La guerre et la paix, Tome II

Chapter 19

Chapter 193,866 wordsPublic domain

Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canapé, toute habillée. Une lettre décachetée était sur la table à côté d'elle et frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles un regard stupéfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une explication sur ses traits. Son visage était calme et heureux, tandis que Sonia, pâle, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en larmes.

«Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller jusque-là? N'aime-t-elle donc plus son fiancé?... Et ce Kouraguine? Mais c'est un misérable, il la trompe, c'est évident. Que dira Nicolas, ce bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc là ce que cachait le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura décacheté la lettre sans se douter de qui elle lui venait, elle en aura été offensée, bien sûr...» Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une fois, et l'appela doucement.

Natacha se réveilla en sursaut.

«Ah! te voilà de retour!» dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; mais, remarquant aussitôt le trouble de son amie, sa figure trahit l'embarras et la défiance: «Sonia, tu as lu la lettre?

--Oui, murmura Sonia.

--Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite âme, nous nous aimons; tu vois, il me l'écrit.»

Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.

«Bolkonsky? dit-elle.

--Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse.... Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.

--Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc déjà oublié?» Natacha l'écoutait sans avoir l'air de la comprendre: «Quoi! tu romps avec le prince André?

--Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi, répliqua Natacha avec emportement.

--Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! Comment! en trois jours oublier tout?...

--Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma faute!

--Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni sa frayeur ni sa répugnance.

--Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant une certaine crainte.

--S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.» Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.

--Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...»

Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?

--Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se mêler de cela, car je me suis confiée à toi.

--Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les raisons secrètes» de sa conduite?»

Natacha, stupéfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se présentait à elle pour la première fois, elle ne savait qu'y répondre:

«Ses raisons secrètes? répéta-t-elle... il y en a, voilà tout!»

Sonia soupira et secoua la tête:

«Si ses raisons étaient bonnes...» dit-elle. Natacha, devinant ce qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.

«Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!

--Est-ce qu'il t'aime?

--S'il m'aime? répliqua Natacha en souriant avec mépris à l'aveuglement de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...

--Mais si c'est un homme sans honneur?...

--Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!

--Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec énergie, il doit déclarer ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est moi qui m'en charge: je lui écrirai et je raconterai tout à papa!

--Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'écria Natacha.

--Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense à ton père, à Nicolas!

--Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en, va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel état tu me mets!...» Sonia sortit précipitamment de la chambre; les sanglots l'étouffaient.

Natacha s'approcha de la table, et écrivit sans hésitation à la princesse Marie la réponse que, le matin encore, il lui avait été impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince André lui ayant laissé toute liberté d'action, elle profitait de sa générosité; qu'après y avoir mûrement réfléchi, elle la priait d'oublier le passé, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, et lui déclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frère. Tout, dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une exécution facile.

Le vendredi suivant fut fixé pour le départ des Rostow, qui retournaient à la campagne, et le mercredi, le comte, accompagné d'un acheteur, se rendit dans son bien près de Moscou.

Ce même jour Sonia et Natacha, invitées à un grand dîner chez les Karaguine, y furent chaperonnées par Marie Dmitrievna. Anatole s'y trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une façon mystérieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dîner. Natacha, à leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:

«Eh bien, Sonia,» commença-t-elle d'une voix insinuante, comme font les enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc que nous nous sommes expliqués tout à l'heure... toi qui disais sur son compte tant d'absurdités.

--Et après, qu'en est-il résulté? Je suis bien aise, Natacha, de voir que tu n'es pas fâchée contre moi! Dis-moi la vérité!»

Natacha se prit à réfléchir:

«Ah! Sonia, si tu pouvais le connaître comme je le connais, moi! Il m'a dit... il m'a demandé de quel genre était mon engagement avec Bolkonsky, et il a été si heureux d'apprendre qu'il dépendait de moi de le rompre!»

Sonia soupira:

«Mais, tu n'as pas encore rompu....

--Et si je l'avais fait, si tout était fini entre Bolkonsky et moi? Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?

--Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends rien....

--Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu verras!»

Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de Natacha; elle devenait au contraire plus sévère et plus sérieuse à mesure que son amie y mettait plus de câlinerie.

«Natacha, dit-elle, tu m'avais priée de ne plus t'en parler, c'est toi qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystères?

--Encore le même soupçon! reprit Natacha.

--J'ai peur pour toi.

--De quoi as-tu peur?

--J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermeté, quoique effrayée elle-même de ses paroles. La figure de Natacha prit une expression méchante.

--Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tôt possible: cela ne vous regarde pas, c'est moi qui en pâtirai, et pas vous, n'est-ce pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te déteste, tu es mon ennemie pour toujours!» Et à ces mots elle quitta la chambre, et évita, le lendemain, avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant à grands pas dans son appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail quelconque: l'émotion qui la travaillait intérieurement se lisait sur ses traits fatigués, et il s'y mêlait un sentiment inavoué de culpabilité.

Malgré tout ce que cette tâche avait de pénible pour elle, Sonia ne la quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprès d'une des fenêtres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, car elle la vit faire un signe à un militaire qui passait en traîneau, et que Sonia supposa devoir être Anatole.

Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumée de Natacha pendant le dîner et la soirée; visiblement préoccupée, elle répondait de travers à tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les phrases qu'elle avait commencées, et riait sans raison et à tout propos.

Sonia aperçut après le thé du soir une femme de chambre qui entrait chez Natacha d'un air mystérieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait de lui être remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet inavouable, décidée à l'exécuter peut-être dans quelques heures, elle frappa violemment à la porte, mais n'obtint aucune réponse: «Elle va fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec désespoir. Elle était triste aujourd'hui, mais résolue, et l'autre jour elle a pleuré en prenant congé de son père.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais que dois-je faire?... Le comte est absent!... Écrire à Kouraguine, lui demander une explication, mais pourquoi me répondrait-il? Écrire à Pierre, comme l'avait demandé le prince André en cas de malheur, mais n'a-t-elle pas déjà rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoyé sa réponse à la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler à Marie Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entière, ce serait une délation!... Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'agir, se disait-elle en poursuivant ces réflexions dans le sombre couloir, c'est à moi de prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblée, et mon affection pour Nicolas.... Dussé-je ne pas bouger de trois nuits, je ne dormirai pas, je l'empêcherai de force de sortir, je ne laisserai pas le déshonneur et la honte entrer dans la famille!»

XVI

Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de l'enlèvement de Natacha avait été combiné par ce dernier, et devait s'exécuter le jour même où Sonia faisait serment de ne pas la perdre de vue. Natacha, de son côté, avait promis de se trouver à dix heures du soir à la porte de l'escalier dérobé, afin de rejoindre Kouraguine, qui l'y attendrait, pour l'emmener dans une troïka, à soixante verstes de Moscou, au village de Kamenka. Là un prêtre interdit devait les marier; après cette cérémonie dérisoire, un second relais de chevaux les conduirait plus loin sur la route de Varsovie, où ils espéraient prendre la poste à la première station, et passer ensuite la frontière.

Anatole s'était muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de vingt mille roubles, que lui avaient procurés Dologhow et sa soeur.

Les deux témoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, hussard en retraite, sans volonté aucune, mais complètement dévoués à Kouraguine, prenaient le thé dans la première pièce, pendant que dans le grand cabinet voisin, dont les murs étaient recouverts de haut en bas de tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maître du logis, vêtu d'un «bechmel[16]«de voyage, les pieds chaussés de bottes montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, comptait les assignats alignés en paquets, et inscrivait des chiffres sur une feuille volante:

«Il faudra bien donner deux mille roubles à Gvostikow?

--Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pièce du fond, où un valet de chambre français emballait leurs effets.

--Quant à Makarka (c'était le petit nom donné à Makarine), il est désintéressé, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, les comptes sont réglés... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui tendant la feuille.

--Mais sans doute, c'est bien cela,» répliqua Anatole, qui ne l'avait pas écouté, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien voir.

Dologhow referma le bureau:

«Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce à tout cela; il en est temps encore.

--Imbécile! repartit Anatole, ne dis donc pas de bêtises; si tu savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.

--Vrai, n'y pense plus, je te parle sérieusement... ce n'est pas une plaisanterie que tu entames là!

--Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...--et Anatole fronça le sourcil:--Je n'ai plus le temps d'écouter tes sornettes.»

Dologhow le regarda d'un air hautain:

«Voyons, je ne plaisante pas... écoute!»

Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prêter attention, et par égard pour son ami, dont il subissait malgré lui l'influence.

«Écoute-moi, je t'en prie, pour la dernière fois. Pourquoi plaisanterais-je? T'ai-je mis des bâtons dans les roues? N'est-ce pas moi, au contraire, qui t'ai arrangé tout cela, qui t'ai déniché le prêtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouvé de l'argent?

--Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas reconnaissant?» Et il embrassa Dologhow.

--Je t'ai aidé, mais je te dois la vérité: l'entreprise est dangereuse, et, en y réfléchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlèveras? à merveille. Après? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marié, et tu seras poursuivi au criminel!

--Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqué,» reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornées mettent à revenir sur leurs arguments, il lui répéta pour la centième fois toutes les raisons qu'il lui avait déjà débitées: «Ne t'ai-je pas dit: premièrement, que si le mariage est illégal, ce n'est pas moi qui en répondrai; et secondement, que s'il est légal, c'est bien indifférent, puisque personne à l'étranger n'en saura rien.... N'est-ce pas cela? Et maintenant, plus un mot là-dessus!

--Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....

--Au diable! s'écria Anatole en se prenant la tête à deux mains. Vois un peu comme il bat!» Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua sur son coeur: «Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie déesse!»

Les yeux effrontés et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:

«Et lorsque l'argent sera épuisé, alors....

--Alors, répéta Anatole légèrement interdit par cette perspective inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez causé! Il est l'heure!» ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pièce voisine. «En aurez-vous bientôt fini?» dit-il en s'adressant avec colère aux domestiques.

Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de servir n'importe quoi avant le départ, et alla ensuite rejoindre Makarine et Gvostikow, en laissant là Anatole, qui, étendu sur le divan de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des paroles sans suite.

«Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.

--Je n'ai besoin de rien, répondit Anatole.

--Viens, Balaga est arrivé!»

Anatole se leva et entra dans la salle à manger. Balaga était un cocher de troïka, très réputé dans son métier, et qui leur avait constamment fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que de fois ne l'avait-il pas mené au petit jour de Tver à Moscou et ramené de Moscou à Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y était en garnison! Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de bohémiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crevé à leur service de chevaux de prix, et écrasé de passants et d'izvotchiks? Ses maîtres, comme il les appelait, le délivraient toujours des griffes de la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient des nuits entières à la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, parfois aussi ils lui versaient à flots du champagne et du madère, son vin favori. Il était dans leurs secrets et connaissait sur leur compte bien des histoires qui eussent valu la Sibérie à tout autre qu'eux.... Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passé par les mains? Il les aimait à sa façon; il aimait surtout avec frénésie cette course vertigineuse de dix-huit verstes à l'heure. Il aimait à culbuter les izvotchiks, à acculer les piétons dans le fossé, à lancer un coup de fouet en passant à un paysan qui se rejetait de côté plus mort que vif, à parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevêtrées de Moscou, et enfin à s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs voix enrouées et avinées: «Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont là de véritables seigneurs!»

Anatole et Dologhow, de leur côté, faisaient grand cas de son talent de cocher, et ils l'aimaient par conformité de goûts. Balaga marchandait toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-même, et se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses «maîtres» il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait à la maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, après les avoir salués jusqu'à terre, les suppliait de le tirer d'embarras en lui avançant un ou deux milliers de roubles, jusqu'à ce qu'un beau jour on eût fait droit à sa requête.

Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au menton, il portait un caftan en drap gros-bleu très fin, doublé de soie, et par-dessus, un vêtement fourré.

Il se signa en entrant, le visage tourné vers l'angle de droite, il tendit ensuite à Dologhow sa main hâlée:

«Salut à Fédor Ivanovitch, lui dit-il.

--Bonjour, mon ami.

--Salut à Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant à Anatole et en lui tendant aussi la main.

--Écoute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?--dit ce dernier en lui tapant sur l'épaule.--Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec quels chevaux es-tu venu, dis?...

--J'ai fait ce que vous m'avez ordonné: j'ai attelé les vôtres, les furieux!

--C'est bon, et tu n'hésiterais pas à les crever, pourvu qu'ils franchissent la distance en trois heures?

--Mais si je les crève, comment marcherons-nous? répondit Balaga en souriant de son mot.

--Je te casserai la mâchoire, tu entends... pas de plaisanteries! s'écria Anatole en roulant de gros yeux.

--Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme à me ménager pour «mes maîtres»... On les lancera à fond de train, voilà tout!

--Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!

--Assieds-toi donc, répéta Dologhow.

--Je resterai debout, Fédor Ivanovitch.

--Assieds-toi, et pas de bêtises,» reprit Anatole en lui versant un grand verre de madère. Les yeux de Balaga brillèrent à la vue de son vin bien-aimé. Après l'avoir d'abord refusé par politesse, il finit par l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie rouge chiffonné qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet fourré.

«Quand partons-nous, Excellence?

--Mais...,--Anatole regarda à sa montre--tout à l'heure! Fais attention, Balaga, au moins pas de retard!

--Tout dépendra du départ, petit père; s'il se fait heureusement, alors.... Ne vous ai-je pas mené une fois, en sept heures, de Tver ici? Tu ne l'as pas oublié, Excellence?

--Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre vénération.... Figure-toi qu'il m'a mené, un jour de Noël, de Tver ici avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voilà-t-il pas que nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les deux derniers!

--Mais aussi quels chevaux! J'avais attelé ensemble deux jeunes timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fédor Ivanovitch, poursuivit Balaga, ces fous furieux ont volé pendant soixante verstes à travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient de froid.... Je jette les rênes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je crie, et je culbute dans le traîneau!... Il n'y avait plus qu'à les laisser faire et à nous cramponner de notre mieux..., et nous volâmes ainsi trois heures durant. Le cheval de volée de gauche seul en est crevé!»

XVII

Anatole sortit un moment, et revint bientôt, vêtu d'une petite pelisse retenue à la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en argent, et coiffé d'un bonnet garni de zibeline, posé de côté d'un air crâne, qui seyait à merveille à sa belle figure. Il se regarda dans la glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:

«Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!»

Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous à l'accompagner, mais il tenait à rendre cette scène attendrissante et solennelle. Il parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balançait sur une jambe:

«Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma jeunesse, nous avons vécu, nous nous sommes amusés, nous avons fait des folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais à l'étranger. Adieu, mes enfants... À votre santé, hourra!...» Et, avalant d'un trait le contenu de son verre, il le jeta à terre, où il se brisa en mille morceaux.

«À votre santé!» dit Balaga en vidant le sien à son tour et en essuyant sa barbiche avec son mouchoir.

Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:

«Ah! prince, quel chagrin de nous séparer, murmurait-il, quel chagrin!

--En route, en route! s'écria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et asseyons-nous[17].» On les ferma et l'on s'assit.... «Voilà qui est fait, et maintenant, mes enfants, en route!» répéta-t-il en se levant.

Joseph, le domestique, lui présenta sa sacoche et son sabre, et tous passèrent dans le vestibule.

«Où est la pelisse? demanda Dologhow. Hé, Ignatka! va demander à Matrena Matféïevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus morte que vive sans rien mettre sur ses épaules, et, si tu t'attardes, il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi, prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traîneau.»

Le domestique revint avec une pelisse doublée de renard ordinaire.

«Imbécile! je t'ai dit celle de zibeline! Hé, Matrëchka,» s'écria-t-il avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.

Une jolie bohémienne, maigre et pâle, avec des yeux d'un noir de jais, des cheveux bouclés à reflets aile de corbeau, enveloppée d'un châle rouge, se précipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de zibeline.

«Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,» dit-elle d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle était intimidée à la vue de son maître.

Dologhow lui jeta sur les épaules la pelisse de renard et l'en enveloppa: