La guerre et la paix, Tome II

Chapter 21

Chapter 213,811 wordsPublic domain

Il dîna ce jour-là au club: chacun y parlait de l'enlèvement manqué, mais il persista à le nier avec opiniâtreté; il se disait qu'il était de son devoir d'étouffer cette triste affaire, et de sauver la réputation de Natacha, et il assurait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tout simplement refusé la main de son beau-frère.

Le retour du prince André lui inspirait une vive crainte.

Les bruits de la ville étant parvenus aux oreilles du vieux prince, grâce à Mlle Bourrienne, il avait exigé qu'on lui montrât la lettre de refus envoyée par Natacha à la princesse Marie. Cette lecture l'avait mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse impatience.

Peu de jours après le départ d'Anatole, Pierre reçut enfin un mot du prince André, qui le priait de passer chez lui.

Il était arrivé la veille au soir, et son père, lui remettant aussitôt le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait traîtreusement enlevé à la princesse Marie, s'était plu à lui conter l'enlèvement de sa fiancée, en y ajoutant force détails de son invention.

Pierre, qui s'attendait à le trouver dans un état semblable à celui de Natacha, fut frappé de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre parler très haut et avec vivacité, dans la pièce voisine, d'une récente intrigue dont Spéransky avait été la victime. La princesse Marie vint à sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frère, elle essayait de témoigner de la sympathie à sa douleur, mais Pierre lut sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.

«Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fierté l'empêche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.

--Est-ce que vraiment la rupture est complète?» demanda Pierre.

La princesse Marie le regarda, étonnée: elle ne comprenait pas qu'on pût encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, debout en face de son père et du prince Mestchersky, discutait et gesticulait avec chaleur. Sa santé, on le voyait, s'était tout à fait rétablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il parlait de Spéransky, de son exil imprévu, de sa prétendue trahison, dont le bruit venait seulement de parvenir à Moscou.

«Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince André, ceux-là même qui étaient incapables d'apprécier ses desseins, l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de juger un homme en disgrâce et de le rendre responsable des fautes qu'un autre a commises; quant à moi, je soutiens que, s'il a été fait quelque bien sous ce règne, c'est à lui seul qu'on le doit.» Il s'interrompit à la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une violente irritation se peignit sur ses traits: «La postérité lui rendra justice!» ajouta-t-il.

«Ah! te voilà! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?... Il me semble que tu as encore engraissé!» Et il reprit avec vivacité la discussion entamée, pendant que la ride de son front s'accentuait de plus en plus.

«Oui, je vais bien,» répondit-il à une question de Pierre, d'un air qui semblait dire: «Je me porte bien, mais qu'importe ma santé, qui intéresse-t-elle?» Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le mauvais état des routes depuis la frontière de Pologne, sur les personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramené pour son fils, il se mêla de nouveau, avec une vivacité toujours croissante, à la conversation qui se continuait entre les deux vieillards.

«S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations secrètes avec Napoléon, et ces preuves seraient livrées à la publicité! Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aimé Spéransky, mais j'aime la justice!» Pierre devina que son ami éprouvait impérieusement le besoin, comme il l'avait si souvent éprouvé lui-même, de s'échauffer, et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'était possible, et de chasser loin de lui des pensées par trop accablantes.

Le prince Mestchersky ne tarda pas à les quitter, et le prince André, prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp venait d'y être déballé, et des caisses, des malles ouvertes gisaient tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, et y prit un paquet soigneusement enveloppé. Il garda le silence, et ses mouvements étaient brusques et saccadés; se relevant avec vivacité, il hésita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:

«Pardon de te déranger...» dit-il à travers ses lèvres serrées. Pierre, pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; André s'efforçait de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: «J'ai essuyé un refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait été faite par ton beau-frère.... Est-ce vrai?

--C'est vrai, et ce n'est pas vrai, répondit Pierre.

--Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince André en l'interrompant. Rends-les à la comtesse..., si tu la vois.

--Elle est très malade.

--Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.

--Il est parti il y a longtemps: elle a été à toute extrémité!...

--Sa maladie me fait beaucoup de peine...» Et le sourire méchant de son père passa sur ses lèvres serrées: «Monsieur Kouraguine ne l'a donc point honorée de sa main?

--Il ne pouvait l'épouser, étant marié.

--Et puis-je savoir où se trouve à présent Monsieur votre beau-frère?

--Il est allé à Péters... je n'en sais rien au juste.

--Du reste, cela m'est indifférent. Tu diras à la comtesse Rostow qu'elle a toujours été et est encore parfaitement libre, et que je lui souhaite tout le bien possible.»

Pierre prit le paquet de lettres. Le prince André, qui semblait chercher s'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait à dire, et attendre que Pierre lui fît quelque autre confidence, l'interrogea du regard:

«Écoutez-moi, rappelez-vous notre discussion à Pétersbourg....

--Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner à la femme tombée, mais je ne suis pas allé jusqu'à dire que je le ferais, le cas échéant.... Je ne le puis pas!

--Le cas n'est pas le même,» répliqua Pierre.

Le prince André, sans le laisser achever, s'écria:

«Oui, aller redemander sa main, être généreux, et ainsi de suite.... C'est très noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur les brisées de «Monsieur» Kouraguine. Si tu tiens à rester mon ami, ne me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu.... Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?»

Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle était en ce moment auprès de son vieux père, qui lui parut plus gai que de coutume. Rien qu'à les voir, il comprit tout de suite de quel mépris et de quelle inimitié ils étaient animés contre les Rostow, et qu'il était impossible de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, à tout prendre, trouver facilement un autre parti que le prince André.

Il fut question à table de la guerre qui allait éclater. Le prince André parlait sans discontinuer, se querellant tantôt avec son père, tantôt avec Dessalles, poussé par une excitation fébrile, dont Pierre ne devinait que trop bien la cause.

XXII

Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission. Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant après:

«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.

--Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda Marie Dmitrievna.

--Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.

Marie Dmitrievna haussa les épaules:

«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi, ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas le coeur de l'accabler.»

Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.

Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était changée!

«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»

Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches s'envolaient un à un.

«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.

«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre.

Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles, reprit vivement:

«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.

--Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion, mais j'aurais désiré savoir une chose....

--Laquelle?

--J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme?

--Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!»

Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les remarquerait pas:

«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu. Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être utile....

--Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa hardiesse:

--C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car vous avez encore toute une vie devant vous!

--Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle.

--Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux, à l'instant même, votre main et votre amour!»

Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes à ces paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard reconnaissant et attendri.

Retenant ses pleurs avec peine, il sortit également en toute hâte et, après avoir passé sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son traîneau.

«Où faut-il vous mener? demanda le cocher.

--Où? se dit Pierre à lui-même, mais où peut-on aller à présent? Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifférents? ...» Tout lui semblait maintenant si misérable, comparé au sentiment d'affection et d'amour qui l'avait envahi, à ce long et doux regard qu'elle avait attaché sur lui à travers ses larmes!

«À la maison!» cria Pierre, en rejetant derrière lui, malgré les dix degrés de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en découvrant sa large poitrine qui se soulevait de bonheur.

Le temps était admirablement clair: au-dessus des rues sales et obscures, au-dessus des toits qui s'enchevêtraient les uns dans les autres, s'étendait la voûte foncée du ciel toute constellée d'étoiles. En contemplant ces hautes et mystérieuses sphères, si bien en harmonie avec l'état de son âme, il oubliait l'outrageante abjection de la terre. Au moment où il débouchait sur l'Arbatskaïa, un large espace du sombre horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure lumière, dont la brillante chevelure, entourée d'astres scintillants, se déployait majestueusement sur l'extrême limite de notre globe: c'était la fameuse comète de 1811, celle-là même qui, au dire de chacun, annonçait des calamités sans nombre et la fin du monde. Mais elle n'éveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne semblait-elle pas être venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme une flèche dont la parabole aurait franchi avec une rapidité vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans l'infini! Il lui sembla que sa céleste lueur dissipait les ténèbres de son âme, et lui laissait entrevoir les clartés divines d'une nouvelle existence!

CHAPITRE IV

I

À la fin de l'année 1811, les souverains de l'Europe occidentale renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812, ces forces réunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de l'Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata!... C'est-à-dire qu'à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison et avec toutes les lois divines et humaines!

Ces millions d'êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, fabrication de faux assignats... tous les forfaits étaient à l'ordre du jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de siècles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas comme criminels!

Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux? Les historiens assurent naïvement qu'ils les ont découvertes dans l'insulte faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus continental, dans l'ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.

Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre un: «Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché d'Oldenbourg...», pour que la guerre n'eût pas lieu!

On conçoit aisément que tel devait être le point de vue des contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, Napoléon attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis que de leur côté les membres du Parlement anglais donnaient pour prétexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il avait été l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait l'Europe; les vieux soldats et les généraux, l'absolue nécessité de les employer activement; les légitimistes, le devoir sacré de soutenir les bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la difficulté que présenterait la rédaction d'un mémorandum, portant, par exemple, le n° 178. Ces raisons, jointes à une foule d'autres, d'une nature plus infime et provenant de la diversité des points de vue personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour nous, pour nous qui sommes la postérité, et qui envisageons dans son ensemble la grandeur de l'événement et qui en approfondissons la vraie raison d'être dans sa terrible réalité, elles ne sauraient nous paraître suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrétiens se soient entretués parce que Napoléon était un ambitieux, parce qu'Alexandre avait montré de la fermeté, l'Angleterre de la ruse, ou parce que le duc d'Oldenbourg avait été insulté! Où est donc le lien entre ces circonstances et le fait même du meurtre et de la violence? Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou ont-ils été, en conséquence de semblables motifs, égorgés et ruinés par des milliers d'hommes venus du bout opposé de l'Europe?

Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières: aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de motifs véritables. De quelque façon qu'on les envisage, ils nous paraissent également justes ou également faux, si l'on en compare l'infime valeur intrinsèque avec l'importance des faits qui en ont été la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou rendre le grand-duché au grand-duc d'Oldenbourg, nous paraît aussi valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu à un caporal français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible.

Sans doute, si Napoléon ne s'était point offensé de ce qu'on exigeait de lui, si l'Angleterre et le duc dépossédé n'avaient pas intrigué, si l'Empereur Alexandre n'avait pas été profondément froissé, si la Russie n'avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amené la révolution française, la dictature et l'Empire n'avaient point existé, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de même aussi, qu'une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé n'aurait eu lieu!

C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que les événements ont été la conséquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!

Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et d'Alexandre étaient aussi étrangers à l'accomplissement de tel ou tel événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au sort obligeait à faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en être autrement? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d'une infinité de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi compliquées que diverses.

Le fatalisme est inévitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit à nos yeux, à mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.

Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de l'histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assignée à l'avance.

La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige à s'y soumettre.

L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et de l'humanité. Plus il est placé haut sur l'échelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité inéluctable de chacun de ces actes:

LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!

LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!

L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités, met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à son but particulier.

Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812, qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre.

Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg, l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde, aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement s'accomplir.

Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée de la manger?