Chapter 43
--Oui, Votre Noblesse, et nous avons déjà tant supplié! dit le vieux soldat dont la mâchoire tremblait. Il est mort à l'aube.... Ce sont pourtant des hommes et pas des chiens!
--On va l'emporter à l'instant, s'empressa de dire le chirurgien: venez, Votre Noblesse.
--Allons, allons,» dit Rostow avec la même hâte, en baissant les yeux, et, essayant de passer inaperçu sous le feu croisé de ces regards, braqués sur lui avec une expression de reproche et d'envie, il sortit de cet enfer.
XVIII
Après avoir traversé le corridor, ils entrèrent dans la section des officiers, qui était composée de trois pièces communiquant entre elles: il y avait là des lits, sur lesquels les malades étaient couchés ou assis. Quelques-uns d'entre eux se promenaient en robe de chambre. Le premier que remarqua Rostow fut un petit homme maigre avec un bras de moins, en bonnet de coton, une pipe à la bouche, arpentant de long en large la première pièce. Il essaya de se rappeler où il l'avait déjà vu.
«Voilà comme on se retrouve, dit le petit homme. C'est moi, Touschine, celui qui vous a ramené là-bas à Schöngraben, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant sa manche flottante, on m'a enlevé un petit morceau!... Vous cherchez Denissow... c'est mon compagnon!... Venez par ici,» et il l'emmena dans la chambre voisine, où l'on entendait rire aux éclats.
«Comment ont-ils envie de rire ici?» se demanda Rostow qui ne pouvait ni se débarrasser de l'odeur du mort, ni oublier les regards qui l'avaient suivi à sa sortie.
Denissow, la tête enfouie sous sa couverture, dormait encore, quoiqu'il fût déjà midi:
«Ah! Rostow! bonjour, bonjour!» s'écria-t-il de sa voix habituelle; mais Rostow remarqua avec peine qu'à travers sa vivacité et son insouciance ordinaire un sentiment étrange d'aigreur perçait sur sa figure et dans ses paroles.
Sa blessure, malgré son peu d'importance, n'était pas encore guérie après un séjour de six semaines à l'hôpital; son visage était bouffi et pâle comme ceux de ses camarades; mais ce n'était pas là ce qui avait frappé Rostow: c'était le sourire forcé de son ami, qui semblait ne pas se réjouir de sa visite, et qui ne le questionnait ni sur le régiment, ni sur ce qui s'y passait; il se bornait à l'écouter lorsque Nicolas en parlait.
Il ne témoignait aucun intérêt à rien: on aurait dit qu'il s'efforçait d'oublier le passé, et qu'il n'avait qu'une seule et constante préoccupation, son affaire avec l'intendance. Quand Rostow lui demanda où elle en était, il tira de dessous son oreiller plusieurs papiers, entre autres celui qu'il avait reçu en dernier lieu de la commission et le brouillon de sa réponse, qui évidemment lui plaisait, car il faisait remarquer à Rostow les réflexions piquantes dont il l'avait émaillée. Ses camarades, qui avaient entouré avec empressement le nouveau venu, porteur de nouvelles du monde extérieur, s'éloignèrent peu à peu, aussitôt que Denissow commença à lire. Leur figure disait assez qu'ils avaient par-dessus la tête de toute cette histoire. Seul son voisin de lit, un gros uhlan qui fumait sa pipe d'un air sombre, et le petit Touschine, branlant la tête d'un air désapprobateur, continuèrent à l'écouter:
«À mon avis, dit le uhlan en l'interrompant au beau milieu de sa lecture, il n'y a qu'une chose à faire, s'adresser à la clémence de l'Empereur. Il y aura, dit-on, une pluie de récompenses, et il graciera, c'est sûr....
--Moi, demander une grâce à l'Empereur! s'écria Denissow d'une voix irritée, bien qu'il tâchât seulement de lui rendre son énergie d'autrefois. Pourquoi? Si j'avais été un brigand, j'aurais pu demander ma grâce, et c'est parce que j'attaque des misérables?... Qu'on me juge, je n'ai pas peur: j'ai servi honorablement l'Empereur, la patrie, je n'ai pas volé! Et l'on me dégraderait pour.... Allons donc!... Écoute ce que je leur dis plus loin: «Si j'avais volé le gouvernement...»
--C'est bien écrit, assurément cela saute aux yeux, dit Touschine, mais là n'est pas la question, Vassili Dmitritch, il faut se soumettre... et il ne le veut pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow; l'auditeur lui a bien dit que son affaire était mauvaise.
--Eh bien, tant pis, repartit Denissow.
--L'auditeur vous a pourtant préparé une supplique, dit Touschine; vous devriez la signer et la remettre à Rostow: il a sûrement des accointances avec l'état-major, et vous ne trouverez pas de meilleure occasion.
--J'ai déclaré que je ne ferais point de bassesse,» répondit Denissow, et il reprit sa lecture.
Rostow partageait l'opinion de Touschine et des autres officiers; c'était, il le sentait d'instinct, la seule et véritable voie à suivre; il aurait été heureux de rendre ce service à son camarade, mais, connaissant sa volonté inébranlable et le juste motif de son emportement, il n'osait l'y engager.
Lorsque cette lecture irritante, qui avait duré plus d'une heure, fut terminée, les groupes se reformèrent autour d'eux, et Rostow, profondément attristé, passa le reste de la journée à causer de choses et d'autres, et à écouter les récits de ces pauvres blessés, tandis que Denissow, sombre et morne, gardait constamment le silence.
S'étant enfin décidé à partir, fort avant dans la soirée, Rostow lui demanda s'il n'avait pas de commissions?
«Si! un moment,» répondit-il, et, tirant de dessous son oreiller les mêmes papiers, il s'approcha de la fenêtre, sur l'appui de laquelle il y avait un encrier, et il y trempa une plume:
«Il n'y a pas à dire, un fouet ne peut briser une hache,» dit-il en remettant à Rostow une grande enveloppe.
C'était sa supplique à l'Empereur, dans laquelle, sans parler de ses griefs contre l'intendance, il demandait sa grâce pure et simple:
«Tu la remettras à qui de droit; on voit bien...» Il n'acheva pas, un sourire douloureux et forcé contracta ses lèvres.
XIX
Revenu au régiment, Rostow, ayant mis le colonel au courant de la situation de Denissow, partit aussitôt pour Tilsitt, avec la supplique de Denissow dans sa poche.
Le 13/25 juin, eut lieu l'entrevue des deux Empereurs, Alexandre et Napoléon. Boris Droubetzkoï obtint d'un haut personnage de faire partie ce jour-là de sa suite.
«Je voudrais voir le grand homme,» avait-il dit en parlant de Napoléon, qu'il avait jusque-là, comme tous les autres, appelé Bonaparte.
«Vous voulez dire Bonaparte?» répondit le général en souriant.
Boris comprit aussitôt que c'était une manière aimable de le mettre à l'épreuve.
«Mon prince, je parle de l'Empereur Napoléon...»
Et le général lui tapa amicalement sur l'épaule.
«Tu iras loin,» lui dit-il, et il le prit avec lui.
Ce fut ainsi que Boris fit partie des élus qui assistèrent à l'entrevue sur les bords du Niémen. Il vit les tentes et les radeaux ornés des chiffres des deux souverains. Napoléon, sur la rive opposée, passant devant le front de sa garde, l'Empereur Alexandre, pensif, attendant dans un cabaret l'arrivée de son futur allié. Il vit les deux souverains monter en bateau et Napoléon, abordant le premier le radeau, s'avancer rapidement vers Alexandre, lui tendre la main, et disparaître avec lui sous la tente. Depuis son entrée dans les hautes sphères, Boris avait pris l'habitude d'observer attentivement tout ce qu'il voyait autour de lui et d'en tenir note; il s'informa donc du nom des personnages de la suite de Napoléon, s'inquiéta de leurs uniformes, écouta les propos des dignitaires importants, regarda à sa montre pour savoir au juste l'heure à laquelle les Empereurs s'étaient retirés sous la tente, et ne manqua pas d'en faire autant à leur sortie. L'entretien dura une heure cinquante-trois minutes, et il le nota aussitôt parmi les autres faits historiques qui avaient leur importance. La suite de l'Empereur Alexandre n'étant pas très nombreuse, il devenait dès lors très important de se trouver à Tilsitt à cette occasion, et Boris ne tarda pas à s'en apercevoir. Sa position se raffermit, on s'habitua à lui, il fit dorénavant partie de ce milieu choisi, et il fut chargé deux fois d'une mission pour l'Empereur. Ce dernier le connaissait, et l'entourage, ne le considérant plus comme un nouveau venu, aurait été même étonné de ne plus le voir.
Il logeait avec un autre aide de camp, le comte Gelinski, un Polonais élevé à Paris, très riche, partisan enthousiaste des Français, et dont la tente devint pendant ces quelques jours à Tilsitt le point de réunion, pour les dîners et les déjeuners, des officiers français de la garde et de l'état-major.
Le 24 juin, le comte Gelinski organisa un souper: un aide de camp de Napoléon y occupait la place d'honneur, et parmi les autres invités on voyait quelques officiers français de la garde, et un tout jeune homme, d'une grande et ancienne famille, qui était page de Napoléon. Ce même jour, Rostow, profitant de l'obscurité pour ne pas être reconnu en habit civil, se rendit tout droit chez Boris.
L'armée, qu'il venait de quitter, n'était point encore au diapason des nouveaux rapports établis au quartier général avec Napoléon et les Français, nos anciens ennemis devenus nos amis; rapports qui étaient la conséquence naturelle du changement survenu dans la politique des deux pays. Bonaparte y inspirait encore à tous le même sentiment de haine, de mépris et de terreur. Rostow, discutant peu de jours auparavant avec un officier du détachement de Platow, s'était acharné à lui prouver qu'on traiterait Napoléon en criminel, et non en souverain, si on avait la bonne fortune de le faire prisonnier. Une autre fois, causant avec un colonel français blessé, il s'était échauffé au point de lui dire qu'il ne pouvait être question de paix entre un Empereur légitime et un brigand! Aussi éprouva-t-il un singulier étonnement à la vue des officiers français et de ces uniformes qu'il avait l'habitude de ne rencontrer qu'aux avant-postes. À peine les aperçut-il, que le sentiment naturel à un militaire, l'animosité qu'il ressentait toujours à leur vue, se réveilla en lui. Il s'arrêta sur le seuil du logement de Droubetzkoï, et demanda en russe s'il y était. Boris, au son d'une voix étrangère, sortit à sa rencontre, et ne put s'empêcher de laisser percer un certain déplaisir:
«Ah! c'est toi! je suis très content de te voir, dit-il néanmoins, mais pas assez à temps pour que Rostow n'eût pas saisi sa première impression.
--Je viens mal à propos? dit-il froidement, je viens pour affaire, autrement....
--Mais pas du tout: je suis seulement étonné de te voir ici!... Je suis à vous dans un moment, répondit-il à quelqu'un qui l'appelait de l'autre chambre.
--Ah! je le vois bien... je viens mal à propos, répéta Nicolas; mais Boris avait déjà arrêté sa ligne de conduite, et il l'entraîna avec lui. Son regard calme et tranquille semblait s'être voilé et se dérober derrière «les lunettes bleues» du savoir-vivre.
--Tu as tort de le croire. Viens!» Le couvert était mis, il le présenta à ses invités, et leur expliqua qu'il n'était pas un civil, mais un militaire et son ancien ami. Rostow regardait les Français d'un air maussade et les salua avec raideur.
Gelinski, nullement satisfait de l'apparition de ce Russe, ne lui fit aucun accueil. De son côté, Boris faisait mine de ne point s'apercevoir de la gêne qu'il avait ainsi introduite dans leur cercle, et s'efforçait de ranimer la conversation. Un des hôtes s'adressant, avec une politesse toute française, à Rostow qui gardait un silence opiniâtre, demanda s'il n'était pas venu avec l'intention de voir l'Empereur Napoléon.
«Non, je suis venu pour affaire,» répondit brièvement Rostow.
Sa mauvaise humeur, accrue par le déplaisir évident qu'il causait à son ami, lui fit supposer que tous le regardaient également de travers: Ce n'était du reste que trop vrai: sa présence les gênait, et à cause de lui, la conversation languissait.
«Que font-ils ici?» se demanda-t-il à lui-même.
«Je sens que je suis de trop, dit-il à Boris, laisse-moi te conter mon affaire, et je m'en vais.
--Mais non, reste! Si tu es fatigué, va te reposer un peu dans ma chambre.»
Ils entrèrent dans la petite pièce où couchait Boris. Nicolas, sans prendre même la peine de s'asseoir, lui déroula, d'un ton irrité, toute l'affaire de Denissow, et lui demanda carrément s'il pouvait et voulait remettre sa supplique au général, pour être transmise à l'Empereur. Pour la première fois, le regard de Boris lui produisit un effet désagréable: Boris, en effet, les jambes croisées, regardait de côté et d'autre, et ne prêtait qu'une vague attention à son ami; il l'écoutait comme un général écoute le rapport de son subordonné:
«Oui, j'ai entendu conter beaucoup de choses de ce genre, l'Empereur est très sévère à ce sujet. Il vaudrait mieux, à mon avis, ne pas la faire parvenir jusqu'à Sa Majesté, et l'adresser tout simplement au chef du corps d'armée; ensuite, je crois que....
--C'est-à-dire que tu ne veux rien faire, dis-le-moi tout net! s'écria Rostow avec irritation.
--Au contraire, je ferai ce que je pourrai.»
Gelinski appela Boris à travers la porte.
«Vas-y, vas-y...» dit Nicolas, et, refusant de prendre part au souper, il resta dans la petite chambre, qu'il se mit à arpenter dans tous les sens, au bruit animé des voix françaises.
XX
Le jour était mal choisi pour faire des démarches de ce genre. Il était impossible de se présenter chez le général de service, en frac et sans congé, et quand même Boris l'aurait voulu, celui-ci n'aurait pu rien faire le lendemain 27 juin (9 juillet), jour où furent signés les préliminaires de la paix. Les Empereurs échangèrent les grands-cordons de leurs ordres: Alexandre reçut la Légion d'honneur, et Napoléon, le Saint-André. Un grand banquet, auquel les Empereurs devaient assister, fut offert par le bataillon de la garde française au bataillon de Préobrajensky.
Plus Rostow pensait à la façon d'agir de Boris, plus il en était affecté. Il feignit de dormir quand Boris rentra, et le lendemain matin il s'éclipsa de bonne heure, pour aller courir les rues en habit civil et en chapeau rond, et examiner les Français, leurs uniformes et les maisons occupées par les deux souverains. Sur la place, on commençait à disposer les tables destinées au repas, et à pavoiser les façades des maisons de drapeaux russes et français, ornés des chiffres A et N.
«Il est évident que Boris ne veut rien faire, se disait Nicolas, et tout est fini entre nous!... mais je ne m'en irai pas sans avoir tenté l'impossible pour Denissow. Il faut que sa lettre parvienne à l'Empereur... et l'Empereur est là!» ajoutait-il mentalement en se rapprochant sans le vouloir de la demeure impériale.
Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se rassemblait pour escorter Alexandre.
«Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique? Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...»
Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea vers l'entrée.
«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!» Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»...
Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement dirigés sur lui.
Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui conduisait au rez-de-chaussée.
«Qui demandez-vous? lui dit-on.
--C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une voix tremblante.
--Veuillez alors passer de son côté.»
À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.
Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.
«Bien faite et la beauté du diable!» disait-il à quelqu'un dans la pièce voisine. À la vue du jeune homme, il fronça le sourcil et se tut.
«Que désirez-vous? Une supplique?...
--Qu'est-ce que c'est? demanda une voix dans l'autre chambre.
--Encore un pétitionnaire! répondit celui qui s'habillait.
--Dites-lui d'attendre, remettez-le à plus tard. Il va sortir, il faut l'accompagner.
--Demain, demain, il est trop tard à présent...»
Rostow fit quelques pas vers la porte:
«De qui est la supplique, et qui êtes-vous?
--Du major Denissow.
--Mais vous, qui êtes-vous? un officier?
--Le comte Rostow, lieutenant.
--Quelle hardiesse! La supplique aurait dû être remise par votre chef. Partez vite, partez vite!...»
Et il reprit sa toilette interrompue.
Rostow sortit; le perron était envahi par une foule de généraux en grande tenue, devant lesquels il se trouvait forcé de passer.
Et, mourant de peur, rien qu'en songeant qu'il pouvait rencontrer l'Empereur, il craignait de se couvrir de honte, d'être mis aux arrêts devant lui, il comprenait et regrettait toute l'inconvenance de sa conduite, et se glissait les yeux baissés hors de cette brillante réunion, lorsqu'une voix de basse bien connue l'appela par son nom, et une main se posa sur son épaule:
«Que faites-vous donc là, mon cher, et en habit civil encore?»
C'était un général de cavalerie, ancien divisionnaire de Rostow, qui avait su pendant cette campagne conquérir les bonnes grâces de l'Empereur.
Le jeune homme, effrayé, s'empressa de se justifier, mais, la bonhomie railleuse de son chef l'ayant rassuré, il le prit à part, lui exposa l'affaire d'une voix émue et implora son appui. Le général branla la tête d'un air soucieux:
«C'est triste pour ce brave, dit-il, donne-moi la supplique.»
À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit, après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche, cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui sourit et l'appela à lui d'un signe de la main.
Toute la suite recula, et Rostow put s'apercevoir qu'une assez longue conversation s'engageait entre eux deux.
L'Empereur fit un pas vers son cheval, la suite et la foule de la rue s'élancèrent en avant, et Alexandre, saisissant le pommeau de la selle, se retourna encore une fois vers le général, et lui dit d'une voix accentuée, comme s'il tenait à être entendu de tous:
«Impossible, général, et c'est impossible parce que la loi est au-dessus de moi!» Il posa le pied dans l'étrier, le général s'inclina respectueusement. Pendant que l'Empereur s'éloignait au galop, Nicolas, oubliant tout dans son exaltation, courut à sa suite avec la foule.
XXI
Les bataillons de Préobrajensky et de la garde française avec ses hauts bonnets à poils étaient alignés, le premier à droite, le second à gauche.
Au moment où l'Empereur s'avançait vers eux et où ils lui présentaient les armes, un autre groupe de cavaliers, en avant desquels s'avançait un personnage que Rostow devina tout de suite être Napoléon, déboucha de l'autre côté de la place. Il arrivait au galop sur un cheval gris, pur sang arabe, couvert d'une chabraque amarante brodée d'or. Il portait son petit chapeau, le grand cordon de Saint-André et un uniforme bleu foncé entr'ouvert sur un gilet blanc. Dès qu'il fut près de l'Empereur Alexandre, il souleva son chapeau, et l'oeil exercé de Rostow remarqua qu'il ne se tenait pas bien en selle. Les bataillons crièrent: «Hourra!» et «Vive l'Empereur!» Ayant échangé quelques paroles, les illustres alliés descendirent de cheval et se donnèrent la main. Le sourire de Napoléon était contraint et désagréable, tandis que celui d'Alexandre se distinguait par une bienveillance toute naturelle.
Rostow ne les quitta pas des yeux, malgré les ruades des chevaux de la gendarmerie française, chargée de contenir la foule; il était stupéfait de voir l'Empereur traiter Napoléon d'égal à égal, et ce dernier en faire autant avec une parfaite aisance.
Les deux souverains, accompagnés de leur suite, s'approchèrent du bataillon de Préobrajensky; Rostow, qui se trouvait au premier rang d'une foule considérable massée en cet endroit, se trouva si près de son Empereur bien-aimé, qu'il eut peur d'être reconnu.
«Sire, je vous demande la permission de donner la Légion d'honneur au plus brave de vos soldats,» dit une voix nette, en prononçant distinctement chaque syllabe. C'était le petit Bonaparte qui parlait ainsi, en regardant, de bas en haut, droit dans les yeux du Tsar, qui, l'écoutant avec attention, lui sourit en lui faisant un signe affirmatif.
«À celui qui s'est le plus vaillamment conduit dans cette guerre! ajouta Napoléon avec un calme irritant pour Rostow, et en regardant avec assurance les soldats russes alignés, qui présentaient les armes et fixaient, immobiles, les yeux sur la figure du Tsar:
--Votre Majesté me permettra-t-elle de demander l'avis du colonel?» dit Alexandre, en faisant quelques pas vers le prince Kozlovsky, commandant du bataillon. Bonaparte ôta avec peine de sa petite main blanche son gant, qui se déchira, et le jeta. Un aide de camp s'élança pour le ramasser.
«À qui la donner? demanda l'Empereur Alexandre, assez bas et en russe.
--À celui que Votre Majesté choisira.»
L'Empereur fronça le sourcil involontairement et ajouta:
«Il faut pourtant lui répondre.»
Le regard de Kozlovsky parcourut les rangs et glissa sur Rostow.
«Serait-ce à moi par hasard?» se dit celui-ci.
«Lazarew,» dit le colonel d'un air décidé, et le premier soldat du rang en sortit aussitôt, le visage tressaillant d'émotion, comme il arrive toujours à un appel fait inopinément devant le front.
«Où vas-tu? ne bouge pas!» murmurèrent plusieurs voix, et Lazarew, ne sachant où aller, s'arrêta effrayé.