La guerre et la paix, Tome II

Chapter 13

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«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!... Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, il continua sa course droit devant lui.

Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train.

«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche.

Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt, malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine, soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale, les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent entre eux de vitesse.

Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait.

«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et à la fine moustache.

«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je l'aime!»

«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire. Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car on riait aux éclats dans son traîneau.

«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants.... N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais, si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé à bon port!»

C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout joyeux de cette distraction imprévue.

«Qui est là? cria une voix dans le vestibule.

--Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent les domestiques.

XI

Pélaguéïa Danilovna Mélukow, une forte et maîtresse femme en lunettes et en robe de chambre flottante, était assise dans son salon, au milieu de ses filles, qu'elle tâchait de divertir de son mieux, en fondant avec elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les silhouettes indécises, lorsque des pas et des voix se firent entendre dans l'antichambre.

Des hussards, des sorcières, des paillasses, des ours, étaient en train de frotter leurs figures brûlées par le froid et couvertes de givre, et secouaient la neige attachée à leurs vêtements. Dès qu'ils se furent débarrassés de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande salle, où l'on allumait à la hâte des bougies. Dimmler le paillasse, et Nicolas en vieille marquise, exécutèrent un pas, tandis que les autres, entourés des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, déguisaient leurs voix, en saluant la maîtresse de la maison, et se rangeaient ensuite le long du mur.

«Impossible de reconnaître personne... mais vraiment est-ce Natacha? Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... Édouard Karlovitch, comme vous voilà beau, et comme vous dansez bien! Et ce Tcherkesse-là, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voilà une bonne et agréable surprise!... Et nous qui étions là à nous morfondre!... Ha, ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!... Je ne puis pas la regarder sans rire...» Et tout le monde criait, riait et parlait à la fois.

Natacha, la favorite des demoiselles Mélukow, disparut aussitôt avec elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vêtements d'homme, que le laquais passait par l'entrebâillement de la porte aux jeunes filles déshabillées; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, également méconnaissable, se joignit aux masques.

Pélaguéïa Danilovna, allant et venant à droite et à gauche, les lunettes sur le nez et un sourire discret sur les lèvres, fit ranger les chaises et préparer le souper et les rafraîchissements pour les maîtres et leur nombreuse suite. Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs costumes.

«Et celle-là, qui est-ce? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille! C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de quel régiment êtes-vous? dit-elle en s'adressant à Natacha.... De la «pastila[11]«à cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne la leur défend pas, n'est-ce pas?»

À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de bienveillance et de franche gaieté.

Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody[12]«, elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux innocents commencèrent à leur tour.

Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration, Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:

«Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, là-bas, c'est ça qui est effrayant! dit une vieille fille qui était à demeure chez les Mélukow.

--Pourquoi donc? demanda l'aînée des demoiselles.

--Vous ne vous y risquerez pas, c'est sûr, il faut du courage!

--Eh bien, j'irai, dit Sonia.

--Contez-nous ce qui est arrivé à la demoiselle, vous savez? s'écria la cadette des Mélukow:

--Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait toujours, et elle attendit;... tout à coup elle entendit un bruit de grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrête, monte, et elle voit entrer un véritable officier, un officier en chair et en os,--on l'aurait cru du moins,--qui s'assied en face d'elle devant le second couvert!

--Ah! ah! quelle terreur! s'écria Natacha, en ouvrant de grands yeux.

--Et il a parlé, il a vraiment parlé?

--Oui, tout comme s'il était un homme... il se mit à la prier, à la supplier de céder à ses instances.... Quant à elle, elle devait résister et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se précipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui étaient aux aguets, accoururent à ses cris.

--Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pélaguéïa Danilovna.

--Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne aventure.

--Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.

--C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et écouter.... Si vous entendez battre le blé, c'est mal; si vous entendez tomber le grain, c'est bien.

--Maman, dites-nous ce qui vous est arrivé dans la grange?

--Il y a de cela si longtemps, dit Pélaguéïa Danilovna en souriant, que je l'ai tout à fait oublié, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le courage d'y aller.

--Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.

--Va, si tu n'as pas peur.

--Vous permettez, madame Schoss?» dit Sonia à la gouvernante. Que l'on jouât aux petits jeux, ou que l'on causât tranquillement, Nicolas n'avait pas quitté Sonia d'une seconde pendant toute la soirée; il lui semblait la voir pour la première fois, et l'apprécier à toute sa valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son étrange costume, excitée, ce soir-là, comme elle l'était rarement, elle le fascina tout à fait.

--Quel imbécile j'ai été! pensait-il, en répondant mentalement à ces yeux brillants, et à ce sourire triomphant, qui creusait sous la moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la première fois.

--Je n'ai peur de rien!» reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses épaules, s'en enveloppa tout entière et lança un coup d'oeil à Nicolas.

Elle sortit par le corridor et l'escalier dérobé, pendant que ce dernier, sous prétexte qu'il était fatigué par la chaleur de l'appartement, disparut de son côté par la grande entrée.

Le froid était toujours le même, et la lune semblait briller d'un éclat encore plus vif. Des myriades d'étoiles scintillaient sur la neige à ses pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voûte triste et sombre du firmament, et les yeux s'en détournaient bien vite, pour se reporter sur la terre resplendissante de clarté et revêtue de son manteau d'hermine.

Nicolas descendit en courant le péristyle, tourna l'angle de la maison et passa devant l'entrée latérale, par laquelle devait sortir Sonia. À moitié chemin, des piles de bois, éclairées en plein par la lune, projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls étendaient les lignes noires de leurs branches dénudées, qui se croisaient et s'enchevêtraient sur le blanc sentier de la grange. Les grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient avoir été taillés dans un bloc de pierre précieuse, dont les facettes s'irisaient à la lumière argentée de la lune. Un tronc d'arbre se fendit tout à coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle buvait à longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence vivifiante de jeunesse et de bonheur éternels.

«Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrière.

--Je n'ai pas peur,» répondit Sonia, dont les petits souliers résonnèrent sur la pierre de l'escalier, et avancèrent en craquant sur le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait d'apercevoir à deux pas devant elle. Elle courut à lui, mais ce n'était pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait l'avoir transformé à ce point? Était-ce son costume de femme avec ses cheveux ébouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui était si peu habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?

Mais Sonia est tout autre, toute différente de ce qu'elle est d'ordinaire, et cependant c'est bien la même! se disait de son côté Nicolas, en regardant sa jolie petite figure éclairée par un rayon de lune. Ses deux bras se glissèrent sous la pelisse qui l'enveloppait, enlacèrent sa taille, l'attirèrent à lui, et il baisa ses lèvres, sur lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brûlé de sa moustache d'emprunt.

«Sonia! Nicolas!» murmurèrent-ils tous deux, et les petites mains de Sonia étreignirent à leur tour le visage de Nicolas; puis, en entrelaçant leurs doigts, ils coururent jusqu'à la grange, et revinrent sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus sortir.

XII

Natacha, qui avait tout observé, arrangea les choses de telle façon qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le même traîneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient dans un autre.

Nicolas ne songeait plus à faire courir ses chevaux: ses yeux se fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient à découvrir, sous cette moustache noire et ces sourcils arqués, sa Sonia d'autrefois, sa Sonia dont rien ne pourrait plus désormais le séparer! La lumière féerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lèvres adorées, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs chevaux, ce ciel noir semé de clous de diamant, qui s'étendait au-dessus de leurs têtes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force inconnue, tout lui faisait croire qu'ils étaient rentrés dans le monde de la magie. «Sonia, n'as-tu pas froid?

--Non, et toi?» répondit-elle.

Nicolas arrêta sa troïka à moitié route, et, confiant les rênes à son cocher, courut vers le traîneau de Natacha:

«Écoute, lui dit-il tout bas et en français, je me suis décidé à tout dire à Sonia!

--Tu lui as tout dit? s'écria Natacha rayonnante de joie.

--Ah! Natacha, quelle étrange figure te fait cette moustache.... Es-tu contente?

--Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien, sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule à présent d'être heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.

--Non, attends un moment? Dieu, que tu es drôle ainsi!» répéta-t-il en l'examinant curieusement et en découvrant aussi dans ses traits une expression inusitée, une tendresse émue qui le frappa:

«Natacha, n'y a-t-il pas de la magie là dedans, hein?

--Oui, tu as très bien fait, va.»

«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...»

«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?

--Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes!

--Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa femme chérie!

Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris:

«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs.

--Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en riant.

--Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André, qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse; car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit celle d'une forme humaine. Elle se leva.

«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si grand'peur, si tu savais!»

Sonia s'assit et fixa à son tour ses yeux sur la glace.

«Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, mais vous, vous riez toujours!»

Sonia entendit cette réflexion et la réponse murmurée par Natacha:

«Oui, elle verra, c'est sûr! L'année dernière, elle a vu.» Trois minutes s'écoulèrent au milieu du plus profond silence.

«Elle verra, c'est sûr,» répéta Natacha en tremblant.

Sonia fit un mouvement en arrière, se couvrit la figure d'une main, et s'écria:

«Natacha!

--Tu as vu? qu'as-tu vu?» Et Natacha se précipita pour soutenir la glace.

Sonia n'avait rien vu, ses yeux commençaient à se troubler et elle allait se lever, lorsque le «c'est sûr» de Natacha l'arrêta; elle ne voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi elle avait crié, et pourquoi elle s'était caché la figure dans les mains. «Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.

--Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!» répondit Sonia, ne sachant trop à qui ce _lui_ devait se rapporter, si c'était à Nicolas ou au prince André: «Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien à d'autres, et personne ne pourra me démentir.»--Oui, je l'ai vu, poursuivit-elle.

--Comment l'as-tu vu, couché ou debout?

--Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout à coup je l'ai vu couché.

--André couché? il est donc malade?... et Natacha arrêta sur Sonia un regard effaré.

--Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, répondit-elle en finissant par croire à ses propres inventions.

--Et après, Sonia, après?

--J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....

--Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...» Et, sans répondre aux consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, et, longtemps après qu'elle eut éteint la lumière, elle resta immobile et rêveuse, les yeux fixés sur les rayons de la lune qui pénétraient à travers les vitres gelées des fenêtres.

XIII

Quelque temps après les fêtes, Nicolas avoua à sa mère son amour pour Sonia et sa ferme résolution de l'épouser. La comtesse, qui avait l'oeil sur eux depuis longtemps, s'attendait à cette confidence; elle l'écouta en silence jusqu'au bout et lui annonça à son tour qu'il était libre de se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son père, ne donneraient leur consentement à ce mariage. Nicolas, atterré, sentit pour la première fois que sa mère, malgré l'affection qu'elle lui avait toujours témoignée, était sérieusement fâchée contre lui, et ne reviendrait pas sur sa décision. Elle fit venir son mari, et essaya de lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colère prit bientôt le dessus et elle sortit en sanglotant de dépit. Le vieux comte engagea Nicolas avec une certaine hésitation à renoncer à son projet, mais celui-ci lui répondit que sa parole était engagée; son père, fort troublé par cette déclaration formelle, poussa un long soupir, changea de conversation, et le quitta bientôt après, pour aller retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du mauvais état de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de refuser un riche parti, et de préférer Sonia sans dot, Sonia qui aurait été la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapidé cette belle fortune.

Un calme de quelques jours suivit cette scène, mais un matin la comtesse appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec une dureté qu'elle ne lui avait jamais témoignée, de faire des avances à son fils. Sonia, les yeux baissés, écoutait sans mot dire ces injustes paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se sentait prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dévouer pour eux, mais dans le cas présent elle ne voyait plus comment elle devait agir. Ne pouvant s'empêcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, qui avait besoin d'elle pour être heureux, que lui restait-il donc à faire? Après cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mère en la menaçant d'épouser Sonia en secret, et finit par la supplier encore une fois de consentir à son bonheur.

Elle lui répondit avec une indifférence glaciale, bien extraordinaire, bien inusitée chez elle, qu'il était majeur, et que, le prince André se mariant aussi sans le consentement de son père, il pouvait suivre cet exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette petite intrigante.

Indigné de l'expression que venait d'employer sa mère, Nicolas changea de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer à vendre son coeur; il lui déclara que, si elle ne revenait point sur sa résolution, c'était la dernière fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononcé le mot fatal que sa mère ne pressentait que trop et qui aurait peut-être laissé entre eux un souvenir ineffaçable, quand la porte s'ouvrit et Natacha entra, pâle et sérieuse... elle avait tout entendu.

«Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'écria-t-elle avec violence, comme pour l'empêcher de continuer.... Et vous, maman, pauvre chère maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!»

La comtesse, au moment d'une rupture définitive avec son fils chéri, le regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas céder, entraînée, excitée par l'obstination qu'il mettait à lui résister.

«Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, écoutez-moi, petite mère...»

Ses paroles n'avaient évidemment aucun sens, mais elles atteignirent leur but.

La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'épaule de sa fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec désespoir la tête entre les mains.

Natacha poursuivit son oeuvre de réconciliation, et obtint de sa mère la promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son côté, donna sa parole qu'il n'agirait point à l'insu de ses parents; quelques jours plus tard, triste et fâché de se sentir en opposition avec eux, il partit pour rejoindre son régiment, bien résolu à quitter le service et à épouser à son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnément amoureux.

L'intérieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.

Sonia, affligée de l'absence de son ami, supportait avec peine l'inimitié de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement à chaque parole. Le comte, plus préoccupé que jamais du piteux état de ses affaires, se vit forcé d'avoir recours aux moyens extrêmes, et de vendre une de ses terres et son hôtel de Moscou; il aurait fallu pour cela qu'il allât lui-même sur les lieux, mais le mauvais état de santé de sa femme retardait leur départ de jour en jour.