La guerre et la paix, Tome II

Chapter 2

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Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus différents et les plus élevés de la société. Le parti des réorganisateurs l'accueillit avec sympathie, d'abord à cause de sa réputation de haute intelligence et de grand savoir, et ensuite du renom de libéral que lui avait valu l'émancipation de ses paysans. Le parti des mécontents, opposé aux réformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait les idées de son père. Les femmes et le monde virent en lui un parti riche et brillant, une nouvelle figure entourée d'une auréole romanesque, due à sa mort supposée et à la fin tragique de sa femme. Ceux qui l'avaient connu jadis trouvèrent que le temps avait singulièrement amélioré son caractère, qu'il s'était adouci, qu'il avait perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il avait gagné le calme que les années seules peuvent donner.

Le lendemain de sa visite à Araktchéïew, il alla à une soirée chez le comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec «Sila Andréïévitch», dont Kotchoubey parlait également avec cet air de vague ironie qui l'avait frappé dans le salon d'attente du ministre de la guerre:

«Mon cher, vous ne pourrez, même une fois là dedans, vous passer de Michel Mikaïlovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a promis de venir ce soir....

--Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spéransky? demanda le prince André, dont la réflexion fit sourire le comte Kotchoubey, qui secoua la tête, comme s'il était étonné de sa naïveté.»

--Nous avons causé de vous, de vos agriculteurs libres....

--Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donné la liberté à vos paysans? s'écria d'un ton déplaisant un vieux du temps de Catherine.

--C'était un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, répondit le prince André, cherchant à pallier le fait pour ne pas irriter son interlocuteur.

--Vous étiez donc bien pressé? continua celui-ci en regardant Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne la liberté aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien obligé, comte, de me dire qui l'on nommera maintenant présidents des différents tribunaux, puisque tous doivent passer des examens?

--Mais ceux qui les subiront, je pense, répliqua Kotchoubey.

--Eh bien, voilà un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme précieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi des examens?

--Oui, c'est sans doute une difficulté, d'autant mieux que l'instruction est fort peu répandue, mais...» Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le prince André par le bras, il s'avança avec lui à la rencontre d'un homme de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front énorme et chauve ne fût couvert que de quelques rares cheveux blonds, il ne paraissait âgé que de quarante ans. Sa figure allongée, ses mains larges et potelées se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la peau, qui rappelle la pâleur maladive des soldats après un long séjour à l'hôpital. Il portait un frac bleu.

André le reconnut aussitôt et ressentit comme un choc à sa vue. Était-ce respect, envie, ou curiosité? Il ne pouvait s'en rendre compte. Spéransky offrait en effet un type original. Jamais André n'avait vu à personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et en même temps aussi énergique, que dans ces yeux à demi fermés et légèrement voilés, jamais enfin autant de fermeté dans un sourire banal! Tel était Spéransky, le secrétaire d'État, Spéransky, le bras droit de l'Empereur, qu'il avait accompagné à Erfurth, où plus d'une fois il avait eu l'honneur de causer avec Napoléon.

Il promena son regard sur les personnes présentes, sans se hâter de parler. Assuré d'avance qu'on l'écouterait, sa voix, dont le timbre calme et mesuré avait agréablement frappé le prince André, ne s'élevait jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui auquel il s'adressait.

Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le connaissant de réputation, il s'attendait, comme il arrive souvent à ceux qui portent d'habitude un jugement prématuré sur leur prochain, à trouver en lui toutes les perfections humaines.

Spéransky s'excusa auprès de Kotchoubey de n'être pas venu plus tôt, mais il avait été retenu au palais. Il avait évité de dire: «retenu par l'Empereur», et le prince André prit note de cette affectation de modestie. Lorsque Kotchoubey le présenta à Spéransky, celui-ci tourna lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de sourire:

«Je suis charmé de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup parler de vous.»

Kotchoubey lui fit en peu de mots le récit de la réception d'Araktchéïew.

Le sourire de Spéransky s'accentua davantage:

«M. Magnitsky, le président de la commission pour les règlements militaires, est mon ami, et je puis, si vous le désirez, vous aboucher avec lui.»

Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, après s'être arrêté à la fin de la phrase, il continua:

«J'espère que vous trouverez en lui de la sympathie et le désir de contribuer à tout ce qui est utile.»

Un petit cercle se forma autour d'eux.

Le prince André fut surpris du calme dédaigneux avec lequel Spéransky, obscur séminariste peu de temps auparavant, répondait au vieillard qui déplorait les nouvelles réformes, et semblait condescendre à l'honorer d'une explication; mais, son interlocuteur ayant élevé la voix, il se borna à sourire, et déclara qu'il n'était en aucune façon juge de l'utilité ou de l'inutilité de ce qu'il plaisait à l'Empereur de décider.

Après quelques instants de conversation générale, il se leva, s'approcha du prince André et le prit à part à l'autre bout du salon: il entrait dans son programme de causer avec lui.

«J'étais tellement subjugué par la conversation animée de ce respectable vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'échanger deux mots avec vous,» dit-il en souriant d'une façon un peu méprisante, comme pour lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la futilité des personnes avec lesquelles il venait de causer.

Le prince André se sentit flatté.

«Je vous connais depuis longtemps, continua Spéransky, d'abord par la libération de vos paysans, premier exemple qu'il serait désirable de voir imiter, et puis, parce que vous êtes le seul des chambellans qui ne soit pas offensé du nouvel oukase concernant le rang à la cour, qui a soulevé tant de mécontentement et tant de récriminations.

--C'est vrai, mon père n'a pas désiré me voir profiter de ce droit, et j'ai commencé mon service en passant par les rangs inférieurs.

--Votre père, bien qu'il soit un homme du siècle passé, est cependant bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure; elle n'a d'autre but, après tout, que de rétablir la justice sur ses véritables bases.

--Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dénuées de fondement, répliqua le prince André, essayant de se soustraire à l'influence de cet homme, qu'il lui était désagréable d'approuver sans restriction. Il tenait même à le contredire, mais, absorbé par son travail d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa liberté d'esprit habituelle.

--C'est-à-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel, reprit Spéransky avec tranquillité.

--En partie peut-être, mais aussi, à mon avis, les intérêts mêmes du gouvernement.

--Comment l'entendez-vous?

--Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince André, et sa maxime: «que l'honneur est le principe des monarchies» me semble incontestable, et certains droits et privilèges de la noblesse me paraissent être des moyens de corroborer ce sentiment.»

Le sourire disparut de la figure de Spéransky, et sa physionomie ne fit qu'y gagner. La réponse du prince André avait excité son intérêt:

«Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en conservant son calme et en s'exprimant en français avec une certaine difficulté et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le russe:--Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut être soutenu par des privilèges nuisibles au service lui-même; l'honneur est donc, ou l'abstention d'actes blâmables, ou le stimulant qui nous pousse à conquérir l'approbation et les récompenses destinées à en être le témoignage. Il en résulte, ajouta-t-il en serrant de plus près ses arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source d'émulation est une institution pareille en tous points à celle de la Légion d'honneur du grand Empereur Napoléon. On ne saurait dire, je pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du service et qu'elle n'est pas un privilège de caste ou de cour.

--Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilèges de cour atteignent le même but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent pour obligés de remplir dignement leurs fonctions.

--Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spéransky en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.--Si vous me faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu Magnitsky d'ici là, je pourrai vous communiquer quelque chose d'intéressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement avec vous...» Et, le saluant de la main, il se glissa, à la française, hors du salon, en évitant d'être remarqué.

VI

Pendant les premiers temps de son séjour à Pétersbourg, le prince André ne tarda pas à sentir que l'ordre d'idées développé en lui par la solitude se trouvait relégué au second plan par les soucis puérils qui ne cessaient de l'occuper.

Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris pour le lendemain. L'emploi de sa journée, combiné de façon à lui permettre d'être exact partout, prenait la plus grosse part des forces vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait à rien, et les opinions qu'il émettait parfois avec succès n'étaient que le résultat de ses méditations de la campagne.

Il s'en voulait à lui-même lorsqu'il lui arrivait, dans la même journée, de répéter les mêmes choses dans des sociétés différentes; mais, entraîné par ce tourbillon, il n'avait même plus le temps de s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.

Spéransky le reçut le mercredi suivant; un long et intime entretien produisit sur lui une profonde impression.

Dans son désir de trouver chez un autre cet idéal de perfection vers lequel il tendait lui-même, il crut aisément voir en Spéransky le type de vertu et d'intelligence qu'il avait rêvé. Si ce dernier avait appartenu au même milieu que lui, s'ils avaient eu la même éducation, les mêmes habitudes, la même manière de juger, il aurait sans doute découvert bientôt ses côtés faibles, humains et prosaïques, mais cet esprit, si bien équilibré et si étonnamment logique, lui inspirait d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entièrement compte. Le grand homme, de son côté, posait un peu devant lui. Était-ce parce qu'il avait apprécié ses capacités, ou parce qu'il croyait nécessaire de se l'attacher? Le fait est qu'il ne négligeait aucune occasion de le flatter adroitement, et de lui faire entendre discrètement que son intelligence le rendait digne de s'élever jusqu'à lui, et qu'il était seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et l'absurdité d'_autrui_.

Il lui avait répété plus d'une fois des phrases de ce genre:

«_Chez nous_ tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dépasse le niveau habituel, etc...» ou bien: «_nous_ voulons que les loups soient protégés et nourris à «l'égal des brebis...» ou enfin: «_ils_ ne peuvent nous comprendre...», et il les accompagnait d'une expression de physionomie qui voulait dire: «Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils valent, _eux_, et ce que nous sommes, _nous_!»

Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accroître l'impression première qu'avait produite sur lui Spéransky, en qui il voyait un homme d'une intelligence supérieure et un penseur profond, arrivé au pouvoir par une force indomptable de volonté, et en usant au profit de la Russie. Il était bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il aurait voulu être lui-même, expliquant les phénomènes de la vie par le raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui était sensé, et soumettant toute chose à l'examen de la raison. Ses pensées se formulaient avec une telle clarté, que le prince André se rangeait, malgré lui, en toutes choses à son avis, et n'élevait de faibles objections que pour faire acte d'indépendance. Tout était bien en lui, tout était parfait, sauf son regard froid, brillant, impénétrable, sauf ses mains blanches et délicates. Ces mains fixaient l'attention du prince André, il ne pouvait s'empêcher de les regarder, comme il nous arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le mépris ou le dédain qu'il affectait pour les hommes lui était aussi particulièrement désagréable, ainsi que la variété de ses procédés d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui étaient familières, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer sans aucune transition de l'une à l'autre. Se posant en réformateur pratique, il jetait la pierre aux rêveurs; tantôt il accablait de sa mordante ironie ses adversaires; tantôt, employant une logique serrée, il s'élevait à la métaphysique la plus abstraite (une de ses armes oratoires favorites). Transporté sur ces hauteurs, il se plaisait alors à définir l'espace, le temps, la pensée, il y puisait de brillantes réfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la discussion.

Un signe caractéristique de ce puissant esprit était une foi inébranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On voyait que le doute, si habituel au prince André, lui était inconnu, et que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pensées, ou de douter, même un moment, de l'infaillibilité de ses croyances, ne l'avait jamais troublé.

Aussi éprouvait-il pour Spéransky une exaltation passionnée, la même qu'il avait ressentie pour Napoléon. Spéransky était fils de prêtre; c'était, pour le vulgaire, une raison de le mépriser; aussi, le prince André, sans le savoir, réagissait contre sa propre exaltation, et par cela même ne faisait qu'en accroître l'intensité.

À propos de la commission chargée de l'élaboration des lois, Spéransky lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans, qu'elle avait coûté des millions sans rien produire, que Rosenkampf avait collé des étiquettes sur tous les articles de la législation comparée, et que c'était là l'unique résultat des millions dépensés:

«Nous voulons donner au sénat un nouveau pouvoir judiciaire et nous n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des personnes comme vous, de se retirer dans la vie privée.»

Le prince André lui fit observer que pour ce genre d'occupations il était nécessaire d'avoir reçu une éducation spéciale.

«Montrez-moi ceux qui la possèdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne peut sortir qu'en le bridant.»

Une semaine plus tard, le prince André fut nommé membre du comité chargé de l'élaboration du code militaire et, de plus, au moment où il y songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission législative. Il consentit, à la prière de Spératisky, à s'occuper du code civil, et, s'aidant des codes Napoléon et Justinien, il travailla à la partie qui avait pour titre: «Le droit des gens».

VII

Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans l'intérieur, se trouva, sans s'y attendre, à la tête de la franc-maçonnerie de Pétersbourg. Il organisa «des loges de table», constitua des loges régulières, en leur procurant leurs chartes et leurs titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour l'achèvement du temple, et compléta de ses deniers les aumônes produites par les quêtes, au sujet desquelles les membres se montraient en général avares et inexacts. Il entretint aussi à ses frais la maison des pauvres fondée par l'ordre, et, se laissant aller aux mêmes entraînements, il employait sa vie comme par le passé. Il aimait à bien manger, à bien boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garçon, tout en les jugeant immoraux et dégradants.

Malgré l'ardeur qu'il avait apportée au début de ses différentes occupations, il sentit, à la fin de l'année, que la terre promise de la franc-maçonnerie se dérobait sous ses pas. Il éprouva la sensation d'un homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se rendre compte de la solidité du terrain, il s'y embourba jusqu'aux genoux, et maintenant il y marchait malgré lui.

Bazdéïew, complètement éloigné de la direction des loges de Pétersbourg, ne quittait plus Moscou. Les frères étaient des hommes que Pierre coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui était à peu près impossible de ne voir que des frères dans la personne du prince B. ou de monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur. Sous leurs tabliers de francs-maçons, sous leurs insignes, il voyait poindre leurs uniformes et leurs croix, qui étaient le véritable objet de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumônes et qu'il inscrivait vingt ou trente roubles à l'actif, souvent même au passif d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur serment de donner leur avoir au prochain, et il s'élevait dans son âme des doutes qu'il essayait en vain d'écarter.

Ses frères se partageaient pour lui en quatre catégories: à la première appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires de la loge, ni aux affaires de l'humanité, exclusivement occupés à approfondir les mystères de leur ordre, à rechercher le sens de la Trinité, à étudier les trois bases générales, le soufre, le mercure et le sel, ou la signification du carré et des autres symboles du Temple de Salomon. Ceux-là, Pierre les respectait, c'étaient les anciens et Bazdéïew lui-même; mais il ne comprenait pas quel intérêt ils pouvaient prendre à leurs recherches, et ne se sentait nullement porté vers le côté mystique de la franc-maçonnerie.

La seconde catégorie, dans laquelle il se rangeait, se composait d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la véritable voie, et qui, ne l'ayant pas encore découverte, ne perdaient pas néanmoins l'espoir de la trouver un jour.

La troisième comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que les formes et les cérémonies extérieures, s'en tenaient à la stricte observance, sans se préoccuper du sens caché; tels étaient Villarsky et le Vénérable lui-même.

La quatrième enfin était formée des gens, très nombreux à cette époque, qui, ne croyant à rien, ne désirant rien, ne tenaient à l'ordre que pour se rapprocher des riches et des puissants, et mettre à profit leurs relations avec eux.

L'activité de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait à leur association, telle qu'il la voyait à Pétersbourg, de n'être qu'un pur formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de l'institution, que les maçons de Russie faisaient fausse route en s'éloignant ainsi des principes sur lesquels elle était fondée; aussi se décida-t-il à aller à l'étranger pour se faire initier aux mystères les plus élevés.

Il en revint dans le cours de l'été de 1809. Les maçons de Russie avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait été, par suite de son initiation à la plupart de leurs mystères, promu au grade le plus élevé, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le voir dès son arrivée, et crurent remarquer qu'il leur ménageait une surprise.

On décida de tenir une assemblée générale jusqu'au grade d'apprenti, afin que Pierre leur remît le message dont il était chargé. La loge était au grand complet, et, une fois les formalités remplies, Pierre se leva:

«Chers frères, dit-il en bégayant et en tenant à la main d'un air embarrassé son discours écrit, chers frères, il ne suffit pas d'accomplir nos mystères dans le secret de la loge, il faut agir... agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre à l'oeuvre, poursuivit-il, en se décidant enfin à lire son manuscrit après ces quelques mots d'introduction.

--Pour répandre la vérité, pour amener le triomphe de la vertu, nous devrons détruire les préjugés, établir des règles conformes à l'esprit du temps, nous donner pour tâche l'éducation de la jeunesse, nous unir par des liens indissolubles à des esprits éclairés, afin de vaincre ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la bêtise humaine, et former, parmi ceux qui sont dévoués à la cause, des ouvriers liés entre eux par l'unité du but, ayant en leurs mains force et pouvoir. Pour en arriver là, il faut faire pencher la balance du côté de la vertu, il faut que l'homme de bien reçoive même en ce monde la récompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions politiques actuelles s'opposent à l'exécution de ces nobles aspirations. Que nous reste-t-il donc à faire? Fomenter des révolutions? Bouleverser tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prêcher les réformes violentes et arbitraires! Elles méritent au contraire le blâme, car elles ne sauraient déraciner le mal, si les hommes restent les mêmes. La vérité doit s'imposer sans violence!

«Lorsque notre ordre sera parvenu à tirer les gens de bien de l'obscurité où ils végètent, alors seulement il aura le droit de faire de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se propose. En un mot, il faut établir un mode de gouvernement universel, sans chercher pour cela à rompre les liens civils et les conditions administratives, qui nous permettent, à l'heure qu'il est, d'atteindre le résultat que nous avons en vue, c'est-à-dire le triomphe de la vertu sur le vice. Le christianisme le voulait également, lorsqu'il enseignait aux hommes à être bons et sages, et à suivre, pour arriver au bien, l'exemple des âmes vertueuses.

«Lorsque le monde était encore plongé dans les ténèbres, la prédication était suffisante: la nouveauté de la vérité annoncée lui donnait une force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir à des moyens plus énergiques. Il est indispensable que l'homme, guidé par ses sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne se déracinent pas: il faut savoir les diriger, les élever, il faut que chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que nous lui en fournissions les moyens.

«Lorsque dans chaque pays il se sera formé un noyau d'hommes remarquables, chacun d'eux en formera d'autres à son tour; liés fortement entre eux, ils ne connaîtront plus d'obstacles, et tout deviendra possible à un ordre qui a déjà réussi à faire en secret tant de bien à l'humanité!...»