Chapter 18
Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait, pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple de recevoir et de ne jamais rembourser.
Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil, incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins, et portait haut la tête avec une conscience tranquille.
La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé!»--«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup amusé!»
Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait, après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.
Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude, presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté étrangère.
Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux: ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes.
«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit Dologhow.
--Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole. Qu'en penses-tu?
--Attends plutôt qu'elle soit mariée...»
--Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête tout de suite.
--Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit Dologhow en faisant allusion à son mariage.
--C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur.
XII
Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince; Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!
Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas cela... c'est se donner trop d'aises!»
Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou un petit cochon de lait.
Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la maîtresse de la maison.
Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha.
Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges revers:
«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante, qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous embellissez tout ce que vous portez!»
La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter.
«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire.... Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de vous, ma belle!»
Natacha devint pourpre à ces mots.
«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?... Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et, à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que de périr d'ennui.»
«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame, elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise.
Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce côté.
«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, vas-y, cela te distraira!»
XIII
Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini de déclamer.
Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible qu'elle avait éprouvée au théâtre.
Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises, on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux.
Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour, tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante poitrine, et semblait prête à étouffer!
«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien; elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient. Effrayée et émue, elle attendait quelque chose.
Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout rompre.
«Comme elle est belle! dit Natacha à son père, qui essayait aussi de se frayer un chemin dans la foule jusqu'à l'éminente artiste.
--Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole à l'oreille de Natacha, de façon à être entendu d'elle seule.--Vous êtes ravissante, et, depuis l'instant où vous m'êtes apparue, je n'ai plus....
--Allons, viens donc, Natacha,» s'écria le comte en se retournant.
Elle se rapprocha de son père et fixa sur lui un regard éperdu.
Mlle Georges récita plusieurs autres scènes, et prit ensuite congé de la société, qui fut aussitôt engagée à passer dans la grande salle.
Le comte se disposait à partir, mais Hélène vint le supplier avec tant d'insistance de ne point lui gâter le plaisir de ce petit bal improvisé, en emmenant ses filles, qu'il céda à ses prières et resta. Anatole s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui répéter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle était ravissante et qu'il l'aimait. Pendant «l'écossaise» qu'ils dansèrent ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si elle n'avait pas rêvé la déclaration qu'elle en avait reçue pendant la valse; mais, à la fin de la première figure, elle sentit qu'il lui serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, lorsque l'expression tendre et assurée de son regard l'arrêta tout court sur ses lèvres:
«Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancée, j'en aime un autre, dit-elle vivement en baissant les yeux.
--Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler en rien:--Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime follement.... Est-ce ma faute si vous êtes si séduisante!... À nous à faire la figure!»
Natacha regardait autour d'elle d'un air effaré, et paraissait plus agitée que de coutume. Après «l'écossaise» vint le tour du «Grossvater»; son père voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et cependant, de quelque côté qu'elle se tournât, elle se sentait sous le feu des yeux d'Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de l'amour de son frère. Elles passèrent ensemble dans le boudoir à côté, Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec lui.
«Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez vous: me condamnerez-vous alors à ne vous voir jamais? Je vous aime à la folie. Je ne pourrais donc jamais...» et, l'empêchant d'avancer, il pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et passionnés plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en détacher: «Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans les siennes.... Nathalie!
--Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la comtesse.
--Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole.
Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de répondre.
«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon. Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.
Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui l'épouvantaient!
XIV
Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait son possible pour paraître telle que d'habitude.
Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela à elle Natacha et le vieux comte:
«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu, comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet.
--Qu'a-t-il dit? demanda le comte.
--Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais à quoi bon en parler? Cette fillette en est déjà bien assez tourmentée. Mon conseil est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner à Otradnoë, et d'y attendre....
--Non, non! s'écria Natacha.
--Si, si! répliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton fiancé était ici, une brouille serait inévitable, tandis que, seul avec le vieux, il parviendra à le retourner comme un gant, et il ira te chercher.»
Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir à Moscou, ou aller à Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait à refuser son consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'à Otradnoë.
«C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, d'avoir mené Natacha chez eux.
--Il n'y a pas à le regretter, il aurait été difficile de ne pas lui donner ce témoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire! Le trousseau est prêt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!» Puis, tirant de son «ridicule» une lettre écrite par la princesse Marie, elle la remit à Natacha:
«C'est pour toi! La pauvrette s'inquiète. Elle craint que tu ne doutes de son affection.
--C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.
--Quelle folie! mais tais-toi donc! s'écria Marie Dmitrievna avec emportement.
--Je ne m'en rapporte à personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas, repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrité et décidé, qui frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronça les sourcils.
--Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire: ce que j'ai dit est vrai... va lui répondre.» Natacha quitta le salon sans répliquer.
La princesse Marie lui dépeignait en quelques lignes tout son chagrin du malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les sentiments de son père, de croire à l'affection qu'elle portait à celle qu'avait choisie son frère, pour qui elle était prête à tout sacrifier: «Ne croyez pas, écrivait-elle, que mon père soit mal disposé envers vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est foncièrement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils heureux.» Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure où elles pourraient se voir.
Natacha s'assit et traça machinalement ces deux mots:
«Chère princesse...» Alors elle déposa la plume. Comment continuer? Qu'avait-elle à lui dire après la soirée de la veille?... «Oui, c'est fini, tout est changé maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais dois-je le faire?... C'est horrible!...» Et, pour ne pas s'abandonner plus longtemps à ces effrayantes pensées, elle rejoignit Sonia, qui était occupée à choisir des dessins de tapisserie. Après dîner, elle reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: «Est-ce vraiment fini? se disait-elle, bien fini?... Ce passé est-il donc véritablement effacé de mon coeur?» Elle ne méconnaissait pas la violence du sentiment qu'elle avait éprouvé pour le prince André, mais aujourd'hui elle aimait Kouraguine, et son imagination lui représentait tour à tour, et le bonheur mille fois caressé dans ses rêves qui devait être son partage, quand elle serait mariée à Bolkonsky, et les moindres incidents de la veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son être: «Pourquoi ne puis-je aimer les deux à la fois? se disait-elle avec égarement: alors seulement j'aurais pu être heureuse; tandis qu'il m'est impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutôt comment le cacher au prince André? Dois-je dire adieu à jamais à son amour qui a si longtemps fait tout mon bonheur?»
«Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystérieux. Un petit homme m'a remis cela pour vous...--et elle lui tendit une lettre:--Seulement, au nom du ciel...» Natacha prit machinalement la lettre, la décacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la lettre était de «lui», de celui qu'elle aimait: «Oui, je l'aime, se dit-elle. S'il en était autrement, garderais-je entre les mains cette lettre brûlante de passion?»
Tremblante d'émotion, elle la dévorait des yeux, et découvrait dans chaque ligne un écho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il l'avouer, avait été composée par Dologhow: elle commençait ainsi:
«Mon sort s'est décidé hier soir: être aimé de vous, ou mourir!... Je n'ai pas d'autre issue!...» Anatole lui disait ensuite que ses parents, à elle, ne consentiraient pas à lui donner sa main, à cause de certaines raisons secrètes, qu'il ne pouvait dévoiler qu'à elle seule, mais que, si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force humaine ne pourrait mettre alors obstacle à leur bonheur.... L'amour triomphe de tout!... Il l'enlèverait et l'emmènerait au bout du monde!
--Oui, je l'aime!» se répéta Natacha en relisant pour la vingtième fois ces phrases brûlantes, et en se pénétrant de plus en plus de l'ardeur dont elles étaient empreintes.
Marie Dmitrievna, qui avait été invitée chez les Arharow, proposa aux jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prétexta une migraine, et se retira chez elle.
XV