La guerre et la paix, Tome II

Chapter 10

Chapter 103,907 wordsPublic domain

L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il épiait de tous côtés et s'efforçait de surprendre les plus légères inflexions dans les aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il vit tout à coup quelque chose bondir à travers le champ désert et se diriger vers lui. «Serait-ce possible?» se dit-il, en respirant à peine, sous le coup de l'émotion qu'il éprouvait en voyant son désir se réaliser; et cependant cette bonne fortune inespérée, si impatiemment attendue, arrivait droit à lui sans bruit, sans éclat, sans aucun signe avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientôt il ne put plus en douter. C'était bien le loup, un vieux loup au dos grisâtre, au ventre roux, qui courait tout à son aise, comme s'il était sûr de ne pas être traqué, et qui franchissait lourdement un fossé. Rostow, n'osant même respirer, regarda ses chiens: les uns étaient couchés, les autres debout, aucun n'avait aperçu la bête, pas même le vieux Karaë, qui, la tête renversée, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: «Velaut! velaut!» murmura Rostow à mi-voix. Les chiens dressèrent les oreilles, et Karaë, cessant de se gratter, se leva comme s'il était mû par un ressort, et secoua vivement sa queue, d'où se détachèrent quelques touffes de poil.

«Faut-il lâcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'écartant de la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout à coup il tressaillit: il venait probablement de découvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure; il s'arrêta indécis et eut l'air de réfléchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il son chemin? «En avant!» sembla-t-il se dire, et, prenant une allure dégagée, mais modérée et résolue, il s'éloigna par bonds espacés et sans plus se retourner.

«Harloup, harloup!» s'écria Nicolas, et son intelligente monture partit comme une flèche, en franchissant les ornières pour arriver au plus tôt à la plaine, à la suite du loup. Les lévriers, plus prompts que l'éclair, la distancèrent aussitôt. Nicolas ne se rendait compte de rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, qui, accélérant sa course sans changer de direction, se rapprochait du ravin. Milka, la grande chienne tachetée, au large arrière-train, fut la première à gagner de l'avance: plus près, toujours plus près, elle allait l'atteindre, lorsqu'il lui lança un regard de côté, et Milka, au lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en arrêt.

«Harloup!» criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui suivait immédiatement Milka, s'élança sur la bête, la saisit à la cuisse, mais recula aussitôt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, grinça des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, à une archine[5] de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.

«Il nous échappera, c'est sûr!» se disait Nicolas, en les excitant d'une voix enrouée, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, il l'appela d'un vigoureux: «Karaë, harloup!»

Karaë, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces affaiblies par l'âge, courait tout à côté de la terrible bête, avec l'intention évidente de la dépasser et de l'attaquer de front, mais il était facile de prévoir, aux élans rapides et légers du fauve, et aux bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait déjoué. Nicolas voyait avec effroi diminuer peu à peu la distance qui les séparait encore du fourré destiné à devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui revint bientôt, car au même moment parurent en avant du loup et se dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un brun foncé, qui était inconnu à Nicolas et faisait partie sans doute d'une meute étrangère, fondit impétueusement sur la bête et la renversa à demi. Celle-ci, retrouvant son équilibre, se jeta à son tour sur le chien avec une agilité surprenante, l'empoigna avec les dents, et le malheureux assaillant, le flanc déchiré, ensanglanté, donna de la tête contre terre en hurlant de douleur.

«Karaë! Oh! mon Dieu!» dit Nicolas avec désespoir.

Le loup, flairant un nouveau danger à la vue du vieux Karaë, qui, grâce à cet arrêt forcé, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les jambes et repartit à fond de train; mais, ô prodige incroyable! Nicolas vit tout à coup Karaë sauter sur le loup, le saisir à la gorge et rouler avec lui dans la fondrière qui était à leurs pieds.

La meute s'y précipita. Le spectacle du loup se débattant au milieu de ce fouillis de têtes qui laissaient entrevoir par instants, ou son pelage fauve, ou sa jambe de derrière arc-boutée, ou son museau haletant et ses oreilles couchées de terreur,--car Karaë le tenait encore à la gorge,--fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait à descendre de cheval et à achever le loup, lorsque le carnassier, élevant sa large tête au-dessus des chiens, et se débarrassant de son agresseur, se dressa sur ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un bond et distança les chiens. Karaë, le poil hérissé, contusionné ou blessé, se hissa péniblement hors du trou où il avait roulé avec la bête.

«Mon Dieu, quel malheur!» s'écria Nicolas désespéré.

Heureusement le chasseur du «petit oncle», suivi de tous ses chiens, s'élança au triple galop du côté du fuyard et l'arrêta au passage. Là il fut de nouveau entouré par Nicolas, son écuyer, le «petit oncle» et son chasseur; tous tournaient autour de lui en criant à tue-tête: «Harloup!», et ils s'apprêtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, à sauter à terre, et lançaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa seule et dernière chance de salut.

Danilo, qui, au commencement de la traque, s'était élancé hors de la lisière du bois, avait assisté à la lutte et regardait la victoire comme assurée; mais, à la vue du loup qui continuait à fuir, il courut en ligne droite vers la forêt pour lui couper la voie. Grâce à cette manoeuvre, il arriva sur lui au moment où les chiens du «petit oncle» le forçaient pour la seconde fois.

Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fléau, les flancs tendus de son bai brun couvert d'écume. Il avait à peine dépassé Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: c'était Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrière-train du loup et le tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup lui-même, se disaient que cette fois c'était bien fini! Le loup tenta cependant un dernier effort pour se dégager, mais les chiens se ruèrent sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son poids sur la bête sans lui lâcher les oreilles. Nicolas allait frapper le loup qui râlait.

«C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bâton dans la gueule,» et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un pieu, gros et court, entre ses mâchoires serrées; on lui lia les pattes et Danilo le chargea sur ses larges épaules. Fatigués mais heureux, tous l'aidèrent à attacher le loup sur le dos de son cheval qui frémissait d'inquiétude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tête carrée pendait entraînée par le poids du pieu fiché dans sa gueule, et dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses yeux continuaient à regarder avec une étrange fixité ceux qui l'entouraient. Le comte Élie Andréïévitch fit comme les autres:

«Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il à Danilo.

--Certainement... un vieux! répondit Danilo en se découvrant avec respect.

--Dis donc, sais-tu que tantôt tu t'es joliment emporté?» Danilo ne répondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gâté passa sur ses lèvres.

VI

Le vieux comte retourna chez lui; Pétia et Natacha lui promirent de le suivre de près. La matinée étant encore peu avancée, on en profita pour aller plus loin. On lâcha deux chiens dans un épais taillis au fond d'un ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.

En face de lui, son homme, enfoncé dans un fossé, se dérobait derrière un buisson de noisetiers. À peine lancés, les chiens donnèrent de la voix à intervalles rapprochés, et peu d'instants après, la trompe annonça la vue; la meute se précipita dans la direction des prairies, et Nicolas, attendant que le renard parût dans la plaine, vit les piqueurs aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.

Son écuyer venait de découpler ses chiens, lorsqu'il aperçut au même moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulière, qui fuyait à travers champs: la meute ne tarda pas à l'entourer. Balayant la terre de sa queue, le renard se mit à courir en décrivant des ronds qui se rétrécissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, puis un chien noir se jetèrent sur lui; tout se confondit dans la mêlée, et les têtes des chiens, tournées vers leur proie, formèrent à leur tour un cercle confus dont les ondulations étaient à peine sensibles. Deux chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en approchèrent.

«Que veut dire cela? D'où est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas celui du petit oncle?» pensait Nicolas.

Les chasseurs donnèrent au renard le coup de grâce, et il lui sembla de loin qu'ils restaient groupés, à deux pas de leurs chevaux, sans songer à le lier; quelques chiens s'étaient couchés pendant que les hommes gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bête; le cor fit entendre le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.

«C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,» dit l'écuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya à la recherche de sa soeur et de Pétia, et se dirigea au pas vers l'endroit où les valets de chiens réunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le résultat de l'altercation. Le chasseur qui avait été pris à partie par l'autre s'avança vers son jeune maître, le renard attaché à la selle de son cheval. Ôtant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de rester respectueux, tout en étouffant de colère; il avait l'oeil poché, mais il semblait ne pas s'en douter.

«Que s'est-il passé entre vous? demanda Nicolas.

--Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et empoignait déjà le renard... alors je les ai roulés tous deux! Voici la bête proprement ficelée!... Et de cela, en veux-tu?» ajouta-t-il d'un air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir encore affaire à son adversaire.

Nicolas, se tournant vers Natacha et Pétia, qui venaient de le rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au clair.

Le chasseur triomphant racontait à ses camarades, pleins d'une curiosité sympathique, tous les détails de son exploit.

Ilaguine, qui était en froid et même en procès avec les Rostow, chassait précisément ce jour-là sur les terres réservées par un long usage à ces derniers, et, comme par un fait exprès, il s'était dirigé vers le bois du rendez-vous, en permettant même à son chasseur de suivre les voies de la bête que les Rostow avaient levée.

Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement, le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans réflexion aux dernières extrémités.

À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne.

Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses propres terres.

Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la chasse, que par sa beauté.

Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres. Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté de moitié, se mit en route.

Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme forme et comme flair.

Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se tournant vers lui:

«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu?

--Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son voisin trois familles de «dvorovy[6]«.

«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka:

«Mais c'est vous, comte, qui possédez une chienne superbe, celle qui a des taches noires!

--Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit Nicolas à part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous tombons sur un vieux lièvre!»... Et, se tournant vers son écuyer, il annonça qu'il donnerait un rouble de gratification à celui qui découvrirait un lièvre au gîte.

«Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre eux à propos de leurs meutes et du gibier? Quant à moi, je jouis de tout, de la promenade, d'une agréable société, comme aujourd'hui par exemple,--et il souleva de nouveau son bonnet à l'intention de Natacha,--mais compter avec envie les peaux ou les pièces tuées, ce n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai même que cela me touche fort peu.

--C'est parfaitement juste!

--Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je n'en suis pas moins la chasse avec intérêt. Et puis...»

Le cri prolongé de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur une légère éminence, le fouet levé, le valet répéta son cri avec une nouvelle force: c'était le signal convenu pour dire qu'il avait devant lui le lièvre couché à quelques pas.

«Ah! je crois qu'il l'a levé, dit Ilaguine avec une feinte indifférence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!

--Allons-y, allons-y ensemble,» répondit Nicolas en jetant un regard de défiance sur Erza et sur Rougaï, les deux rivaux de sa Milka, qui ne s'était jamais mesurée avec eux: «Et si elle allait se couvrir de honte? pensait-il en avançant.

--Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant à lui Erza, non sans émotion, et vous, Mikhaïl Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au «petit oncle», qui avait l'air fort maussade.

--Je n'irai pas me fourrer là dedans! Vos chiens..., affaire sûre,... en avant, marche!... ont été payés un village par tête et valent des milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vôtres se le disputeront.

--Rougaï! Rougaïouchka!» ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.

Natacha devinait et partageait l'agitation de son frère et celle que les deux vieux s'efforçaient en vain de dissimuler.

La meute et le reste de la société avançaient sans se presser; le chasseur posté sur l'éminence n'avait pas bougé, attendant ses maîtres.

«Où est sa tête?» lui demanda Nicolas; mais le lièvre, pressentant la gelée du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de répondre: il fit un bond et déboula; les chiens découplés et les lévriers descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs à cheval partirent à fond de train, les uns pour les aider à se rabattre, les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha et le petit «oncle» galopaient, sans même savoir où ils allaient, tantôt à la suite des chiens, tantôt à la suite du gibier, mourant de peur de manquer la chasse. Le lièvre était vieux et agile: couchant d'abord ses oreilles pour écouter ces cris et ce piétinement de chevaux et de chiens qui l'avaient subitement entouré de partout, il fit ensuite une dizaine de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, détala à toute vitesse et se blottit dans les chaumes. À quelques pas de lui s'étendait une prairie marécageuse. Les deux chiens du chasseur qui l'avait levé avaient été les premiers à prendre sa piste, mais ils en étaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, les dépassa; arrivée à quelques pas du lièvre, elle sauta à son tour pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son élan, elle tomba et roula sur elle-même, pendant que le lièvre accélérait sa course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de l'avance.

«Miloucha, ma petite Miloucha!» et la voix triomphante de Nicolas retentit dans l'air; Milka semblait être au moment de le saisir, mais sa vitesse lui fit dépasser le but, le lièvre s'étant arrêté court! Erza la belle chienne, renouvela aussitôt son attaque; elle fit un saut en avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de l'oeil, avec prudence cette fois, la distance à franchir, afin de retomber juste sur le dos de sa proie:

«Erza, ma bonne petite Erza!» s'écria Ilaguine en adressant à sa chienne une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas écouter, car, à l'instant où elle allait happer le lièvre, il repartit de plus belle et se mit à courir sur la lisière même du champ et de la prairie. Erza et Milka, galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochèrent encore, mais le terrain marécageux arrêtait leur course.

«Rougaï, Rougaïouchka!... affaire sûre... marche!...» s'écria une troisième voix, et Rougaï, le chien bossu du «petit oncle», s'étirant et courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les dépassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lièvre, qu'il lança d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui s'attachait à son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs formèrent cercle autour d'eux. Seul «le petit oncle», tout jubilant, descendit de cheval, s'approcha du lièvre, et secoua en l'air sa patte droite pour en faire écouler le sang; l'émotion qu'il éprouvait donnait à ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effarée, ses mouvements étaient saccadés, ses paroles entrecoupées et sans suite: «Affaire sûre... marche!... Voilà un chien! Il les vaut tous, et les plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sûre... marche!» disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il lançait autour de lui, qu'il se croyait entouré d'ennemis, et que, offensé et malmené par tous, il venait maintenant de se réhabiliter d'une façon éclatante: «Voilà les chiens de mille roubles! Rougaï, voici pour toi, mon vieux, tu l'as mérité! ajouta-t-il en lui jetant la patte crottée qu'il venait de couper.

--Elle s'est éreintée, elle lui a trois fois donné la chasse toute seule, criait Nicolas, sans s'adresser à personne et sans rien entendre de ce qui se disait autour de lui.

--Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'écuyer d'Ilaguine.

--Du moment qu'Erza l'avait forcé, tout chien, fût-ce même un chien de basse-cour, pouvait l'attraper,» ajouta à son tour Ilaguine, la figure empourprée et hors d'haleine, par suite de sa course folle.

Natacha, également excitée, poussait de son côté des cris de triomphe si aigus, et si sauvages, que peut-être ailleurs en aurait-elle eu honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des autres chasseurs. Le «petit oncle» lia son lièvre, le jeta adroitement sur la croupe de son cheval, et, sans se départir de son air rogue et maussade, s'éloigna sans proférer une parole. Nicolas et Ilaguine avaient été trop froissés dans leur amour-propre de chasseurs pour reprendre tout de suite leur air affecté d'indifférence, et ils suivirent longtemps des yeux Rougaï, le vieux chien bossu qui, l'échine crottée, marchait derrière le «petit oncle», avec le calme d'un triomphateur: «Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur dire, mais à la chasse c'est autre chose, attention!»

Lorsque, après cet incident le «petit oncle» s'approcha de Nicolas et s'adressa à lui, Nicolas se sentit honoré de cette marque de condescendance, malgré tout ce qui venait de se passer.

VII

Quand Ilaguine prit, vers le soir, congé de Nicolas, celui-ci se rendit compte seulement alors de l'énorme distance qui les séparait d'Otradnoë; aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du «petit oncle» de laisser son équipage de chasse passer la nuit chez lui, à Mikariovka:

«Et si vous veniez vous-même chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire sûre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on ramènerait la jeune comtesse plus tard.» Sa proposition fut acceptée avec joie, et l'un des gardes fut dépêché à Otradnoë pour y chercher un droschki, pendant que la société, conduite par le «petit oncle», entrait dans ses domaines et était reçue, à l'entrée principale de sa maison, par les quatre ou cinq serviteurs mâles de toute taille qui composaient son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se montrèrent aussitôt à une porte de derrière, attirées par la curiosité qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame à cheval, y mit le comble; aussi, n'y résistant plus, elles s'avancèrent toutes pour l'examiner de près, et les plus hardies allèrent jusqu'à la regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, comme si elles avaient devant elles un être surnaturel, qui ne pouvait ni les entendre ni les comprendre.

«Vois donc, Arina, elle est assise de côté, tandis que sa robe flotte. Et la corne donc, la corne!

--Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!

--Comment ne tombes-tu pas?» dit l'une d'elles, plus hardie que ses compagnes, en s'adressant directement à Natacha.

Le «petit oncle» descendit de cheval devant le perron en bois de sa rustique habitation, qui était enfouie au milieu d'un jardin inculte, et, jetant un regard à ses gens, leur commanda de s'éloigner; chacun d'eux ayant reçu les ordres nécessaires pour que rien ne manquât à ses hôtes et à leur équipage de chasse, ils se dispersèrent aussitôt.