La guerre et la paix, Tome I

Chapter 44

Chapter 441,486 wordsPublic domain

Napoléon tourna imperceptiblement la tête en arrière, et tendit sa petite main potelée comme pour saisir quelque chose. Les personnes de sa suite, devinant à l'instant son désir, s'agitèrent, chuchotèrent, se passèrent de l'une à l'autre un petit objet, et un page, le même que Nicolas avait vu chez Boris, s'élança en avant, et, saluant avec respect, déposa dans cette main tendue une croix à ruban rouge. Napoléon la prit sans la regarder et s'approcha de Lazarew, qui, les yeux écarquillés, continuait obstinément à regarder son Empereur. Jetant un coup d'oeil au Tsar pour bien lui prouver que ce qu'il allait faire était une gracieuseté à son intention, Napoléon posa sa main, qui tenait la croix, sur la poitrine du soldat, comme si son attouchement seul devait suffire à rendre à tout jamais ce brave heureux d'avoir été décoré et distingué entre tous. Sa main daigna donc toucher la poitrine du soldat, et la croix qu'il y appliquait fut aussitôt attachée par les officiers empressés des deux suites. Lazarew suivait d'un air sombre les gestes de ce petit homme, et reporta, sans changer de pose, son regard sur son souverain, comme pour lui demander ce qu'il devait faire; n'en recevant aucun ordre, il resta pendant un certain temps dans son immobilité de statue.

Les Empereurs remontèrent à cheval et s'éloignèrent. Les Préobrajensky rompirent les rangs, se mêlèrent aux grenadiers français et s'assirent autour des tables.

Lazarew occupait la place d'honneur; militaires et civils, officiers russes et français, tous l'embrassaient, le félicitaient, lui serraient les mains, l'entouraient à l'envi, et le bourdonnement des deux langues, mêlé aux rires et aux chants, s'entendait de tous côtés sur la place. Deux officiers, aux figures échauffées et joyeuses, passèrent devant Rostow:

«Quel régal, mon cher!... et servis avec de l'argenterie!... As-tu vu Lazarew?

--Je l'ai vu.

--On assure que demain les Préobrajensky traiteront les Français.

--Quel bonheur pour ce Lazarew! 1 200 francs de pension à vie!

--En voilà un bonnet! criait un Préobrajensky, en mettant sur sa tête le bonnet à poil d'un grenadier.

--C'est charmant!

--Connais-tu le mot d'ordre? disait un officier de la garde à un camarade. Avant-hier c'était: «Napoléon, France, bravoure»; hier c'était «Alexandre, Russie, grandeur» Un jour c'est Napoléon qui le donne, le lendemain c'est l'Empereur, et demain il enverra la croix de Saint-Georges au plus brave soldat de la garde française. On ne peut faire autrement que de lui rendre la pareille.»

Boris, qui, avec son ami Gelinski, était venu pour admirer le banquet, aperçut Rostow appuyé au coin d'une maison:

«Nicolas! bonjour; qu'es-tu donc devenu?... nous ne nous sommes pas vus. Qu'as-tu donc? ajouta-t-il, en remarquant son air farouche et défait.

--Rien, rien.

--Tu viendras tantôt?

--Oui, j'irai.»

Rostow resta longtemps adossé contre la muraille, suivant des yeux les héros de la fête, pendant qu'un douloureux travail intérieur s'accomplissait en lui. Des doutes terribles envahissaient son âme, et il ne pouvait leur donner de solution satisfaisante. Il pensait à Denissow, à son indifférence chagrine, à sa soumission inattendue; il revoyait l'hôpital, sa saleté, ses épouvantables maladies, ces bras et ces jambes qui manquaient, et il croyait encore sentir l'odeur du cadavre. Cette impression fut si vive, qu'il chercha instinctivement autour de lui d'où elle lui montait à la gorge. Il pensait à Bonaparte, à son air satisfait, à Bonaparte empereur, aimé et respecté de son souverain bien-aimé! Mais alors, pourquoi tous ces membres mutilés? pourquoi tous ces gens tués? D'un côté, Lazarew décoré, de l'autre Denissow puni sans espoir de grâce!... Et il s'effrayait lui-même du tour que prenaient ses réflexions.

La faim et le fumet des plats le tirèrent de cette rêverie, et comme, après tout, il fallait manger avant de s'en retourner, il entra dans l'auberge voisine. Un grand nombre d'officiers, arrivés comme lui en habit civil, y étaient réunis, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à se faire servir à dîner. Deux camarades de sa division se joignirent à lui: on causa de la paix, et tous, comme du reste la majeure partie de l'armée, en exprimèrent leur mécontentement. Ils assuraient que si on avait tenu bon après Friedland, Napoléon était perdu, parce qu'il n'avait plus ni vivres ni munitions. Nicolas mangeait en silence et buvait encore plus qu'il ne mangeait; deux bouteilles de vin y avaient déjà passé, et cependant le chaos qui était dans sa tête l'accablait toujours et ne se débrouillait pas; il avait peur de s'abandonner à ses pensées et ne pouvait parvenir à les écarter. Tout à coup, à la réflexion d'un officier qui disait que la vue des Français était chose humiliante, il s'écria, avec une violence que rien ne justifiait dans ce moment et qui étonna son voisin, qu'il ne lui convenait pas de juger ce qui aurait le mieux valu. Sa figure s'empourpra:

«Comment pouvez-vous censurer les actions de l'Empereur? poursuivit-il. Quel droit avons-nous de le faire? Nous ne connaissons ni son but, ni son mobile!

--Mais je n'ai pas dit un mot de l'Empereur, reprit l'officier, ne pouvant attribuer qu'à l'ivresse cette étrange sortie.

--Nous ne sommes pas des bureaucrates diplomates, nous sommes des soldats et rien de plus, continua Rostow exaspéré. On ordonne de mourir et l'on meurt!... et si l'on est puni, eh bien, tant pis, c'est qu'on l'a mérité!... ce n'est pas à nous de juger! S'il plaît à notre souverain de reconnaître Napoléon comme Empereur, et de conclure avec lui une alliance, c'est qu'il faut que ce soit ainsi; et si nous nous mettons à tout juger, à tout critiquer, il ne restera bientôt plus rien de sacré pour nous. Nous finirons par dire que Dieu n'existe pas, qu'il n'y a rien!» ajouta-t-il en frappant du poing sur la table, et ses idées, tout incohérentes qu'elles paraissaient évidemment à ses auditeurs, étaient au contraire la conséquence logique et sensée de ses réflexions.

«Nous n'avons qu'une chose à faire: remplir notre devoir, nous battre et ne jamais penser, voilà tout! s'écria-t-il en terminant.

--Et boire! ajouta un des officiers, désirant éviter une querelle.

--Oui, et boire! répéta avec empressement Nicolas. Eh! garçon, encore une bouteille!»

FIN DU PREMIER VOLUME

NOTES:

[1] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) [2] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) [3] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) [4] Bailli du village. (_Note du traducteur_.) [5] En français dans le texte. [6] En français dans le texte. [7] À cette époque, les grands seigneurs avaient toujours à leur équipage quatre chevaux et un petit postillon sur l'un des deux chevaux de devant. [8] En français dans le texte. [9] Hors-d'oeuvre et eau-de-vie servis avant le dîner. (Note du traducteur.) [10] En hiver, les paysans russes couchent sur leur poêle, construit de façon à leur permettre de s'y étendre plusieurs à la fois. _(Note du traducteur.)_ [11] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [12] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) [13] En français dans le texte. (_Note du traducteur_.) [14] Eau-de-vie de Riga. (_Note du traducteur._) [15] Nom d'une promenade de Moscou. (_Note du traducteur._) [16] La sagène est égale à 7 pieds, ou 2,13 m. La verste est égale à 500 sagènes. _(Note du correcteur.)_ [17] En français dans le texte. (_Note du traducteur._). [18] Le traducteur croit devoir relever l'erreur commise par M. Bilibine au sujet du général Belliard, qui n'a jamais été maréchal. [19] Caban en étoffe de laine. (_Note du traducteur_.) [20] Traduction littérale: «Heureux de nous donner de la peine». Réponse obligatoire des soldats dans l'armée russe aux remerciements de leurs chefs. (_Note du traducteur_.) [21] Ici eut lieu l'attaque dont M. Thiers parle en ces termes: «Les Russes se conduisirent vaillamment et, chose rare à la guerre, on vit deux masses d'infanterie marcher l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée.» Napoléon à Sainte-Hélène s'exprime ainsi: «Quelques bataillons russes montrèrent de l'intrépidité.» (_Note de l'auteur._) Voici textuellement les paroles de M. Thiers: «et, ce qui est rare à la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une contre l'autre sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée.» Puis, quelques lignes plus loin: «Les Russes se conduisirent vaillamment.» (_Note du traducteur._) [22] Poud: Mesure de poids équivalente à 16,38 kg. (_Note du correcteur._) [23] Il est, et il était surtout d'usage pour une femme d'embrasser l'homme qui lui baisait la main. (_Note du traducteur_.) [24] Pain blanc particulier à Moscou. (_Note du traducteur._) [25] Cotonnade rouge à l'usage des paysans. (_Note du traducteur._) [26] Le déjeuner. (_Note du traducteur._) [27] En coupant les cheveux du nouveau-né, le prêtre accomplit un des rites du baptême, et un usage superstitieux les fait déposer sur un morceau de cire qu'on jette dans l'eau lustrale. Si la cire flotte à la surface, c'est un bon présage; si elle va au fond, c'est mauvais signe. (_Note du traducteur._) [28] Genre d'industrie spéciale à la ville de Torjok. (_Note du traducteur._) [29] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [30] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) [31] En français dans l'original. (_Note du traducteur._) [32] Maison de paysan russe. (_Note du traducteur._) [33] Nom d'une secte religieuse. (_Note du traducteur._) [34] Jeu que l'on joue avec un clou à grosse tête et un anneau. (_Note du traducteur._) [35] Archine: unité de longueur russe égale à 71 cm (_Note du correcteur._)

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