La guerre et la paix, Tome II

Chapter 14

Chapter 143,820 wordsPublic domain

Natacha, qui avait supporté patiemment et presque gaiement pendant les premiers mois d'être séparée de son fiancé, devenait d'heure en heure plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, qu'elle aurait si bien su employer à aimer, se perdaient ainsi sans profit pour son coeur. Elle en voulait au prince André de vivre d'une vie prosaïque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser à lui et rêver! Plus ses lettres lui témoignaient d'intérêt, plus elles l'irritaient, car elle ne trouvait aucune consolation à lui écrire. Les siennes, dont sa mère corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'étaient que des compositions sèches et banales. Elle se sentait dans l'impuissance d'énoncer sur la feuille de papier blanc, posée là devant elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un sourire. Aussi elle ne faisait en écrivant que remplir un ennuyeux devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage à Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes à régulariser, il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince André, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y passer l'hiver, et Natacha assurait à qui voulait l'entendre que son fiancé était bien certainement déjà revenu de l'étranger.

En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut décidé que le comte partirait seul avec les jeunes filles, à la fin de janvier.

CHAPITRE III

I

Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal, évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la compromettre par sa conduite.

Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais... alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, voire même un peu graisseuse.

Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts; sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car, aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.

Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»

Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!

N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral? N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux, et donné la liberté à ses paysans?

Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant, et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.

Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en étaient sortis sans cheveux et sans dents.

Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il, c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!... Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi, cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.

Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites nouvelles du jour.

«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures, l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre, cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans toutes les distractions imaginables.

Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.

Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face à face avec elle!»

II

Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de l'opposition moscovite.

Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti. Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue, sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison, mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence. On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou, elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements, et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir; l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois, son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère, répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa part pour la chagriner.

Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard, lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:

«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée par la colère et par les sanglots.

Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître, présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur l'heure:

«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité, son premier mouvement de révolte.

III

Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même en égal et en ami.

Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir régulièrement deux fois par semaine.

Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait remise à la princesse Marie.

Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre, s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher. La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon, d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se passait dans le cabinet.

La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard, en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:

«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et il referma la porte avec fureur.

Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»