La guerre et la paix, Tome II

Chapter 16

Chapter 163,748 wordsPublic domain

L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris. Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ. Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée, lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant, lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure, firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au plus tôt leur brillant mariage.

VI

Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, qu'il ne comptait pas faire un long séjour.

Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses quatre fils servaient à l'armée.

L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève, disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête, elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons, ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.

Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:

«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,... à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon.

«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière, quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.

Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna embrassa chacun à tour de rôle:

«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain? continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la «Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? ajouta-t-elle en reprenant son air sévère.

--Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.

--Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna, en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa filleule.

Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point: on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées, Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part:

«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta faveur... et tout ira bien!»

Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle, ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les autres?

«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton: «belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce pas mieux ainsi?

--Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur.

VII

Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!»

À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion, s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise. Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle.

«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas d'ici, je reviendrai la chercher.»

Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule, blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet de coton sur la tête.

«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin, que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie, debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites, sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs dispositions à une mutuelle antipathie.

Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon, elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et murmura:

«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...» Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de son hésitation.

«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,» dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle.

Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle, lui baisait les cheveux.

«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça passera!

--Mais si tu savais, quelle humiliation!

--N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... embrasse-moi!»

Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie.

«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...» Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude.

VIII

Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur avait procuré une loge.

Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur.

«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace, retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en jouant avec un éventail.

Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes closes.

«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le «capeldiener[15]«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette impression.

Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps, attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de Russie!

Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en chiffonnant machinalement l'affiche.

«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit Sonia.

--Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte.

--Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête!

--Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout de suite.

--Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.

Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles; derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant les Rostow.

«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me sont tous indifférents!»

Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint plus poignant. Elle se détourna brusquement.