La guerre et la paix, Tome I

Chapter 7

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«Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie, vous ferez votre chemin, je vous en réponds,» dit Schinchine en lui tapant sur l'épaule et en posant ses pieds, par terre.

Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon avec toute la société.

C'était le moment qui précède l'annonce du dîner, ce moment où personne ne tient à engager une conversation, dans l'attente de la zakouska[9]. Cependant la politesse vous y oblige, ne fût-ce que pour déguiser votre impatience. Les maîtres de la maison regardent la porte de la salle à manger et échangent entre eux des coups d'oeil désespérés. De leur côté, les invités, qui surprennent au passage ces signes non équivoques d'impatience, se creusent la tête pour deviner quelle peut être la personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le potage?

Pierre venait seulement d'arriver, et s'était gauchement assis dans le premier fauteuil venu qui lui avait barré le chemin du milieu du salon. La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler, mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'à travers ses lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gênant, mais il était le seul à ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosité générale; on se demandait avec étonnement comment un être aussi lourd, aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie à l'officier de police.

«Vous êtes arrivé depuis peu? lui demanda la comtesse.

--Oui, madame, répondit-il en regardant à gauche.

--Vous n'avez pas vu mon mari?

--Non, madame, dit-il en souriant mal à propos.

--Vous avez été à Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit être très intéressant à visiter?

--Très intéressant.»

La comtesse jeta un regard à Anna Mikhaïlovna, qui, saisissant au vol cette prière muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il était possible, la conversation; elle lui parla de son père, mais sans plus de succès, et il continua à ne répondre que par monosyllabes.

De leur côté, les autres invités échangeaient entre eux des phrases comme celles-ci: «Les Razoumovsky... cela a été charmant!... Vous êtes bien bonne... la comtesse Apraxine...» lorsque la comtesse se dirigea tout à coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'écrier:

«Marie Dmitrievna!

--Elle-même!...» répondit une voix assez dure.

Et Marie Dmitrievna parut au même instant.

À l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se levèrent aussitôt.

Marie Dmitrievna s'était arrêtée sur le seuil de la porte. D'une taille élevée, forte et hommasse, elle portait haut sa tête à boucles grises, qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se hâter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la société qui l'entourait.

Marie Dmitrievna parlait toujours russe.

«Salut cordial à celle que nous fêtons, à elle et à ses enfants! dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.--Que deviens-tu, vieux pécheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui baisait la main.--Avoue-le, tu t'ennuies à Moscou, il n'y a où lancer les chiens.... Que faire, mon bon? Voilà! Quand ces petits oiseaux-là auront grandi,--et elle désignait les jeunes filles,--bon gré mal gré il faudra leur chercher des fiancés.--Eh bien! mon cosaque, dit Marie Dmitrievna à Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,--sans avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!»

Retirant d'un énorme «ridicule» des boucles d'oreilles en pierres fines, taillées en poires, elle les donna à la petite fille, toute rayonnante de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:

«Hé! hé! mon très cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.»

Et elle relevait ses larges manches d'un air menaçant...:

«Approche, approche! J'ai été la seule à dire la vérité à ton père, quand l'occasion s'en présentait; je ne vais pas te la ménager non plus, c'est Dieu qui l'ordonne.»

Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer après cet exorde gros d'orage:

«C'est bien, il n'y a rien à dire, tu es un gentil garçon!... Pendant que ton père est étendu sur son lit de douleur, tu t'amuses à attacher un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indécent, mon bonhomme, c'est indécent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...»

Puis, lui tournant le dos et présentant sa main au comte, qui retenait à grand'peine un éclat de rire étouffé:

«Eh bien, à table, s'écria-t-elle, il en est temps, je crois!»

Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage à ménager, car il devait servir de guide à Nicolas et l'emmener au régiment, Anna Mikhaïlovna avec Schinchine, Berg avec Véra, la souriante Julie Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient à la file tout le long de la salle, et enfin derrière toute la compagnie, marchant un à un avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques se précipitèrent sur les chaises, qui furent avancées avec bruit; la musique éclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les sons de l'orchestre ne tardèrent pas à être étouffés par le cliquetis des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allées et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la longue table avec Marie Dmitrievna à sa droite, et Anna Mikhaïlovna à sa gauche. Le comte, placé à l'autre bout, avait Schinchine à sa droite et à sa gauche le colonel; les autres invités du sexe fort s'assirent à leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Véra, Berg, Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux gouvernantes.

Le comte jetait par intervalles un regard à sa femme et à son gigantesque bonnet à noeuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes, les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en séparaient, et s'occupait activement, sans s'oublier lui-même, à verser du vin à ses voisins. À travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la comtesse répondait aux coups d'oeil de son mari, dont le front enluminé se détachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui l'entouraient. Le côté des dames gazouillait à l'unisson; du côté des hommes, les voix s'élevaient de plus en plus, et entre autres celle du colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa figure en était devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme exemple, aux autres dîneurs. Berg expliquait à Véra, avec un tendre sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point à la terre. Boris nommait une à une, à son nouvel ami Pierre, toutes les personnes présentes, en échangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait vis-à-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui étaient inconnues et mangeait à belles dents. Des deux potages qu'on lui avait présentés, il avait choisi le potage à la tortue, et depuis la koulibiaka jusqu'au rôti de gelinottes, il n'avait pas laissé passer un seul plat, ni refusé un seul des vins offerts par le maître d'hôtel, qui tenait majestueusement la bouteille enveloppée d'une serviette, et qui lui glissait mystérieusement à l'oreille:

«Madère sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!»

Il buvait indifféremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux armes du comte, placés devant, chaque convive, et il se sentait pris pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter à chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la première fois le héros de leurs rêves. Pierre ne faisait nulle attention à elle, et cependant, à la vue de cette singulière petite fille qui avait des yeux passionnés, il se sentait pris d'une folle envie de rire.

Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et à côté de Julie Karaguine, causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la dévorait: elle pâlissait, rougissait tour à tour, et faisait tout son possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, à l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prête à fondre sur celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tâchait de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui défilaient devant lui, pour en faire une description détaillée dans sa première lettre à sa famille, et il était profondément blessé de ce que le maître d'hôtel ne faisait nulle attention à lui et ne lui offrait jamais de vin. Il dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en désirer, et il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepté, ç'aurait été uniquement pour satisfaire une curiosité de savant.

XIX

La conversation s'animait de plus en plus du côté des hommes. Le colonel racontait que le manifeste de la déclaration de guerre était déjà répandu à Pétersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait d'être apporté au général en chef par un courrier.

«Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre Napoléon? s'écria Schinchine. Il a déjà rabattu le caquet à l'Autriche; je crains cette fois que ce ne soit notre tour.»

Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon patriote, malgré son origine, s'offensa de ces paroles:

«Mauvaise étoile! s'écria-t-il en prononçant les mots à sa façon et tout de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifférent au danger qui menace la Russie, et que la sécurité de l'empire, la dignité et la sainteté des _alliances!_...» ajouta-t-il en appuyant particulièrement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la question y était contenue.

Puis, grâce à une mémoire infaillible et exercée depuis longtemps à retenir les édits officiels, il se mit à répéter mot à mot les premières lignes du manifeste:

«Le seul désir, l'unique et constant but de l'Empereur étant d'établir en Europe une paix durable, il se décide, afin d'en atteindre la réalisation, à faire passer dès à présent une partie de l'armée à l'étranger. Voilà, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.

--Connaissez-vous le proverbe: «Jérémie, Jérémie, reste chez toi, et veille à tes fuseaux!» repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va comme un gant. Quand on pense que même Souvorow a été battu à plate couture..., et où sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow? dit-il en passant du russe au français.

--Nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de notre sang, reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour notre Empereur! Voilà ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins possible, ajouta-t-il en accentuant le mot «moins» et en se tournant vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard? continua-t-il en s'adressant à Nicolas, qui négligeait sa voisine pour écouter de toutes ses oreilles.

--Je suis complètement de votre avis, répondit-il en devenant rouge comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en déplaçant et replaçant son verre d'un mouvement si brusque et si désespéré, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons, nous autres Russes, vaincre ou mourir!...»

La phrase n'était pas achevée, qu'il en avait déjà senti tout le ridicule: c'était pompeux, emphatique et complètement hors de propos.

«C'est bien beau, ce que vous venez de dire,» lui souffla à l'oreille Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait écouté toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du colonel:

«Voilà qui s'appelle parler, dit-il.

--Vous êtes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en recommençant à frapper sur la table.

--Hé, là-bas, pourquoi tout ce bruit?...»

C'était Marie Dmitrievna qui élevait la voix.

«Pourquoi ces coups de poing? À qui en as-tu? En vérité, tu t'emportes comme si tu chargeais des Français!

--Je dis la vérité, lui répondit le hussard.

--Nous parlons de la guerre, s'écria le comte, car savez-vous, Marie Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armée?

--Et moi, j'en ai quatre à l'armée et je ne m'en plains pas; tout se fait par la volonté de Dieu. On meurt couché «sur son poêle[10]«, et l'on se tire sain et sauf d'une mêlée, continua Marie Dmitrievna, en élevant sa forte voix qui résonnait à travers la table....

Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un côté, et les hommes de l'autre.

«Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait à Natacha son petit frère, tu ne le demanderas pas?

--Et moi, je te dis que je le demanderai,» répondit Natacha....

Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et résolue, elle se leva à demi, et invitant Pierre du regard à lui prêter attention:

«Maman! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant, fraîche et sonore.

--Que veux-tu?» demanda la comtesse effrayée.

Elle avait deviné une gaminerie, à l'expression de la figure de la petite fille, et elle la menaça sévèrement du doigt, en hochant la tête d'un air fâché et mécontent.

Les conversations cessèrent.

«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» reprit sans hésitation Natacha....

Sa mère faisait de vains efforts pour l'arrêter.

«Cosaque!» cria Marie Dmitrievna, en la menaçant à son tour de l'index.

Les convives s'entre-regardèrent. Les vieux ne savaient comment prendre cet incident.

«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» répéta Natacha gaiement, et parfaitement rassurée sur les suites de son espièglerie.

Sonia et le gros Pierre étouffaient leurs rires tant bien que mal.

«Eh bien, tu vois, je l'ai demandé, chuchota Natacha au petit frère et à Pierre, qu'elle regarda de nouveau.

--On servira une glace, mais tu n'en auras pas,» dit Marie Dmitrievna.

Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien à craindre même de la part de cette dernière, s'adressa à elle encore plus résolument: «Quelle glace? Je n'aime pas la glace à la crème.

--Aux carottes, alors?

--Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le savoir,» criait-elle toujours plus haut.

La comtesse et tous les convives éclatèrent de rire. On ne riait pas autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de l'habileté déployées par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tête.

Natacha se calma lorsqu'on lui eut annoncé une glace à l'ananas. Un instant après, on versa le champagne; la musique se remit à jouer; le comte et la petite comtesse s'embrassèrent, les convives se levèrent pour la féliciter et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirèrent vivement les chaises, et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient légèrement coloré les visages, se remirent en file comme en entrant, et passèrent dans le même ordre de la salle à manger au salon.

XX

Les tables de jeu étaient préparées; les parties de boston s'organisèrent, et les invités se répandirent dans les salons et dans la bibliothèque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait disposées en éventail devant lui. C'était l'heure habituelle de sa sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le gagnait, et il riait à tout propos. La jeunesse, entraînée par la maîtresse de la maison, s'était groupée autour du piano et de la harpe. Julie, cédant aux instances générales, exécuta sur ce dernier instrument un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la société, pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de chanter quelque chose. Natacha, toute fière d'être traitée en grande personne, était cependant fort intimidée.

«Que chanterons-nous? demanda-t-elle.

--_La Source_, répondit Nicolas.

--Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?»

S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne, son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes, les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche s'abaissèrent.

«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle.

Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en larmes.

Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux.

«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour... autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de coeur, que je suis une ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...»

Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci comprenait toute la gravité du chagrin de son amie.

«Sonia,» dit-elle.

Elle avait tout à coup deviné la vérité.

«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas?

--Mais c'est Nicolas qui les a écrits, ces vers, et c'est moi qui ai copié les autres qu'elle a trouvés sur ma fable et qu'elle menace de montrer à maman.... Elle m'a dit que j'étais une ingrate, et que maman ne me permettrait jamais de l'épouser..., qu'il épouserait Julie Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupé d'elle toute la journée; Natacha, pourquoi tout cela?...»

Et ses larmes recommencèrent de plus belle. Natacha l'attira à elle, l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant à travers ses pleurs.

«Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions à nous trois avec Nicolas, l'autre soir après le souper. Nous avons décidé d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais je sais que cela devait être très bien et très possible. Le frère de l'oncle Schinchine a bien épousé sa cousine germaine, et nous ne sommes cousins qu'au troisième degré. Boris aussi disait que ce ne serait pas difficile, car je lui ai raconté tout cela, tu sais, et il est si intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite amie.!...»

Et elle la couvrait de baisers en riant.

«Véra est méchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle ne dira rien à maman. Nicolas l'annoncera lui-même et il ne pense pas à Julie...»

Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'espérance. C'était bien véritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'élancer à la poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait si bien jouer.

«Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en réparant le désordre de sa robe et de sa coiffure.

--Je te le jure,» répliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de cheveux échappée de ses longues nattes. «Eh bien, allons chanter _la Source_, s'écrièrent-elles en riant, allons!

--Sais-tu que ce gros Pierre, qui était en face de moi, est très drôle, dit tout à coup Natacha en s'arrêtant. Oh! que je m'amuse!...»

Et elle s'élança dans le corridor. Sonia secoua le duvet attaché à sa jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit à pas précipités, les joues tout en feu.

Comme on le pense, le quatuor de _la Source_ eut un grand succès. Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:

_Phoebé rayonne dans la nuit,_ _Je rêve à toi, mon coeur s'enfuit_ _Vers ton coeur, ô mon adorée;_ _Je rêve que tes doigts charmants_ _Font vibrer la harpe dorée..._ _Mais que m'importent ces doux chants,_ _Et ces appels de mon amante,_ _Si ses baisers ne viennent pas_ _Devancer sur ma lèvre ardente_ _Le baiser glacé du trépas?_

Il n'avait pas fini, que l'orchestre placé dans la galerie donna le signal de la danse, et la jeunesse s'élança au milieu d'un pêle-mêle général.

Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui était pour lui un morceau friand tout fraîchement débarqué, et il se lançait dans une ennuyeuse dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant droit vers Pierre:

«Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonné de vous inviter à danser.

--Je crains de brouiller toutes les figures, répondit Pierre, mais si vous voulez me guider...»

Et il présenta sa main à la fillette.

Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments s'accordaient, Pierre s'était assis à côté de sa petite dame, qui ne se possédait pas de joie, à la seule idée de danser avec un grand monsieur arrivé de l'étranger, et de causer avec lui comme une grande personne. Tout en jouant avec un éventail qu'on lui avait donné à garder et en prenant une pose dégagée, étudiée Dieu sait où et Dieu sait quand, elle bavardait et riait avec son cavalier.

«Eh bien, eh bien, regardez-la donc!» dit la comtesse en traversant la salle.

Natacha rougit sans cesser de rire:

«Mais, maman, quel plaisir avez-vous à.... Qu'y a-t-il donc là de si extraordinaire?»

On dansait la troisième «anglaise», lorsque le comte et Marie Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussèrent leurs chaises et passèrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui étiraient leurs membres endoloris à la suite de ce long repos, tout en remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.

Marie Dmitrievna et son cavalier étaient de fort belle humeur; ce dernier lui avait offert, comme un véritable danseur de ballet et avec une politesse comique et théâtrale, son poing arrondi, sur lequel elle avait gracieusement posé la main. Se redressant alors plein de gaieté et de verve, le comte attendit que la figure de «l'anglaise» fût terminée:

«Semione! s'écria-t-il aussitôt, en battant des mains et en s'adressant au premier violon, joue le _Daniel Cooper_, tu sais?»

C'était la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des figures de «l'anglaise».