Chapter 15
Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle, lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?... Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons. Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria: «Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son appartement.
Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au salon.
Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa qualité de jeune homme à marier.
La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les reliques du prince Nicolas Andréïévitch.
--Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le général gouverneur.
Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais, répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation. Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de l'Empereur.
On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les puissances de l'Europe:
«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent; Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle personne n'osait s'engager.
«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory à Bogoutcharovo!
--Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.
--J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.
Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:
«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!
--Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le sens et la portée de sa critique.
--Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»
La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:
«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?
--Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.
--Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante, elle feignit d'ignorer sa présence.»
Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était donc possible!
«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que personne ne se risqua à réfuter.
Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également de lui.
Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa, avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait s'engager:
«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie, comme il l'a fait en 1807.
--Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince? demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres, contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues, et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait bien vite allé à tous les diables!»
Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait à la boutade de son convive:
«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui tendant la main.
--Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se levèrent également.
IV
La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa troisième visite.
Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle le chapeau à la main:
«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
--Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il n'avait rien remarqué.
Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait doucement en regardant dans le vague:
«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
--Quel jeune homme?
--Droubetzkoï.
--Non, depuis peu....
--Vous plaît-il?
--Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question? répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.
--Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher d'y trouver une riche fiancée.
--Vous l'avez remarqué?
--Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une! Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il est très assidu auprès d'elle.
--Il y va donc beaucoup?
--Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès de Mlle Karaguine.
--Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!
--L'épouseriez-vous? continua ce dernier.
--Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?
--Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
--Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»
La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de brouiller le père et le fils.
«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
--Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant allusion au vieux prince.
La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais voulu savoir...»
Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse Marie attendait de lui un mot de blâme.
«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous le dire.»
La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en plus:
«Est-elle intelligente?»
Pierre réfléchit:
«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, car elle est la séduction même, et rien de plus.
--Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
--Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.
Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.
V
Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au hasard.
Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mît une manière d'être toute particulière.
Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.
Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.
Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées et de poésies sur des sujets graves et solennels.
Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:
«La mort est secourable et la mort est tranquille....
«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»
Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:
«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»
Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par cette stance:
_«Aliment préféré d'une âme trop sensible,_ _Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_ _Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,_ _Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_ _Et mêle une douceur secrète_
_À ces pleurs que je sens couler[13].»_
Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.
Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.
«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! disait-elle à la mère.--Toujours charmante et mélancolique, cette chère Julie, disait-elle à la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attachée à Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»
Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion de Mme Karaguine.
Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur, bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une bienveillance des plus marquées.
«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je l'aime tant!... qu'en penses-tu?»