la direction de l'ensemble des opérations est remise à Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, à cause du peu de confiance qu'il inspire. Grâce à ces divisions intestines, à ces rivalités, à l'impopularité du général en chef, il devient impossible de livrer un combat décisif, et pendant que l'irritation générale s'en accroît, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment patriotique se réveille de tous côtés avec violence.
L'Empereur quitte enfin l'armée, sous le prétexte, le seul et le meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer à blanc l'enthousiasme du peuple dans les deux capitales, et son séjour inattendu à Moscou contribue puissamment à organiser la résistance future du pays.
Bien que l'Empereur ne soit plus là, la position du commandant en chef se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de généraux restent auprès de lui, afin de surveiller ses actes et de soutenir au besoin son énergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de plus en plus sous la surveillance incessante des «_yeux de l'Empereur_», n'en devient que plus prudent et évite toute bataille.
Sa prudence est blâmée par le césarévitch, qui va jusqu'à parler de trahison à mots couverts, et qui exige un engagement immédiat. Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, sous prétexte de documents importants à remettre à l'Empereur, Barclay renvoie peu à peu les aides de camp généraux polonais, et entre en lutte ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.
Enfin, et malgré l'opposition de Bagration, les armées se réunissent à Smolensk.
Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay de Tolly, qui met son écharpe pour le recevoir, et pour faire son rapport à son ancien en grade. Bagration, dans un élan patriotique d'abnégation, se soumet à Barclay, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis complètement opposé au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les ordres de Sa Majesté, et écrit ceci à Araktchéïew: «Malgré le désir de mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe où; donnez-moi un régiment à commander, mais, de grâce, tirez-moi d'ici; le quartier général est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible aux Russes; c'est un gâchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que je m'y refuse.» Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent à semer la zizanie entre les commandants en chef, et à empêcher par suite toute unité de vues. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk; on envoie un général pour examiner la position, et ce général, ennemi de Barclay, passe la journée chez un des commandants de corps, et critique, en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas même vu.
Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain où doit avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche à découvrir où sont les Français, ceux-ci tombent sur la division de Névérovsky, et arrivent sous les murs mêmes de Smolensk.
Il n'y a plus à hésiter: pour sauver nos communications, il faut accepter, bon gré, mal gré, le combat. Il est livré: des milliers d'hommes tombent des deux côtés, et Smolensk est abandonné, en dépit de la volonté souveraine et du désir du peuple! La ville est brûlée par ses habitants, que le gouverneur a trompés. Ruinés, et ne pensant qu'à leurs malheurs personnels, ils vont à Moscou servir d'exemples à leurs frères, et les exciter à la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons notre retraite, et Napoléon continue de son côté à s'avancer en triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi que se décident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!
II
Le lendemain du départ du prince André, le prince Bolkonsky fit appeler sa fille:
«Te voilà, je l'espère, satisfaite; tu m'as brouillé avec André, c'est ce que tu voulais: quant à moi, j'en suis triste et affligé; je suis vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais.... Va-t'en!» Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans qu'elle le vît, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.
La princesse Marie remarqua, à sa grande surprise, que Mlle Bourrienne n'y avait plus ses entrées comme autrefois: son père n'acceptait plus que les soins du vieux Tikhone.
Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, s'occupa avec une nouvelle activité de ses constructions et de ses jardins, et dès ce moment son intimité avec Mlle Bourrienne cessa complètement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: «Tu m'as calomnié auprès d'André, tu m'as brouillé avec lui à cause de cette Française, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas plus d'elle que de toi!»