Chapter 3
Ce discours produisit une immense impression et révolutionna la loge. La majorité, y entrevoyant de dangereuses tendances à l'illuminisme, l'accueillit avec une froideur qui étonna Pierre. Le Vénérable en personne le prit à partie, et l'amena à développer, avec une chaleur croissante, les opinions qu'il venait d'émettre. La séance fut orageuse, des partis se formèrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les autres le soutenaient, et pour la première fois il fut frappé de cette diversité infinie inhérente à l'esprit humain, qui fait qu'aucune vérité n'est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes. Même parmi les membres qui semblaient être de son avis, chacun apportait aux idées qu'il avait exprimées des changements et des restrictions qu'il se refusait à admettre, convaincu que son opinion devait être intégralement adoptée.
Le Vénérable lui fit observer, d'un air ironique, que dans l'entraînement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de plus d'emportement que d'esprit de charité. Pierre, sans lui répondre, lui demanda brièvement si sa proposition serait acceptée; le Vénérable dit catégoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir même rempli les formalités d'usage, et rentra chez lui.
VIII
Pierre passa les trois journées qui suivirent cet incident, étendu sur un canapé, sans sortir, sans voir âme qui vive, et en proie au spleen le plus violent.
Il reçut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une entrevue, lui dépeignait le chagrin qu'elle éprouvait de leur séparation, lui exprimait le désir de lui consacrer toute sa vie, et lui annonçait qu'elle reviendrait prochainement de l'étranger à Pétersbourg.
Bientôt après, un des frères les moins respectés de l'ordre, força violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, reprocha à Pierre son injuste sévérité envers sa femme, sévérité contraire aux lois maçonniques qui commandent de pardonner au repentir.
Sa belle-mère lui fit aussi demander de venir la voir, ne fût-ce que pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un complot, mais dans la situation morale où il se trouvait sous l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui devenait assez indifférent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guère soit à rester libre, soit à infliger à sa femme une plus longue punition.
«Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est pas coupable» pensait-il. N'était-ce pas chose indifférente pour lui, qui avait des intérêts si différents, de vivre ou de ne pas vivre avec elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se décida pourtant, avant de leur répondre, à aller à Moscou consulter Bazdéïew.
FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
«_Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'écris à la hâte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voilà trois ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la nuit, à part quelques instants consacrés à ses repas, d'une extrême frugalité, il se livre à des travaux scientifiques. Il m'a reçu affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit où il était couché. Je l'abordai avec les signes maçonniques du grand Orient et de Jérusalem; il y répondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais appris dans les loges de Prusse et d'Écosse. Je lui racontai, tout en lui communiquant les propositions que j'avais faites à celle de Pétersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouvé, et ma rupture avec les frères. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son opinion, qui éclaira aussitôt mon passé et mon avenir; je fus frappé de sa question: «Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1° la conservation et l'étude des mystères; 2° la purification et le perfectionnement de soi-même, afin de pouvoir y participer; 3° le perfectionnement de l'humanité par le désir de la purification? Quel est le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances, mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de pécher par orgueil, en nous tournant vers l'étude des mystères que notre impureté nous rend indignes de comprendre, ou en prenant à tâche l'amélioration du genre humain, en restant nous-mêmes un exemple de perversité et d'indignité. L'illuminisme a perdu de sa pureté et s'est entaché d'orgueil pour s'être laissé entraîner par le courant de l'amour du bien public.» À ce point de vue, il a blâmé mon discours et tout ce que j'ai fait. Je lui ai donné raison. À propos de mes affaires de famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maçon étant le perfectionnement de soi-même, nous croyons souvent y parvenir plus vite en nous débarrassant de toutes les difficultés à la fois, tandis que c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes de la vie, par la connaissance de nous-même, où l'on ne peut parvenir que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en démontrer toute la vanité et contribuer à nourrir en nous cet amour, c'est-à-dire la croyance à une nouvelle vie. Ces paroles me frappèrent d'autant plus que, malgré son terrible état de maladie, Bazdéïew ne se sent point fatigué de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgré sa pureté et son élévation, il ne se reconnaît pas encore suffisamment préparé. En m'expliquant le grand carré de la création, il me dit que les chiffres 3 et 7 étaient la base de tout; il me donna le conseil de ne pas me détacher de mes frères de Pétersbourg, de rester au second grade, et d'user de mon influence pour les préserver de l'entraînement de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vérité et du progrès. Il me conseilla pour moi-même une stricte surveillance, et me donna ce cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.
«_Pétersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma belle-mère arriva chez moi en larmes me dire qu'Hélène me suppliait de l'écouter, qu'elle était innocente, malheureuse de mon abandon... etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force de résister à sa prière. Je ne savais que faire, ni à qui demander conseil. Si le Bienfaiteur eût été ici, il m'aurait secouru. Je relus ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne devais point refuser à celui qui demande, mais tendre la main à tous, et à plus forte raison à celle qui est liée à moi, et qu'il me fallait porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins ma réunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit à ma femme que je la suppliais d'oublier tout le passé, que je la priais de me pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon côté, je n'avais aucun pardon à lui accorder. J'étais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache jamais combien il m'a été pénible de la revoir! Je me suis établi dans l'étage d'en haut de la grande maison, et j'éprouve l'heureux sentiment de la régénération.»
IX
La haute société, qui se réunissait soit à la cour, soit dans les grands bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun avait sa nuance particulière. Le plus nombreux était le cercle français, celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de Caulaincourt. Aussitôt après sa réconciliation avec son mari, Hélène y occupa une des premières places. L'ambassade française et beaucoup de gens connus par leur esprit et leur amabilité fréquentèrent son salon.
Elle avait été à Erfurth pendant la mémorable entrevue des deux Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de remarquable et qui entourait alors Napoléon. Elle y eut un succès éclatant. Napoléon lui-même, frappé au théâtre par sa beauté, voulut savoir qui elle était. Ses succès comme jeune femme belle et élégante n'étonnèrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut surpris de la réputation qu'elle s'était acquise, pendant ces deux dernières années, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le célèbre prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages. Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse Besoukhow; être reçu dans son salon équivalait à un diplôme d'esprit. Les jeunes gens lisaient avant de se rendre à ses soirées, pour avoir quelque chose à dire. Les secrétaires d'ambassade et les ambassadeurs lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hélène était devenue, dans son genre, une véritable puissance. Pierre, qui la savait très ignorante, assistait parfois à ces réunions et à ces dîners, où l'on causait politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange de stupéfaction et de crainte. Il éprouvait le sentiment que doit avoir un joueur de gobelets, s'attendant chaque fois à voir ses escamotages découverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon était-il un terrain d'élection pour la bêtise humaine, ou bien les dupes trouvaient-elles du plaisir à être dupées? Le fait est que sa réputation de femme d'esprit fermement établie permettait à la comtesse Besoukhow de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait l'admiration, et on se plaisait à y découvrir un sens profond, qu'elle n'y avait pas soupçonné elle-même.
Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gênait personne et ne nuisait pas à l'effet général produit par le ton distingué, de rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, était bien le mari qu'il fallait à cette brillante beauté, toute faite pour le monde, et servait au contraire à mettre en relief l'élégance et la tenue parfaite de sa femme. Les occupations de ces deux dernières années, qui, par leur nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en dédain tout ce qui était en dehors de ce cercle, lui avaient donné une manière d'être, teintée d'indifférence et de bienveillance banale, qui, par sa sincérité même, lui attirait une déférence involontaire. Il entrait dans le salon de sa femme comme il entrait au théâtre. Il connaissait tout le monde, accueillait chacun également bien, en restant à égale distance de tous. Si la conversation l'intéressait, il y prenait part, exposait ouvertement son avis, qui n'était peut-être pas toujours dans le ton voulu du moment, sans se préoccuper en rien de la présence des messieurs de l'ambassade. Mais l'opinion était si bien fixée sur cet original, mari de la femme la plus distinguée de Pétersbourg, qu'on ne songeait guère à prendre ses sorties au sérieux.
Parmi les jeunes gens qui fréquentaient assidûment la maison d'Hélène, on voyait Boris Droubetzkoï, dont la carrière était des plus brillantes. Hélène l'appelait «mon page», le traitait en enfant, et lui souriait comme à tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris affectait envers lui un respect plein de dignité et de compassion, qui ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans auparavant, il essayait de se soustraire à une seconde humiliation du même genre, d'abord en n'étant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne se permettant pas de la soupçonner.
«Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renoncé à ses entraînements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait jamais eu des entraînements de coeur,» se répétait-il à lui-même, en puisant, on ne sait où, cet axiome devenu pour lui une vérité mathématique. Et pourtant, chose étrange, la présence de Boris agissait sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui toute liberté de gestes et de mouvements. «C'est de l'antipathie,» se disait-il.
Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un peu aveugle et même comique d'une femme charmante; pour un original intelligent, qui ne faisait rien, ne gênait personne; un bon enfant dans toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son âme s'accomplissait le travail ardu, difficile, du développement intérieur, qui lui découvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui épargner cependant de terribles doutes?
X
FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
«_24 novembre_.--Levé à huit heures; lu l'Évangile, assisté à la séance (Pierre, selon le conseil de Bazdéïew, avait accepté de faire partie d'un comité); revenu pour dîner seul. La comtesse a du monde qui m'est désagréable. Bu et mangé avec modération, copié après dîner des documents nécessaires aux frères. Le soir, descendu chez la comtesse; j'y ai raconté une anecdote sur B., et me suis aperçu trop tard, aux éclats de rire qui ont accueilli mon récit, qu'il ne fallait pas la conter.
«Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi à marcher dans ta voie!
«_27 novembre_.--Levé tard, resté longtemps et paresseusement étendu sur mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'Évangile sans le recueillement exigé. Le frère Ouroussow est venu causer avec moi des vanités de ce monde et des plans de réforme de l'Empereur. J'allais les critiquer, mais je me suis rappelé nos règles et les exhortations du Bienfaiteur: un vrai maçon, instrument actif dans le gouvernement, doit, lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frères V., G., O., sont venus me parler de la réception d'un nouvel adepte. Puis on a passé à l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du Saint-Esprit. Frère O. très éloquent. Ce soir a eu lieu la réception. La nouvelle organisation du local a contribué à la beauté du spectacle. Boris Droubetzkoï a été reçu, j'ai été son parrain. Un étrange sentiment me bouleversait pendant notre tête-à-tête, et les mauvaises pensées m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier à notre ordre, de n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frères puissants dans le monde. Il m'a demandé à plusieurs reprises si N. et S. étaient de notre loge (ce à quoi je n'ai pu répondre). Je l'ai observé, je le crois incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop occupé, trop satisfait de l'homme extérieur, pour désirer le perfectionnement intérieur. Je crois qu'il manque de sincérité et je me suis aperçu qu'il souriait avec mépris à mes paroles. Pendant que nous étions seuls, dans l'obscurité du Temple, je l'aurais volontiers percé du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas été éloquent et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frères et au Vénérable. Que le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vérité et me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!
«_3 décembre_.--Réveillé tard, lu l'Évangile avec froideur. Sorti de ma chambre, marché dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzkoï est venu, et a raconté un tas d'histoires; sa présence m'a agacé, je l'ai contredit. Il m'a répondu, je me suis fâché, et je lui ai répliqué par des choses désagréables et grossières. Il s'est tu, et je ne me suis rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir avec lui; la faute en est à mon amour-propre, car je me regarde comme au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses, tandis que moi, je le méprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa présence je voie toute mon iniquité et qu'elle puisse lui profiter également!
«_7 décembre_.--Le Bienfaiteur m'est apparu en rêve; son visage rajeuni brillait d'un éclat surprenant. Reçu aujourd'hui même une lettre de lui sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, à mon secours; je périrai par ma corruption, si tu m'abandonnes!»
XI
La fortune des Rostow n'était pas en équilibre, malgré les deux années passées à la campagne.
Nicolas, fidèle à sa promesse, continuait à servir sans bruit dans le même régiment, ce qui n'était pas de nature à lui ouvrir une brillante carrière. Il dépensait peu, mais le genre de vie qu'on menait à Otradnoë, et surtout la façon dont Mitenka régissait la fortune de la famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne voyait qu'une issue à cette triste situation: obtenir pour lui un emploi du gouvernement; et il se rendit à Pétersbourg avec tous les siens, pour quêter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernière fois les jeunes filles.
Peu après leur arrivée, Berg fit sa déclaration à Véra et fut accepté.
À Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus haute société, mais ici leur cercle fut assez mêlé, et ils furent reçus en provinciaux par ceux-là mêmes qui, après avoir ouvertement profité à Moscou de leur hospitalité, daignaient à peine les reconnaître à Pétersbourg.
Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers réunissaient les personnages les plus divers et les plus étranges: quelques pauvres vieux voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Péronnsky à leur côté, Pierre Besoukhow et le fils d'un maître de poste du district, employé à Pétersbourg. Les intimes de la maison étaient Droubetzkoï, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontré dans la rue et qu'il avait amené chez lui, et Berg, qui y passait des journées entières à témoigner à la comtesse Véra les attentions exigées de la part d'un jeune homme à la veille de faire sa proposition.
Il montrait avec orgueil sa main droite blessée à Austerlitz, et tenait sans nécessité aucune son sabre de la main gauche. Sa persévérance à raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par faire croire à son authenticité, et il avait obtenu deux récompenses.
Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua également: ramassant un éclat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux côtés du commandant des troupes, il le remit à son chef. Ce fait, raconté par lui à satiété, fut accepté avec la même facilité que son premier exploit, et Berg fut de nouveau récompensé. En 1809, il était donc capitaine dans la garde, décoré, et il occupait à Pétersbourg une place très avantageuse, pécuniairement parlant.
Quelques jaloux, il est vrai, dénigraient bien un peu ses mérites, mais on était forcé de convenir que c'était un brave militaire, exact au service, très bien noté par ses chefs, d'une moralité irréprochable, en train de parcourir une carrière brillante, et jouissant d'une position assurée dans le monde.
Quatre ans auparavant, un soir qu'il était au théâtre à Moscou, Berg y aperçut Véra Rostow, et, la désignant à un de ses camarades, Allemand comme lui, il lui dit: «Voilà celle qui sera ma femme.» Après avoir mûrement pesé toutes ses chances, et comparé sa position à celle des Rostow, il se décida à faire le pas décisif.
Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise peu flatteur pour lui: «Comment le fils d'un obscur gentillâtre de Livonie osait-il aspirer à la main d'une comtesse Rostow?» Mais le trait distinctif de son caractère, son naïf égoïsme, lui aplanit encore une fois toutes les difficultés; il était si convaincu de bien faire, que cette conviction se communiqua peu à peu à toute la famille, et l'on finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow était très dérangée, le futur ne l'ignorait certes point. Véra comptait vingt-quatre printemps, et, malgré sa beauté et sa sagesse, personne ne s'était encore présenté!... Le consentement fut donc accordé.
«Voyez-vous, disait Berg à son camarade, qu'il appelait son ami, parce qu'il était de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout disposé, tout arrangé, et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans. Mon papa et ma maman sont à l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre à Pétersbourg, grâce aux revenus de ma place, à mon savoir-faire et à la dot de ma fiancée. Je ne l'épouse pas pour son argent... non, ce serait malhonnête, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son contingent dans le ménage. À mon avoir j'inscris mon service, ce qui vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite fortune, toute médiocre qu'elle peut être, et avec le tout je pourrai parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractère solide, elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a beaucoup de bon sens... c'est tout l'opposé de sa soeur, dont le caractère est désagréable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiancée..., vous la verrez, et j'espère que vous viendrez souvent..., il allait dire: «dîner,» mais après réflexion il se reprit et dit: «... prendre le thé,» et d'un coup de langue il lança vivement un petit anneau de fumée bien réussi, emblème parfait du bonheur qu'il rêvait.
Le premier moment d'indécision une fois passé, la famille prit l'air de fête qui est de règle en pareille circonstance, mais on y sentait une affectation, mélangée d'un certain embarras, qui provenait de la joie que l'on éprouvait de se débarrasser de Véra, et que l'on craignait de ne pas suffisamment déguiser. Le vieux comte, fort gêné par-dessus le marché, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, à fixer le chiffre de là dot; huit jours seulement le séparaient de la noce, et il n'en avait rien dit à Berg, fiancé depuis un mois. 300 âmes représentaient la fortune de chacune de ses filles à leur naissance, mais depuis lors elles avaient été engagées et vendues; de capital, il n'y en avait point, et il ne savait comment résoudre la difficulté. Donnerait-il à sa fille la propriété de Riazan? Vendrait-il une forêt, où emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda carrément, un aimable sourire sur les lèvres, de vouloir bien lui déclarer quelle serait la dot de la comtesse Véra. Le comte, troublé par cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui répondit par des lieux communs:
«Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime à voir que tu t'occupes de tes intérêts, c'est bien, très bien!...» Et, frappant sur l'épaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pénible entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le plus grand calme, que s'il ne savait au juste à quoi s'en tenir sur la fortune de sa fiancée, et que s'il n'en touchait pas une partie au moment même du mariage, il se verrait contraint de se retirer:
«Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me marier sans connaître les ressources dont je disposerai pour pourvoir à l'entretien de ma femme.»
Le comte, emporté par un mouvement généreux, et désireux d'éviter de nouvelles demandes, mit fin à la conversation en lui promettant formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg baisa son futur beau-père à l'épaule pour lui exprimer sa reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait présentement 30 000 pour monter son ménage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la lettre de change ne serait que de 60 000.
«Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi, mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!»
XII
Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une obligation sérieuse, qui la liait à lui.