Chapter 22
Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.
De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de pouds[18] et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier coup de pioche donné par le dernier terrassier!
Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire: ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.
Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité.
II
Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines, au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux, accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur.
Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes.
À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé!
Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts en masses compactes.
«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...--C'est donc là ces fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...--Au revoir, Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!... Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques! comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise, placé là-haut sur la colline.
Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais:
«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir.
Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois, il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp s'élancèrent vers les uhlans:
«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué et de le passer.
Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment. Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture; celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant. Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui ne daignait même pas les regarder!
Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il remonta à cheval, et retourna à son campement.
Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours. Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter: seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux!
Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité, s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos vult perdere, Jupiter dementat!_
III
L'Empereur Alexandre, établi à Vilna depuis plus d'un mois, y employait tout son temps à des revues et des manoeuvres. Rien n'était prêt pour la guerre, bien qu'elle fût prévue depuis longtemps, et c'était pour s'y préparer que l'Empereur avait quitté Pétersbourg. Il n'existait aucun plan général, et l'indécision quant au choix à faire entre tous ceux que l'on proposait ne fit qu'augmenter, à la suite des quatre semaines le séjour de Sa Majesté au quartier général. Chacune des trois armées avait son commandant en chef, mais il n'y avait pas de généralissime, et l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait à Vilna, plus les préparatifs traînaient en longueur, et il semblait que les efforts de l'entourage impérial n'eussent d'autre but que de faire oublier à Sa Majesté la guerre prochaine, et de rendre son séjour aussi agréable que possible.
Après une kyrielle de bals et de fêtes donnés par les magnats polonais, par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par l'Empereur lui-même, il vint à la pensée d'un des aides de camp généraux polonais d'offrir à Sa Majesté un banquet et un bal au nom de tous ses collègues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le consentement impérial; l'argent fut réuni par souscriptions, et la dame qui inspirait le plus de sympathie à l'Empereur consentit à remplir les devoirs de maîtresse de maison. Le 25 juin fut fixé pour le bal, le dîner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organisés à Zakrety, propriété du comte Bennigsen, qui était située aux environs de Vilna, et qu'il avait mise à la disposition des ordonnateurs de la fête.
Le jour même où Napoléon donna l'ordre de traverser le Niémen et où son avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontière russe, l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donné en son honneur par ses aides de camp généraux!
Cette brillante fête avait réuni sur le même point, au dire des experts, plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse Besoukhow, venue tout exprès de Pétersbourg avec quelques autres dames, éclipsait, par sa luxuriante beauté russe, la beauté plus fine et plus distinguée des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit l'honneur de danser une fois avec elle.
Boris Droubetzkoï avait laissé sa femme à Moscou, et se trouvait à Vilna «en garçon», comme il disait; quoiqu'il ne fût pas aide de camp général, il assistait à la fête, grâce à la somme assez ronde qu'il avait inscrite sur la liste de souscription; devenu très riche et fort avancé en dignités de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se tenait sur un pied de parfaite égalité avec ses contemporains plus élevés que lui en grade.
On dansait encore à minuit; Hélène, ne trouvant pas de cavalier digne d'elle, demanda à Boris de danser avec elle la mazourka, et ils formèrent le troisième couple. Boris regardait avec une calme indifférence les éblouissantes épaules d'Hélène, sortant d'un corsage de gaze d'une couleur sombre, lamé d'or, et causait de leurs anciennes connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, qui, debout près d'une porte, arrêtait au passage les uns et les autres, en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.
Il remarqua bientôt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrêta familièrement à deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forcé à agir aussi librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure exprima aussitôt une profonde surprise pendant qu'il l'écoutait! Le prenant par le bras, il l'entraîna vivement dans le jardin, sans faire attention à la curiosité de la foule, qui aussitôt recula respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchéïew, avait remarqué son trouble à l'apparition de Balachow; il le vit se placer en avant, comme s'il s'attendait à être interpellé par l'Empereur. À ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il était jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de transmettre à Sa Majesté une nouvelle de haute importance. Se voyant oublié, il les suivit, à vingt pas de distance, dans le jardin illuminé, en jetant autour de lui des regards furibonds.
Boris, tourmenté du désir d'apprendre un des premiers quelle était cette grave nouvelle, murmura tout à coup à l'oreille d'Hélène qu'il allait prier la comtesse Potocka de leur faire vis-à-vis; la comtesse était en ce moment sur le perron: au moment où il arrivait près d'elle, il s'arrêta court à la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'écarter, il se serra contre la porte, inclina la tête avec respect, et entendit Alexandre dire, avec l'émotion d'un homme qui aurait reçu une offense personnelle:
«Entrer en Russie, sans avoir déclaré la guerre! Je ne ferai la paix que lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!» Boris crut s'apercevoir que l'Empereur éprouvait une certaine satisfaction à s'exprimer ainsi, et à donner cette forme à sa pensée, mais qu'en même temps il était mécontent d'avoir été entendu par lui.
«Que personne n'en sache rien!» ajouta-t-il en fronçant les sourcils. Boris, devinant que cette parole lui était adressée, baissa les yeux, et inclina de nouveau la tête. L'Empereur rentra dans la salle de bal et y resta encore une demi-heure environ.
Droubetzkoï, ayant ainsi été, grâce au hasard, le premier à connaître le passage du Niémen par les troupes françaises, profita de cette bonne fortune pour faire croire à quelques personnages importants qu'il en savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulièrement dans leur opinion.
Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reçue pendant un bal et après un mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous la première impression d'indignation et de colère, avait trouvé la phrase, devenue plus tard célèbre, qu'il se plaisait à répéter et qui exprimait parfaitement ses sentiments. Rentré à deux heures de la nuit, il envoya chercher son secrétaire Schischkow, et lui dicta un ordre du jour aux troupes et un rescrit au maréchal prince Soltykow, dans lequel il déclarait sa ferme intention, dans les mêmes termes qu'il avait employés en parlant à Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il resterait un seul Français armé sur le sol de la Russie.
Il écrivit ensuite de sa propre main à Napoléon la lettre suivante:
«Monsieur mon Frère, j'ai appris hier que, malgré la loyauté avec laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l'instant de Pétersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette agression, annonce que Votre Majesté s'est considérée comme en état de guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine demande ses passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus de les lui délivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette démarche servirait de prétexte à l'agression. En effet, cet ambassadeur n'y a jamais été autorisé, comme il l'a déclaré lui-même, et aussitôt que j'en ai été informé, je lui ai fait connaître combien je le désapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester à son poste. Si Votre Majesté n'est pas intentionnée de verser le sang de nos peuples pour un mésentendu (_sic_) de ce genre et qu'elle consente à retirer ses troupes du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, Votre Majesté, je me verrai forcé de repousser une attaque que rien n'a provoquée de ma part. Il dépend encore de Votre Majesté d'éviter à l'humanité les calamités d'une nouvelle guerre[19].
«Je suis, etc... etc.
«Alexandre.»
IV
L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et, lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie française, en deçà du Niémen.
Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité, et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd! Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême, pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec l'Empereur!
Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.
Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin, suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une tournure élégante et respiraient le bien-être.
Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume, et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des débuts d'une campagne!
Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne souffrirait aucune difficulté.
Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa destination.
Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies.
À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait, monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons ardents du soleil de juin.
Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à l'oreille: «Le roi de Naples!»
C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples». Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!»
Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples, et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été familière:
«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,» lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait.
En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne parvenait pas à prononcer correctement le nom.
«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards. «Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:
«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.