La guerre et la paix, Tome II

Chapter 12

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On reçut à cette époque une lettre du prince André, datée de Rome; c'était la quatrième depuis son départ; il aurait été depuis longtemps en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert sa blessure, ne l'obligeaient à remettre son retour aux premiers jours de janvier. Natacha, bien qu'elle fût éprise de son fiancé, et que cet amour même eût calmé ses rêveries, ne s'en laissait pas moins aller à toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du quatrième mois après leur séparation, elle tomba dans une profonde mélancolie, et s'y abandonna tout entière. Elle pleurait sur son malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'écoulait ainsi sans profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible besoin d'aimer et de se faire aimer.

Le congé de Nicolas allait expirer, et l'approche de son départ ajoutait encore à la tristesse de ce morne intérieur.

IX

Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante.

Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison. Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon, copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa mère, s'arrêta devant elle en silence:

«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu?

--Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les yeux brillants, et d'une voix saccadée.

Le regard de sa mère plongea dans le sien.

«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!

--Assieds-toi là.

--Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui arrivait toute haletante du dehors.

«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez longtemps!

--Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!»

Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en faire?» se dit-elle.

«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.

--Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.

--Va, va donc vite! dit le vieux.

--Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!»

Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui demander si c'était bien sérieux:

«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher.

Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un, elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle. On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?

--Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr!

--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose, toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa. Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin, fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée de la nuit:

«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant jusqu'à l'escalier.

«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à terre, elle descendit les degrés en courant.

Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait avec délices, et évoquait le passé.

Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui, c'était bien ainsi!» pensa-t-elle.

«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.

--Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour écouter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempête_? demanda-t-elle en hésitant, avec la certitude de se tromper.

--Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur dans le _Porteur d'eau;_ écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où allais-tu?

--Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.

--Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas?

--Il dort, je crois.

--Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!»

Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui», et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent.... Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le prince André n'y était point!

«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses yeux cherchaient quelqu'un.

«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,» murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes, et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...» Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé.

Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur ouvert.

X

«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?

--Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!

--Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes, je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!

--Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette occasion.

--Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....

--Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.

--Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.

--Vous le rappelez-vous, Sonia?

--Oui, oui, mais bien vaguement.

--Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?

--Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie et flottent entre la réalité et le songe.

Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa robe en serait un jour garnie de haut en bas:

«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou, dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me préoccupait beaucoup!»

Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa tête par l'entrebâillement:

«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!

--Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.

Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son discordant.

«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,» lui cria la comtesse, de l'autre pièce.

Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté:

«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse!

--Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à causer de leurs rêves.

Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva, traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres, se jouaient sur le parquet.

«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu, Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre venue en ce monde, et....

--Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort.

--Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure.

--Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur groupe.

--Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas?

--Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière moi.

--Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité, objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu.

--Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a été, demain sera, et....

--Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des conspirateurs?

--J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance favorite de sa mère.

Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta, pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale, songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si inquiétant.

Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait l'oreille avec ravissement:

«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...

--Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de masques.

«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Pétia m'a effrayée, voilà tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle.

Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était éclipsée.

Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon.

Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.

Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin, d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.

«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une course, allez plutôt chez les Mélukow.»

Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à quatre verses d'Otradnoë.

«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller Pachette.»

Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.

Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche, arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.

Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.

Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.

Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le reste des masques dans les deux autres:

«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père, il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé.

Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux:

«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une flèche l'air immobile et glacé.

«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée et rapprochée à la fois:

«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.

--Qu'avez-vous, Nicolas?

--Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position.

Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors, avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient dans la nuit claire et pure.

«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui de Nicolas, se balançant sous la «douga[10]«du brancard, conservait l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre signal.

Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait une prairie.