La guerre et la paix, Tome II

Chapter 20

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«Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tête, de façon à ne laisser qu'un peu de sa figure à découvert... et enfin comme cela!...» Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les lèvres.

«Adieu, Matrëchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, adieu, et souhaite-moi bonne chance!

--Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,» répondit-elle avec son accent bohémien.

Deux troïkas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la maison: Balaga monta dans le premier traîneau, leva haut les bras, et se mit, sans se hâter, à rassembler les rênes. Anatole et Dologhow s'assirent derrière lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent place dans le second.

«Est-ce prêt? demanda Balaga.... Laissez aller!» cria-t-il en enroulant les rênes autour de sa main, et les troïkas partirent, en les emportant à fond de train le long du boulevard Nikitski.

«Hé, gare, gare!» criaient les cochers à pleins poumons. Sur la place Arbatskaïa, une des troïkas accrocha une voiture: il y eut un craquement suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrénée, jusqu'au moment où Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrêta tout court les chevaux, au carrefour des Vieilles-Écuries.

Anatole et Dologhow mirent pied à terre sur le trottoir et s'approchèrent d'une grande porte cochère. Ce dernier siffla, on lui répondit, et une fille de service accourut à sa rencontre.

«Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!» lui dit-elle. Dologhow s'arrêta devant la porte cochère, pendant qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de Marie Dmitrievna se dressa tout à coup devant lui.

«Ma maîtresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.

--Qui? ta maîtresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.

--Venez, elle m'a donné l'ordre de vous amener près d'elle.

--Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!» lui cria Dologhow, qui luttait corps à corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforçait de fermer la petite porte. Se dégageant enfin de son étreinte, et saisissant le bras d'Anatole, qui revenait à lui en courant, il l'entraîna au dehors, et s'élança avec lui dans la direction de leurs traîneaux.

XVIII

Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en larmes, l'avait confessée, et était allée aussitôt trouver Natacha en tenant à la main la réponse qu'elle avait adressée à Anatole, et qu'elle venait d'intercepter:

«Vilaine créature!... créature sans vergogne! pas un mot, je ne veux rien entendre!...» Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma à double tour. Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la cour les personnes qui se présenteraient dans la soirée, de fermer derrière elles les issues, et de les lui amener au salon.

Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'étaient enfuis, elle se leva, les sourcils froncés, et se mit à arpenter la chambre, les mains croisées derrière le dos, et réfléchissant à ce qui lui restait à faire. Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprès de Natacha; Sonia sanglotait à la même place:

«Marie Dmitrievna, de grâce, laissez-moi entrer chez elle!»

Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui répondre et entra d'un pas résolu.

Sonia la suivit.

«C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai pitié de son père, et je ne dirai rien,» se disait-elle en s'approchant de Natacha, qui était couchée sur le canapé, comme elle l'avait laissée. Natacha ne se retourna pas: ses sanglots étouffés trahissaient seuls l'émotion qui secouait tout son être.

«C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous à son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernière des filles, et si je m'écoutais..., mais je veux ménager ton père, je ne lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais je saurai le découvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu m'entends?...» Et, s'asseyant à côté de Natacha, elle passa sa large main sous la tête de la jeune fille, et la força à se retourner de son côté. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies à la vue de son visage: ses yeux étaient secs et brillants, ses lèvres serrées, ses joues creuses.

«Laissez-moi, tout m'est égal, je mourrai!...» Et, se dégageant avec une violence sauvage, elle reprit sa première position.

«Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste couchée, reste ainsi, si cela te plaît: je ne te toucherai pas, mais écoute...: je ne te redirai pas à quel point je te trouve coupable, tu le sais, mais que dirai-je à ton père, qui sera ici demain?»

Natacha ne répondit que par un sanglot.

«Il l'apprendra, bien sûr, ainsi que ton frère et ton fiancé!

--Je n'ai plus de fiancé, je l'ai refusé! s'écria Natacha avec colère.

--Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais ton père... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?

--Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout dérangé, pourquoi? Qui vous en avait priée?» Et Natacha, élevant la voix, se souleva en jetant un regard farouche à Marie Dmitrievna.

«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui, de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien, un scélérat!

--Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur.

Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me méprisez, vous me détestez!»

Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir. Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes, son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue nuit, ne put en tirer un seul mot.

Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse, qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin, et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole, elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot!

Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue, l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée: elle ne se leva même pas.

«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.

--Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de quelques jours leur départ pour la campagne.

XIX

Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle; la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis de lui donner certains mémoires du défunt.

On lui remit à son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait à passer chez elle au plus tôt pour se concerter sur un sujet des plus graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait évité depuis quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait entraîné par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double qualité d'homme marié et d'ami de son fiancé; mais, en dépit de ses résolutions, il plaisait, à ce qu'il paraît, au hasard de les réunir: «Que s'est-il donc passé? Qu'ai-je à y voir? pensait-il en s'habillant. Pourvu qu'André arrive et que le mariage se fasse!»

Au moment où il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:

«Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?»

Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attelés à un traîneau de maître, emportaient dans une direction contraire, au milieu d'un nuage de neige, Anatole et son éternel compagnon Makarine. Le premier, dont le visage frais et coloré était à moitié caché par son collet de castor, se tenait droit et cambré dans la pose classique des élégants, et son tricorne à panache blanc, mis de côté sur sa tête légèrement inclinée en avant, laissait à découvert ses cheveux frisés et pommadés, que la fine poussière de la neige couvrait d'un reflet d'argent.

«Dieu me pardonne, voilà le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au delà du plaisir présent; rien ne l'inquiète, aussi est-il toujours gai et dispos! Que ne donnerais-je pour être comme lui?»

Le laquais de Marie Dmitrievna lui annonça, en l'aidant à se débarrasser de sa pelisse, que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre à coucher.

En arrivant dans la salle, il aperçut Natacha assise près de la fenêtre. Une expression de dureté inusitée était répandue sur ses traits pâles et défaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronçant les sourcils, et sortit sans se départir de sa réserve.

«Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.

--Ah! il se passe de jolies choses! lui répondit-elle. Voilà cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu pareille honte!» Après avoir fait promettre à Pierre de garder le secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole à son fiancé sans en prévenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en était la cause, que sa femme y avait donné les mains et s'était plue à faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tête, Natacha, pendant l'absence du vieux comte, avait consenti à fuir avec Anatole, afin de se marier clandestinement avec lui.»

Pierre écoutait bouche béante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment était-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnément aimée de Bolkonsky, se fût éprise d'un imbécile comme cet Anatole, que lui, Pierre, savait être marié, et cela au point de rompre avec son fiancé et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni l'admettre.

La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec autant d'abjection, de cruauté et de sottise: «Elles sont toutes les mêmes, se dit-il en pensant à sa femme; je ne suis donc pas le seul qui se soit attaché à une vilaine créature!...» Et son coeur saignait pour son ami: «Quel coup, grand Dieu, porté à son orgueil!» Plus il le plaignait, plus il sentait grandir en lui son mépris et son aversion pour Natacha, qui tout à l'heure avait passé devant lui en se drapant dans une dignité glaciale.... Il ne se doutait pas, hélas! que, sous ce masque de froideur hautaine, l'âme de la malheureuse enfant débordait de désespoir, de honte et d'humiliation!

«L'épouser?... mais c'est impossible, il est marié!

--Marié! s'écria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misérable! scélérat! Elle qui l'attend, qui l'espère!... Cette fois du moins elle ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!»

Pierre la mit au courant de tous les détails de cette mystérieuse histoire, et Marie Dmitrievna, après avoir exhalé sa colère dans une bordée d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frère qu'il s'éloignât de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince André, qui était sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, et, avant tout, elle tenait absolument à la leur cacher à tous deux. Pierre, qui ne s'était pas encore rendu complètement compte des conséquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.

«Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et moi je vais lui parler, à elle. Veux-tu rester à dîner?»

Le comte entra peu après au salon avec un air chagrin et troublé: sa fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:

«Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnées à elles-mêmes, et que leur mère n'est pas là! Je regrette beaucoup, je vous l'avoue, d'être venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais être franc avec vous: elle a rompu avec André, sans prendre conseil de personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le prince soit assurément très bien; mais l'épouser en dépit de son père, cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des partis à revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que leur engagement durait déjà depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas une démarche aussi décisive sans en prévenir son père et sa mère.... Aussi, la voilà malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va de travers quand la mère n'est pas là.» Pierre, le voyant si accablé, essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait obstinément.

«Natacha est un peu souffrante,» dit Sonia, qui entrait à ce moment; alors, s'adressant à Pierre avec une émotion contenue, elle ajouta: «elle désire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est aussi, et elle vous prie d'y passer.

--C'est ça, elle sait que vous êtes lié avec Bolkonsky, et elle tient sûrement à vous charger d'un message, dit le comte:--Mon Dieu, mon Dieu, tout allait si bien; faut-il que...» Et il sortit en pressant de ses mains les rares mèches de cheveux gris qui flottaient sur son front.

Marie Dmitrievna avait appris à Natacha que Kouraguine était marié. Natacha avait refusé de la croire et insistait pour entendre la vérité de la bouche même de Pierre. Elle était pâle et comme pétrifiée; son regard interrogateur se fixa sur lui à son entrée, avec un éclat fiévreux. Sans même le saluer d'un signe de tête, elle ne le quittait pas des yeux, comme si elle cherchait à deviner en lui un ami ou un ennemi de plus pour Anatole, car la personnalité de Pierre n'existait pas évidemment pour elle en ce moment.

«Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si j'ai dit vrai.»

Natacha, semblable au gibier traqué qui voit venir sur lui les chasseurs et les chiens, portait de l'un à l'autre ses regards égarés.

«Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait pris d'une profonde pitié pour elle et d'un invincible dégoût pour la mission qui lui était dévolue,--vrai ou faux, peu importe, car....

--C'est donc faux, il n'est pas marié!

--Non, c'est vrai, il est marié!

--Et marié depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.»

Pierre la lui donna.

«Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadée.

--Oui, je viens de l'apercevoir.»

Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.

XX

Pierre ne resta pas à dîner, et s'en alla, dès qu'il eut quitté Natacha, à la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son sang à son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les bohémiens, et se rendit enfin au club, où tout marchait comme d'habitude: les membres se réunissaient pour dîner et causaient entre eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui était au courant de ses habitudes, lui annonça que son couvert était mis dans la petite salle à manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la bibliothèque, mais que Paul Timoféitch n'était pas encore là; une de ses connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit pour lui demander s'il était vrai, comme on le racontait en ville, que Kouraguine eût enlevé Mlle Rostow. Pierre répondit en riant que c'était une pure invention, car il sortait à l'instant de chez les Rostow. Il s'enquit, à son tour, d'Anatole. On lui répondit qu'on ne l'avait pas encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule indifférente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait dans son âme, et il se mit à se promener dans les salons, jusqu'au moment où le dîner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna chez lui.

Anatole était resté à dîner chez Dologhow, avec lequel il avait à causer sur le moyen de reprendre l'entreprise manquée et de revoir Natacha. De là il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui ménager encore un rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin à la maison après ses infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince Anatole était chez la comtesse, où il y avait beaucoup de monde.

Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son retour et qui dans ce moment lui inspirait la répulsion la plus profonde, il marcha droit sur Anatole.

«Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre Anatole?...» Elle s'arrêta court, car le visage de son mari, ses yeux brillants et sa démarche décidée laissaient entrevoir la même colère et la même violence qu'elle avait éprouvées à ses dépens à la suite de son duel avec Dologhow.

«Le mal et la dépravation sont toujours à vos côtés, lui dit-il en passant.--Venez, Anatole, j'ai à vous parler.»

Le frère jeta un regard à sa soeur, et se leva sans mot dire; son beau-frère le prit par le bras, et l'entraîna hors du salon.

«Si vous vous permettez chez moi...» lui murmura Hélène à l'oreille, mais Pierre ne daigna pas lui répondre. Bien qu'Anatole le suivît avec sa désinvolture habituelle, sa figure trahissait néanmoins une certaine inquiétude.

Entré dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant vers lui, le regarda en face:

«Vous vous êtes engagé à épouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez donc l'enlever?

--Mon très cher, reprit Anatole en français, il ne me plaît pas de répondre à des questions posées sur ce ton.»

La figure déjà blême de Pierre se décomposa de fureur: empoignant son beau-frère de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le secoua dans tous les sens, jusqu'à ce qu'une terreur indicible se peignît sur les traits de ce dernier:

«Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.

--Mais voyons, est-ce bête tout cela! dit Anatole une fois délivré de son étreinte, et tâtant son collet, qui avait perdu un bouton dans la lutte.

--Vous êtes un misérable, un scélérat!... et je ne sais ce qui m'empêche de vous aplatir le crâne avec cela!» s'écria Pierre avec une violence qu'accentuaient encore les mots français qu'il employait, et en le menaçant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitôt sur son bureau. «Avez-vous promis mariage?... Parlez!

--Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....

--Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?» s'écria Pierre en l'interrompant et en se rapprochant de lui.

Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira un portefeuille.

Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de côté, se laissa tomber sur le divan:

«Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,» ajouta-t-il en répondant à un geste terrifié d'Anatole. «Les lettres d'abord! continua Pierre avec une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain même!

--Mais comment pourrais-je...?

--Troisièmement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui s'est passé entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen de vous y contraindre, mais si vous avez conservé un reste d'honnêteté, vous...»

Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis à une table, se mordait les lèvres et fronçait les sourcils.

«Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si cela vous plaît: celles-là, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et avec elles vous êtes dans votre droit: elles ont, pour se défendre, les mêmes armes que vous, l'expérience que donne la corruption! Mais promettre le mariage à une jeune fille, la tromper, lui voler son honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lâche que de frapper un vieillard ou un enfant!...» Pierre se tut et regarda sans colère Anatole d'un air interrogateur.

«Ma foi, je n'en sais rien, répliqua Anatole qui retrouvait son aplomb à mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.»

Pierre le regarda stupéfait, et se demanda où il voulait en venir.

«Bien que vous me les ayez dites en tête-à-tête, je ne puis pas les....

--Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.

--Vous pouvez au moins rétracter vos paroles... si vous tenez à ce que j'agisse comme vous le désirez.... Hein?

--Je les rétracte, je le les rétracte, et vous prie de m'excuser, murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lissé après lui le bouton qu'il avait arraché. Et je puis même vus offrir de l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?»

Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel à Hélène, l'exaspéra:

«Oh! race infâme et sans coeur!» s'écria-t-il en quittant la chambre.

Le lendemain matin, Anatole était parti pour Pétersbourg.

XXI

Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonça qu'il s'était conformé en tous points à sa volonté, et que Kouraguine n'était plus à Moscou. Il trouva toute la maison bouleversée et consternée. Natacha était très gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la révélation du mariage d'Anatole, elle s'était empoisonnée avec de l'arsenic qu'elle s'était procuré en cachette. Après en avoir avalé une petite dose, la terreur s'était emparée d'elle, et, réveillant Sonia, elle lui avait avoué ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employé à temps les moyens les plus énergiques, tout danger était maintenant conjuré; mais, comme son état de faiblesse s'opposait à un prochain départ, on avait prévenu la comtesse, et on l'attendait bientôt. Pierre rencontra le comte, effaré, abattu, et Sonia qui pleurait à chaudes larmes. Natacha était invisible.