La guerre et la paix, Tome II

Chapter 17

Chapter 173,837 wordsPublic domain

«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa chambre.

Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son ex-adorateur.

«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine, il avait complètement disparu!

--Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!»

Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe.

Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature, lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui connaissait toute la ville, se pencha vers elle.

«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il.... Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici?

--Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant Natacha avec attention.

Le comte Ilia Andréïévitch se rassit.

«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha.

--Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne de passion pour elle.»

L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple.

IX

Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle, et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît, un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements.

Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs! Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène, souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes, les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas, par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur Hélène et la chatouiller dans le dos?»

Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine. La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.

Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant, et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine:

«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres traitaient avec une envieuse déférence.

«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont beaux tous deux!»

Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante.

Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et rentrer tour à tour.

Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui paraissait simple et naturel.

La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se mit à sourire comme elle, en parlant à Boris.

La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait.

Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow, fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître.

Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs, sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous, et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais, heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises ces épisodes touchants et variés.

Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir subjugué à ce point.

La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient lui présenter leurs hommages:

«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute la ville en parle, et je ne les connais pas encore.»

Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir.

«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène; quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé: à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa loge.

Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairé _a giorno_, dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante. La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats. À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait.

«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène.

--Oh oui!» répondit Natacha.

X

La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger:

«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui inspira aucune crainte.

Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation.

«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?» murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel, semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort aise!»

Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.

«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose: je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.»

Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui.

Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié!

Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire, Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture, les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et lui souriait.

À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha, sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?»

Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.

«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle, et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?» Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait, que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui avait serré le bras.

XI

Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé par ses créanciers.

Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou Julie Karaguine.

Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le moindre reçu.

Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices, pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans auparavant, l'avait forcé à épouser fille.

Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père, moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire.