Chapter 27
«Marche!...» Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, au bruit des fers de leurs chevaux piétinant dans la boue et du cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui étaient échelonnées sur la grand'route bordée de bouleaux.
Des nuages d'un gris violet, pourprés à l'Orient, couraient rapidement dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait déjà l'herbe du fossé, encore toute mouillée de l'orage de la nuit, et les branches pendantes des bouleaux égrenaient une à une leurs brillantes gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! Rostow et Iline avançaient entre deux rangs d'arbres d'un côté du chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de changer de monture, et passait volontiers du cheval de régiment à un cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait acheté dernièrement un vigoureux alezan, à crinière blanche, des steppes du Don, qui ne se laissait jamais dépasser, et qu'il montait avec une véritable jouissance: il allait ainsi, rêvant à son cheval, à la matinée qui s'éveillait, à la femme du docteur, sans songer un seul instant au péril qui pouvait fondre sur eux d'un moment à l'autre.
Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait appris à se gouverner, et à penser à toute autre chose qu'à ce qui semblait devoir l'intéresser le plus à cette heure, c'est-à-dire au danger qui s'approchait. Malgré tous ses efforts, malgré les reproches de lâcheté qu'il s'était bien souvent adressés, il n'avait jamais pu, durant les premières années de son service, vaincre la peur qui s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait insensiblement amené. Il suivait donc avec tranquillité et insouciance son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui cheminait derrière lui: on aurait dit à le voir qu'il s'agissait d'une simple promenade. La figure émue et inquiète d'Iline, qui exprimait au contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une sérieuse compassion; il connaissait par expérience cet état de fiévreuse angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que le temps seul pouvait y porter remède.
À peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une nuit d'orage. Quelques gouttes tombèrent encore, puis le calme se rétablit. Continuant son ascension, le disque de feu se déroba un moment derrière un étroit nuage, dont il déchira bientôt le bord supérieur pour reparaître dans tout son éclat; le paysage s'éclaira de nouveau, la verdure scintilla plus riante, et, comme une réponse ironique à ce flot d'éclatante lumière, les premiers grondements du canon se firent entendre à une certaine distance.
Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accéléré.
Son escadron dépassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient également leur allure, descendit une colline, et, traversant un village abandonné, remonta le versant opposé. Les chevaux et les hommes étaient couverts de sueur.
«Halte! alignement! commanda le divisionnaire.--Par file à gauche, marche!» Les hussards longèrent la ligne des troupes et atteignirent le flanc gauche de la position, derrière les uhlans placés sur la ligne d'attaque. À droite, en colonnes serrées, se tenait massée la réserve de notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos canons, qui se détachaient sur le fond de l'horizon, éclairés par la lumière oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur artillerie échangeaient déjà gaiement les premiers coups de feu avec notre ligne d'avant-postes.
Le crépitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prêta de bonne humeur l'oreille à ce _trap, ta, ta tap_ incessant qui éclatait en masse ou isolé, et qui, après un intervalle de silence, reprenait avec une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait à poser le pied sur des pétards.
Les hussards restèrent une heure environ sans bouger. La canonnade commença. Après avoir échangé quelques mots avec le commandant du régiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrière l'escadron, et s'éloigna dans la direction de la batterie placée à quelques pas de là.
Un peu après, on entendit le commandement donné aux uhlans de se former en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et s'élancèrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, vers la cavalerie française, qui venait de déboucher à gauche de la colline.
Dès qu'ils eurent quitté leur poste, les hussards s'avancèrent pour l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues passèrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.
Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaieté de Rostow. Crânement campé sur sa selle, il voyait se dérouler à ses pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur à l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie française, il y eut quelques instants de confusion générale dans un tourbillon de fumée; puis il les vit revenir en arrière sur la gauche, et il aperçut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des groupes compacts de dragons bleus français, montés sur des chevaux gris pommelé, qui les repoussaient avec vigueur.
XV
L'oeil exercé de Rostow avait été le premier à se rendre compte de ce qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient à la débandade et se rapprochaient de plus en plus. Déjà on pouvait distinguer les gestes de ces hommes, si petits à distance; on pouvait les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant leurs sabres.
Rostow assistait à ce spectacle comme à une chasse à courre; son instinct lui disait que, si les hussards attaquaient à l'instant les dragons, ces derniers n'y résisteraient pas, mais il fallait se décider sans hésitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se retourna: le capitaine, qui était à ses côtés, avait, comme lui, les yeux fixés sur la lutte:
«André Sévastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en dites-vous?
--À coup sûr, car en effet...» Mais Rostow, sans attendre la fin de sa réponse, piqua son cheval de l'éperon, et se plaça à la tête de ses hommes, qui, mus par le même sentiment, s'élancèrent en avant sans attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment il agissait ainsi: il faisait cela sans préméditation, sans réflexion, comme il l'aurait fait à la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient en désordre à une faible distance; il savait qu'ils fléchiraient et qu'il fallait profiter à tout prix de cet instant favorable, car, une fois passé, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles était si excitant, la fougue de son cheval si difficile à maîtriser, qu'il céda à l'entraînement général, et entendit aussitôt le piétinement de tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. À peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un galop de plus en plus rapide, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient des uhlans et des dragons français, qui les poursuivaient le sabre aux reins. À la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournèrent indécis, et barrèrent la route à ceux qui les suivaient. Rostow, donnant pleine carrière à son cheval cosaque, se laissait emporter à l'encontre des Français, avec le sentiment du chasseur à la poursuite du loup. Un uhlan s'arrêta, un fantassin se jeta à terre pour éviter d'être écrasé, un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des dragons français tourna bride au triple galop. Au moment où Rostow s'élançait à leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, mais son excellente bête s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas s'était à peine remis en selle qu'il se trouva tout près de l'ennemi. Un officier français, à en juger par son uniforme, galopait à quelques pas de lui, penché en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de son sabre. Il ne s'était pas passé une seconde, que le poitrail du cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son élan contre la croupe de celui de l'officier, et le culbutait à moitié; au même instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur le Français. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitôt comme par enchantement. L'officier avait été renversé, grâce plutôt au choc des deux chevaux et à sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son assaillant, qui ne lui avait fait qu'une légère entaille au-dessus du coude. Rostow, retenant son cheval, chercha à voir celui qu'il venait de frapper: le malheureux dragon sautait à cloche-pied, sans pouvoir parvenir à retirer sa jambe, prise dans l'étrier. Il clignait des yeux, fronçait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifié sur le hussard russe. Son visage jeune, pâle, éclaboussé, avec ses yeux bleus et clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, était bien loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pensé rencontrer sur le champ de bataille: ce n'était pas le visage d'un ennemi, mais bien la figure la plus naïve, la plus douce, la mieux faite pour un paisible intérieur de famille. Rostow en était encore à se demander s'il allait l'achever, lorsqu'il s'écria: «Je me rends!» Sautant toujours sans arriver à se débarrasser de l'étrier, il se laissa dégager par quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades étaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrière lui; l'infanterie française continuait à tirer en fuyant. Les hussards regagnèrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, Rostow fut pris d'une sensation pénible qui lui serrait le coeur: quelque chose d'indéfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il avait éprouvé en faisant l'officier prisonnier et surtout en le frappant!
Le comte Ostermann-Tolstoy vint à la rencontre des vainqueurs, fit appeler Rostow, le remercia, lui annonça qu'il ferait part de son héroïque exploit à Sa Majesté, et qu'il le présenterait pour la croix de Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire à un blâme et à une punition, puisqu'il avait attaqué l'ennemi sans en avoir reçu l'ordre, fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de tristesse qui ne cessait de lui causer une véritable souffrance morale, l'empêcha d'en être heureux! «Qu'est-ce donc qui me tourmente? se disait-il en s'éloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est l'officier français, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrêté en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!»
Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperçut monté sur un cheval de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure était légère; il sourit à Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; sa vue fit éprouver à Rostow une gêne qui était presque de la honte.
Ce jour-là et le suivant, ses camarades remarquèrent que, sans être irrité ou ennuyé, il restait pensif, silencieux et concentré en lui-même, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, comme s'il était obsédé par une pensée constante.
Rostow réfléchissait à «l'héroïque exploit» qui allait, à son grand étonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait acquis la réputation d'un brave! Il y avait là dedans un mystère qu'il ne parvenait pas à pénétrer: «Ils ont donc encore plus peur que nous, pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle de l'héroïsme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y était pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tué? Ma main du reste a tremblé, et l'on me décore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument rien!»
Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune réponse plausible, la roue de la fortune tourna subitement en sa faveur. Avancé à la suite de l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et dès ce moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours à lui qu'on accorda la préférence.
XVI
À la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, quoique encore souffrante et affaiblie, avec Pétia et toute sa suite; arrivée à Moscou, elle s'établit dans sa maison, où le reste de sa famille s'était déjà transporté.
La maladie de Natacha prit une tournure tellement sérieuse, qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui l'avaient provoquée, sa conduite et sa rupture avec son fiancé, furent reléguées au second plan. Son état était trop grave pour lui permettre même de songer à mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait à vue d'oeil, toussait constamment, et les médecins laissèrent comprendre à ses parents qu'elle était en danger. On ne pensa plus dès lors qu'à la soulager. Les princes de la science qui la visitaient, séparément ou ensemble, chaque jour, se consultaient, se critiquaient à l'envi, parlaient français, allemand, latin, et lui prescrivaient les remèdes les plus opposés, mais capables de guérir toutes les maladies qu'ils connaissaient.
Il ne leur venait pas à la pensée que le mal dont souffrait Natacha n'était pas plus à la portée de leur science que ne peut être un seul des maux qui accablent l'humanité, car chaque être vivant, ayant sa constitution particulière, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, inconnue à la médecine, et souvent des plus complexes. Elle ne dérive exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, elle n'est mentionnée dans aucun livre de science, c'est simplement la résultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altération de l'un de ces organes. Les médecins, qui passent leur vie à traiter les malades, qui y consacrent leurs plus belles années et qui sont payés pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilèges? Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont réellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, par exemple, s'ils étaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient avaler à la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont l'effet, quand elles étaient prises à petites doses, était d'ailleurs à peu près nul; mais leur présence y était nécessaire parce qu'elle satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient Natacha. C'est dans cet ordre d'idées que gît la force des médecins, qu'ils soient charlatans, homéopathes ou allopathes! Ils répondent à l'éternel désir d'obtenir un soulagement, à ce besoin de sympathie que l'homme éprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve déjà en germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donné un coup: il court auprès de sa mère ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et qu'elle frotte son «bobo», et, véritablement, il souffrira moins dès qu'on l'aura plaint et caressé! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le secourir!
Les médecins étaient donc d'une utilité relative à Natacha, en lui assurant que son mal passerait dès que les poudres et les pilules rapportées de l'Arbatskaya dans une belle petite boîte, au prix d'un rouble soixante-dix kopecks, auraient été dissoutes dans de l'eau cuite, et qu'elle les aurait régulièrement avalées toutes les deux heures.
Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y avait eu qu'à se croiser les bras, au lieu de suivre à la lettre les prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquées, d'insister sur la côtelette de volaille, et de veiller à tout ce qui constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les malades?
Comment le comte aurait-il supporté les inquiétudes que lui causait sa fille chérie, s'il n'avait pu se dire qu'il était prêt à sacrifier plusieurs milliers de roubles et à l'emmener même, coûte que coûte, à l'étranger, pour lui faire du bien et y consulter des célébrités? Que serait-il devenu s'il n'avait pu raconter à ses amis comment Métivier et Feller s'étaient trompés, comment Frise avait deviné juste, et comment Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci refusait d'obéir aux ordonnances de la faculté?
«Tu ne guériras jamais si tu ne les écoutes pas et si tu ne prends pas régulièrement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, qui peut, tu le sais, dégénérer en pneumonie!...» Et la comtesse trouvait une sorte de consolation à prononcer ce mot savant dont elle ne comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'était pas la seule! Et Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle ne s'était pas déshabillée les trois premières nuits, afin d'être toujours prête à exécuter les ordres du docteur, et que maintenant encore elle dormait à peine, pour ne pas manquer le moment de donner les pilules contenues dans la boîte dorée? Natacha elle-même n'était-elle pas satisfaite, bien qu'elle assurât qu'elle ne guérirait jamais et qu'elle ne tenait pas à la vie, de voir tous les sacrifices qu'on faisait pour elle, et de prendre ses potions à heure fixe?
Le docteur venait tous les jours, lui tâtait le pouls, examinait sa langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention à l'abattement de son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait à la hâte; prenant alors un air grave, il secouait la tête, et tâchait de lui persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remède; qu'il fallait attendre et voir; que, la maladie étant plutôt morale, il...» Mais la comtesse, qui s'efforçait de se cacher à elle-même ce détail, lui glissait bien vite dans la main une pièce d'or, et retournait chaque fois, le coeur plus allégé, auprès de sa chère malade.
Les symptômes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet d'appétit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une apathie dont rien ne la faisait sortir. Les médecins, ayant déclaré qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans l'air méphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligés d'y passer tout l'été de l'année 1812.
Cependant, en dépit de cette circonstance, et malgré l'innombrable quantité de flacons et de boîtes de pilules, de gouttes et de poudres, dont Mme Schoss, qui les aimait à la folie, se fit, pour son usage, une collection complète, la jeunesse finit par prendre le dessus: les impressions journalières de la vie atténuèrent peu à peu le chagrin de Natacha, la douleur aiguë qui avait brisé son coeur glissa doucement dans le passé, et ses forces physiques revinrent insensiblement.
XVII
Natacha devint plus calme, mais sa gaieté ne reparut pas. Elle évitait même tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les théâtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des larmes derrière son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! Les pleurs l'étouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, pleurs causés par le souvenir de ce temps si pur, passé à tout jamais! Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant à la coquetterie, elle n'y pensait guère: les hommes lui étaient tous aussi indifférents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: elle ne retrouvait plus en elle-même les mille et un intérêts de sa vie de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles espérances. Que n'aurait-elle donné pour faire revivre un jour, un seul jour de l'automne dernier passé à Otradnoë avec Nicolas, vers qui son coeur se reportait à tout instant avec une douloureuse angoisse? Hélas! c'était fini, et fini à jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompée! C'en était fait de sa liberté d'alors, de ses aspirations vers des joies inconnues, et cependant il fallait vivre!
Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle était meilleure que les autres, elle trouvait du plaisir à s'humilier et se demandait souvent avec tristesse ce que le sombre avenir lui réservait. Elle s'efforçait de n'être à charge à personne; quant à son agrément personnel, elle n'y songeait plus. Se tenant souvent à l'écart des siens, elle ne se sentait à son aise qu'avec son frère Pétia, qui parvenait parfois à la faire rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps à autre, Pierre était le seul qui lui fût sympathique. Il était difficile de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, que ne le faisait à son égard le comte Besoukhow; elle le sentait sans se l'expliquer, et cela contribuait naturellement à lui rendre sa société agréable; mais elle ne lui en savait aucun gré, tant elle était persuadée que la bonté un peu banale de Pierre n'avait aucun effort à faire pour lui témoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en lui, de temps à autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait que la conversation ne vînt lui rappeler de douloureux souvenirs, et elle l'attribuait à son bon coeur et à sa timidité habituelle. Il ne lui avait plus reparlé de ses sentiments, dont l'aveu lui était échappé un jour sous le coup d'une profonde émotion, et elle y attachait aussi peu d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le désir de la consoler, il ne lui venait jamais en tête de supposer que l'amour, ou même une sorte d'amitié tendre et exaltée, comme elle savait qu'il en existe parfois entre un homme et une femme, pût naître de leurs relations, non point parce que Pierre était marié, mais parce qu'entre elle et lui s'élevait dans toute sa force cette barrière morale qui lui avait fait défaut en présence de Kouraguine.
Vers la fin du carême de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoë, Agrippine Ivanovna Bélow, arriva à Moscou, pour y saluer les saints martyrs. Elle proposa à Natacha de faire ensemble leurs dévotions; Natacha y consentit avec joie, malgré l'avis du médecin, qui défendait les sorties matinales, et, pour s'y préparer autrement qu'on n'en avait l'habitude chez les siens, elle déclara qu'elle ne se contenterait pas de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna à tous les services, aux vêpres, aux matines, à la messe, et cela durant toute la semaine.