Chapter 42
Après s'être présenté au chef du régiment, en avoir reçu les mêmes fonctions dans le même escadron, après s'être enquis des moindres détails, il trouva dans cet adieu à sa liberté et dans le devoir qu'il remplissait en reprenant sa place dans ce cadre étroit, le même sentiment de quiétude et d'appui moral qu'il aurait eu dans sa propre famille; car le régiment, au bout du compte, n'était-il pas devenu pour lui un _home_ aussi cher que la maison paternelle? Il n'y avait pas là ce tohu-bohu du monde, qui l'entraînait parfois à des erreurs regrettables; il n'y avait pas Sonia, avec laquelle il ne savait jamais s'il fallait ou non s'expliquer; il n'y avait plus la possibilité de courir dans dix endroits à la fois, ni ces vingt-quatre heures qu'on pouvait tuer de façons diverses, ni cette foule composée en majeure partie d'indifférents, ni ces demandes d'argent, pénibles et embarrassantes, ni la terrible perte au jeu avec Dologhow: ici, tout était clair et précis. Le monde entier était partagé, pour lui, en deux parties inégales: l'une était notre régiment de Pavlograd, l'autre _tout le reste_, dont il n'avait qu'un médiocre souci. Tout y était connu: on savait qui était le lieutenant, qui était le capitaine, qui était un vaurien, qui était un bon garçon, et ce qui primait tout, c'était «le camarade»! Le cantinier faisait crédit, on touchait sa paye tous les trois mois. Par suite, rien à choisir, rien à combiner; tout se bornait à se bien conduire, et à accomplir exactement et scrupuleusement l'ordre reçu.
Replacé sous le joug et les habitudes de la vie militaire, il était aussi heureux que l'est un homme fatigué, de pouvoir se coucher et se reposer. Cette existence lui fut d'autant plus agréable, qu'il s'était juré, après sa perte au jeu (action qu'il se reprochait toujours malgré le pardon de ses parents), de ne plus jouer, et, pour réparer sa faute, de servir d'une façon irréprochable, en bon camarade, et en officier sans reproches, c'est-à-dire de devenir un parfait galant homme, ce qui dans le monde était loin d'être facile, tandis qu'au régiment rien n'était plus aisé. Enfin il s'était promis de rembourser ses parents en cinq ans, de ne toucher que deux mille roubles sur les dix qui lui étaient annuellement alloués, et de laisser le reste à leur disposition.
À la suite de plusieurs retraites, de plusieurs marches en avant et de plusieurs combats à Poultousk, à Preussisch-Eylau, notre armée s'était enfin concentrée à Bartenstein. On attendait l'arrivée de l'Empereur pour commencer la campagne.
Le régiment de Pavlograd, qui avait pris part à celle de 1808, et qui venait seulement de rejoindre l'armée active, après avoir complété ses cadres en Russie, n'avait pas pris part à ces premiers engagements. Dès son arrivée, il fut réuni au détachement de Platow, indépendant du reste de l'armée.
Les hussards avaient eu à plusieurs reprises de légères escarmouches avec l'ennemi, et avaient même fait une fois des prisonniers, en s'emparant des équipages du maréchal Oudinot. Le mois d'avril se passa à bivouaquer près d'un village allemand ruiné et désert.
Le dégel arrivait: il faisait froid et sale, les rivières charriaient, et les chemins, devenus impraticables, arrêtaient la distribution de fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. Les soldats se répandaient dans les villages abandonnés, à la recherche de quelques maigres pommes de terre.
Il ne restait plus rien, les habitants étaient en fuite, et ceux qui étaient demeurés en arrière, arrivés au dernier degré de la misère, étaient un objet de pitié pour le soldat, qui, privé de tout, leur donnait encore du sien, plutôt que de leur enlever leur dernière bouchée.
Le régiment avait perdu deux hommes dans les derniers engagements, mais la maladie et la famine l'avaient réduit de moitié. La mortalité était telle dans les hôpitaux, que le soldat, exténué par la fièvre et par l'enflure, résultats de la mauvaise nourriture, préférait continuer son service et traîner dans les rangs ses pieds endoloris, plutôt que d'entrer à l'hôpital. Les premiers jours du printemps, les soldats découvrirent dans la terre une certaine plante semblable à l'asperge, qu'ils appelèrent, on ne sait trop pourquoi, «racine douce», bien qu'elle fût au contraire très amère. On les voyait la chercher de tous les côtés, la déterrer et la manger, malgré la défense qui leur en avait été faite. Une nouvelle maladie, la tuméfaction des pieds, des mains et de la figure, considérée par les médecins comme provenant de l'emploi de cette plante nuisible, fit parmi eux de nombreuses victimes, et cependant l'escadron de Denissow se nourrissait principalement de cette racine. Il y avait quinze jours qu'il ne recevait plus qu'une ration réduite de biscuit, et les pommes de terre qu'on avait envoyées en dernier lieu se trouvaient gelées et germées.
Les chevaux, dont la maigreur était effrayante, ne se nourrissaient que de la paille des toits, et leur poil d'hiver se hérissait en touffes emmêlées.
Malgré toutes ces misères, officiers et soldats continuaient leur même existence. Pâles et la figure gonflée, couverts d'uniformes déchirés, les hussards s'alignaient comme d'habitude, allaient au fourrage, au pansage, nettoyaient leur fourniment, arrachaient la paille des toits, dînaient autour de leur chaudron et se levaient de là affamés, et plaisantant sur leur maigre chère et sur leur faim. À leurs moments de loisir, ils allumaient comme toujours leurs feux, s'y chauffaient tout nus, fumaient, triaient et cuisaient leurs pommes de terre gelées et gâtées, en se racontant des histoires sur les guerres de Potemkine et de Souvorow ou des récits merveilleux sur Alëcha, le panier percé, ou sur Mikolka, le manoeuvre.
Les officiers demeuraient par deux et par trois dans des cabanes délabrées. Les anciens s'occupaient de la paille, des pommes de terre (l'argent abondait, quoiqu'on n'eût rien à manger), et la plupart passaient leur temps à jouer aux cartes ou à d'autres jeux plus innocents, tels que les osselets et la svaïka[34]. On causait peu des affaires en général, surtout parce qu'on devinait qu'il n'y avait rien de bon à apprendre.
Rostow logeait avec Denissow, et le premier comprenait que, tout en ne lui parlant jamais de sa famille, c'était à son amour malheureux pour Natacha qu'il devait la recrudescence de son affection, et leur amitié réciproque n'en devenait que plus vive. Denissow exposait le plus rarement possible son ami au danger, et l'accueillait avec une joie expansive, lorsqu'il le voyait revenir sain et sauf. Dans une des reconnaissances où Rostow avait été envoyé pour chercher des vivres, il trouva dans un village voisin un vieux Polonais avec sa fille qui allaitait un enfant. À moitié nus, mourant de faim et de froid, ils n'avaient aucun moyen de s'éloigner. Il les amena au bivouac, les logea chez lui, et les secourut quelque temps jusqu'au rétablissement du vieillard. Un camarade, venant à causer de femmes, assura en riant que Rostow était le plus fin d'eux tous, et qu'il aurait bien dû leur faire faire connaissance avec la jeune et jolie Polonaise qu'il avait sauvée. Vivement blessé de ces propos, il répondit à l'officier par une volée d'injures, et Denissow eut toutes les peines du monde à les empêcher de se battre. Lorsque l'officier fut parti, Denissow, qui ignorait lui-même la nature des relations de son ami avec la Polonaise, lui fit des reproches sur son emportement:
«Mais comment veux-tu que j'agisse autrement? Je la regarde comme ma soeur et je ne puis te dire à quel point j'ai été blessé... car enfin c'est comme si...»
Denissow lui frappa sur l'épaule et se mit à marcher en long et en large, signe chez lui d'une forte émotion:
«Ah! quelle diable de race que ces Rostow...» murmura-t-il.
Et Nicolas vit briller des larmes dans les yeux de son ami.
XVI
Au mois d'avril, les troupes reçurent, avec une joie facile à comprendre, la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur. Le régiment de Pavlograd étant placé assez loin des avant-postes, en avant de Bartenstein, Rostow fut privé du plaisir de parader à la revue impériale.
Ils bivouaquaient, Denissow et lui, dans une hutte creusée sous terre et recouverte par les soldats, selon l'usage qui venait d'être récemment introduit, de gazon et de branchages. On creusait un fossé d'une archine[35] et demie de large, sur deux de profondeur et trois et demie de longueur. À l'un des bouts étaient pratiquées des marches, c'était l'entrée; le fossé lui-même formait la chambre, où chez les plus riches, tels que le commandant de l'escadron, une grande planche, occupant tout le fond du côté opposé à la sortie, et posée sur des pieux, représentait la table; le long du fossé, la terre formait un rebord d'une archine, c'étaient les deux lits et le canapé; le toit permettait de se tenir debout au milieu, et on pouvait même être assis sur son lit, en se rapprochant un peu de la table. Denissow, aimé de ses soldats, vivait toujours largement: aussi avait-on appliqué sur le fronton de sa hutte une planche avec un carreau brisé et recollé avec du papier. Lorsqu'il faisait très grand froid, on plaçait sur les marches, décorées par Denissow du nom de salon, une plaque de métal couverte de charbons allumés, tirés du foyer des soldats, et il en résultait une si bonne chaleur, que les officiers, réunis chez lui, y restaient simplement en manches de chemise.
Rostow, rentrant un jour de son service, tout mouillé et tout harassé après une nuit de veille, se fit apporter un tas de ces charbons allumés, changea de vêtements, fit sa prière, avala son thé, rangea ses paquets dans le coin qui était à lui, et s'étendit bien réchauffé sur sa couche, les bras passés sous sa tête, pour réfléchir tout à son aise à l'avancement qu'il allait recevoir à propos de la dernière reconnaissance qu'il avait faite.
Il entendit tout à coup dehors la voix irritée de son ami; s'étant penché vers la fenêtre pour voir à qui il en avait, il reconnut le maréchal des logis Toptchenko:
«Je t'avais pourtant défendu de leur laisser manger cette racine, criait Denissow, et cependant j'en ai vu un qui en emportait.
--Je l'ai défendu, Votre Noblesse, mais on ne m'écoute pas.»
Rostow se recoucha en se disant avec satisfaction: «Ma foi, j'ai fini ma besogne, c'est à lui maintenant de s'occuper de la sienne!» Lavrouchka, le domestique madré, se joignit à la conversation du dehors; il prétendait avoir aperçu, en allant à la distribution, des convois de boeufs et de biscuit.
«En selle, le second peloton! s'écria Denissow en s'éloignant.
--Où vont-ils?» se demanda Rostow.
Cinq minutes plus tard, son camarade rentra et se jeta, les pieds tout crottés, sur son lit, fuma une pipe d'un air de mauvaise humeur, fouilla dans ses effets, qu'il bouleversa, prit son fouet, son sabre, et disparut.
«Où vas-tu?» lui cria Rostow; mais l'autre, grommelant entre ses dents qu'il avait à faire, s'élança au dehors en s'écriant:
«Que Dieu et l'Empereur me jugent!»
Rostow entendit le bruit des pieds des chevaux dans la boue, et il s'endormit bien à son aise, sans s'inquiéter du départ de Denissow. Réveillé vers le soir, il s'étonna d'apprendre que son ami n'était pas revenu. Le temps était beau: deux officiers et un junker jouaient à la svaïka; il se joignit à eux. Au beau milieu de la partie, ils virent arriver des charrettes escortées d'une quinzaine de hussards sur leurs chevaux efflanqués. Arrivés au piquet, ils furent entourés par leurs camarades.
«Voilà les vivres! dit Rostow... et Denissow qui se lamentait!
--Quelle fête pour les soldats!» ajoutèrent les officiers.
Denissow parut le dernier, accompagné de deux officiers d'infanterie; ils causaient tous les trois avec vivacité:
«Je vous avertis, capitaine... cria l'un d'eux, maigre, de petite taille, et très irrité.
--Et moi je vous avertis que je ne rends rien!
--Vous en répondrez, capitaine, c'est du pillage... enlever les convois aux siens! Et nos soldats qui n'ont rien mangé depuis deux jours!
--Et les miens depuis deux semaines!
--C'est du brigandage, vous en répondrez! répliqua l'officier d'infanterie en haussant la voix.
--Laissez-moi donc tranquille! s'écria Denissow en s'échauffant tout à coup. Eh bien, oui, c'est moi qui répondrai, et pas vous! Que me chantez-vous là?... Prenez garde à vous. Marche!
--C'est bien! s'écria à son tour le petit officier, sans broncher, ni quitter la place.
--Au diable... marche!... et prenez garde à vous!... et Denissow fit tourner la tête au cheval de son antagoniste.
--Bien, bien, dit celui-ci d'un air menaçant et il prit un trot qui le secouait sur sa selle.
--Un chien, un chien vivant, un vrai chien sur une palissade!...» C'était la raillerie la plus sanglante qu'un cavalier pût adresser à un fantassin à cheval.--Je leur ai enlevé de force leur convoi! dit-il en riant et en s'approchant de Rostow.... Impossible de laisser nos hommes crever de faim!»
Les charrettes capturées étaient destinées à un régiment d'infanterie, mais, ayant appris par Lavrouchka qu'elles n'étaient pas escortées, Denissow s'en était emparé avec ses hussards. On distribua aussitôt des doubles rations de biscuit, et les autres escadrons en eurent leur part.
Le lendemain, le chef du régiment fit venir Denissow et le regardant à travers ses doigts écartés:
«Voilà, dit-il, comment j'envisage la chose: je ne veux rien en savoir et ne fais aucune enquête, mais je vous conseille de vous rendre à l'état-major, et d'y arranger votre affaire avec la direction des vivres. Faites votre possible pour donner un reçu constatant qu'il vous a été fourni tant; car autrement ce sera inscrit au compte du régiment d'infanterie, et l'enquête, une fois commencée, peut tourner mal.»
Denissow se rendit immédiatement à l'état-major, tout disposé à suivre ce conseil, mais à son retour il était dans un tel état, que Rostow, qui ne l'avait jamais vu ainsi, en fut terrifié. Il ne pouvait ni parler, ni respirer, et ne répondait aux questions de son ami que par des injures et des menaces lancées d'une voix faible et enrouée....
Rostow l'engagea à se déshabiller, à boire un peu d'eau, et envoya chercher le médecin.
«Comprends-tu cela?... On veut me juger pour pillage!... Donne-moi de l'eau!... eh bien, qu'on me juge; mais je punirai toujours les lâches, je le dirai à l'Empereur. Donne-moi de la glace!»
Le médecin le saigna, et un sang noir remplit toute une assiette. Une fois soulagé, il fut en état de raconter à Rostow ce qui lui était arrivé:
«J'arrive... où est le chef?... on me l'indique.... Il faudra que vous attendiez!... Impossible, mon service me réclame, j'ai fait trente verstes, je n'ai pas le temps d'attendre, annoncez-moi!... Il daigne enfin paraître, ce voleur en chef; il me fait la leçon: «C'est du brigandage!...--Le brigand, dis-je, n'est pas celui qui s'empare des vivres pour nourrir ses soldats, mais celui qui les fourre dans sa poche!» Bon, il m'engage alors à signer un reçu chez le commissaire, et m'annonce que l'affaire suivra son cours. J'entre chez le commissaire, il est à table.... Qui vois-je? Voyons, devine!... Qui est-ce qui nous affame? s'écria Denissow, en frappant la table de son bras malade avec une telle violence que la planche vacilla et que les verres s'entrechoquèrent.... Télianine! «Comment, c'est toi qui arrêtes nos vivres? Une fois déjà on t'a tapé sur la figure et tu t'en es tiré assez heureusement...» et je lui en ai dit, que c'était un plaisir! poursuivit-il avec une joie féroce, en montrant ses dents blanches sous ses noires moustaches.
--Voyons, ne crie pas, calme-toi, voilà le sang qui coule de nouveau; attends que je te bande le bras.»
On le coucha, et il se réveilla dans son état habituel.
Le lendemain, la journée n'était pas encore passée, que l'aide de camp du régiment vint le trouver d'un air sérieux et chagrin pour lui montrer le papier officiel du chef du régiment, et lui adressa des questions au sujet de l'aventure de la veille. Il lui confia également que l'affaire semblait prendre une tournure fâcheuse, qu'une commission militaire était nommée, et que, vu la sévérité déployée habituellement dans les cas de maraude et d'indiscipline, il devrait s'estimer heureux s'il n'était que dégradé.
L'affaire avait été exposée ainsi de la part des plaignants: le major Denissow, après avoir enlevé de force un convoi, s'était présenté sans y être invité, et «pris de vin», devant l'intendant en chef, l'avait appelé voleur, l'avait menacé de le frapper, et, emmené de là, s'était élancé dans les bureaux, y avait battu deux employés, dont l'un avait eu le bras foulé.
Denissow répondit en riant que c'était une histoire faite à plaisir, que ça n'avait aucun sens, qu'il n'avait peur d'aucun jugement, et que, si ces misérables l'attaquaient, il saurait bien leur fermer la bouche, et qu'ils s'en souviendraient.
Nicolas ne fut pas dupe du ton léger avec lequel il parlait de l'affaire, il le connaissait trop bien, pour ne pas deviner ses inquiétudes au sujet d'une affaire qui pouvait lui causer de grands désagréments. Tous les jours on venait l'ennuyer de nouvelles questions, de nouvelles explications, et, le premier mai, il reçut l'ordre de passer son commandement au plus ancien et de se présenter en personne à l'état-major de la division, pour y rendre compte du pillage dont l'accusait l'intendance. La veille, Platow fit une reconnaissance avec deux régiments de cosaques et deux escadrons de hussards. Denissow y fit preuve de son courage habituel, en s'avançant jusque sur les lignes des tirailleurs ennemis. Une balle française l'atteignit à la jambe. En temps ordinaire, il n'aurait fait aucune attention à cette légère blessure et n'aurait pas quitté le régiment, mais cette fois elle lui servit de prétexte pour se débarrasser de sa visite à l'état-major, et se faire envoyer à l'hôpital.
XVII
Au mois de juin eut lieu la bataille de Friedland, à laquelle les hussards de Pavlograd ne prirent aucune part, et qui fut suivie d'un armistice. Rostow, se sentant tout isolé sans son ami, n'en ayant eu aucune nouvelle depuis son départ, et inquiet des suites qu'avait pu avoir sa blessure, profita de la trêve pour se rendre à l'hôpital, situé dans un petit bourg, deux fois saccagé par les troupes russes et françaises. L'aspect en était d'autant plus sombre, que la saison était belle et que les champs réjouissaient la vue, pendant qu'on ne voyait dans ces rues ruinées que des habitants déguenillés, et des soldats ivres ou malades.
Une maison en pierres, dont les vitres étaient à moitié brisées, et entourée des restes d'une palissade, portait le nom d'hôpital. Quelques soldats, dont les membres étaient entourés de linge, pâles et bouffis, assis ou errants, se chauffaient au soleil.
À peine entré, Rostow fut saisi à la gorge par l'odeur de pharmacie et en même temps de décomposition qui y régnait. Il rencontra sur l'escalier un médecin militaire russe, un cigare à la bouche, accompagné d'un chirurgien:
«Je ne puis pas me fendre en deux, disait le premier, je t'attendrai ce soir chez Makar Alexéïévitch. Fais ce que tu pourras! N'est-ce pas la même chose?
--Qui demandez-vous, Votre Noblesse? dit le docteur à Rostow, pourquoi venez-vous ici chercher le typhus, quand vous avez échappé aux balles?... C'est ici la maison des pestiférés!
--Comment? demanda Rostow.
--Le typhus est terrible; qui entre ici est mort. Nous y avons résisté, Makéïew et moi, ajouta-t-il en montrant son collègue: cinq de nos confrères y ont succombé. Une semaine après l'entrée d'un nouveau..., et c'est fini. On nous a adjoint des Prussiens, mais cela leur déplaît, à nos alliés!»
Rostow lui expliqua qu'il désirait voir le major Denissow:
«Je ne sais pas, je ne le connais pas, et ce n'est pas étonnant; j'ai trois hôpitaux sur les bras, et quatre cents malades et plus! C'est encore heureux que les charitables dames allemandes nous envoient deux livres de café et de charpie par mois, sans cela nous n'y résisterions pas... quatre cents, entendez-vous, sans compter les nouveaux à recevoir.»
L'air fatigué et épuisé du chirurgien trahissait son impatience de voir le docteur bavard continuer son chemin.
«Le major Denissow, répéta Nicolas, blessé à Molliten?
--Ah oui! je crois qu'il est mort, n'est-ce pas, Makéïew? dit le docteur avec la plus parfaite indifférence; mais le chirurgien fut d'un autre avis.
--Est-ce un roux, de haute taille?» demanda le docteur, et au signalement que lui en donna Rostow, il s'écria avec joie:
«Oui, oui, je me rappelle, il doit être mort. Du reste, je vais regarder sur mes listes. Sont-elles chez toi, Makéïew?
--Elles sont chez Makar Alexéïévitch. Ayez l'obligeance, dit Makéïew, en s'adressant à Rostow, d'entrer vous-même dans la salle des officiers.
--Je vous engage, mon cher, à ne pas y aller, vous risqueriez d'y laisser votre peau, dit le docteur; mais Rostow prenant congé de lui, pria le chirurgien de l'y conduire.
--Ne vous en prenez qu'à vous-même s'il vous arrive malheur,» lui cria le médecin du bas de l'escalier.
L'odeur de l'hôpital était si écoeurante dans le sombre corridor qu'ils traversaient, que Nicolas se boucha les narines, et s'arrêta même tout étourdi. Une porte s'ouvrit à droite, un squelette en sortit pâle, maigre, nu-pieds, marchant sur des béquilles, et regardant les nouveaux venus avec envie. Notre hussard jeta un coup d'oeil dans la salle, et vit des malades et des blessés couchés par terre sur de la paille, ou sur leurs manteaux.
«Peut-on entrer? demanda-t-il.
--Il n'y a rien à voir,» répliqua le chirurgien; mais, cette réponse ne faisant qu'aiguillonner sa curiosité, Rostow entra dans les chambres des soldats. L'odeur y était encore plus acre et plus violente, car c'était là le foyer même de l'infection.
Dans une longue salle, exposée à un soleil ardent, étaient alignés, la tête contre le mur et laissant un passage au milieu, les blessés et les malades, dont la plupart avaient le délire et ne s'inquiétaient guère des survenants. Les autres, relevant la tête en les voyant entrer, tournèrent vers eux leurs figures de cire, sur lesquelles on lisait l'espérance d'un secours providentiel, et une jalousie involontaire à la vue de la bonne mine de Rostow. Celui-ci s'avança jusqu'au milieu de la chambre, et portant au loin, par les portes entr'ouvertes, son regard jusque dans les sections voisines, il n'aperçut partout que le même spectacle sinistre, qu'il considéra en silence. À ses pieds, presque en travers du passage, gisait un malade, un cosaque sans doute, facile à reconnaître à la coupe de ses cheveux; les jambes et les bras écartés, le visage enflammé, les yeux retournés et n'en laissant plus voir que le blanc, les veines des pieds et des mains gonflées et près d'éclater, il frappait sa tête contre le plancher, et répétait d'une voix rauque toujours le même mot. Rostow se pencha pour mieux entendre:
«À boire, à boire!» disait ce malheureux.
Regardant autour de lui, il se demanda où il pourrait transporter le mourant et lui donner de l'eau.
«Qui donc les soigne?» demanda-t-il au chirurgien.
Au même moment, un soldat du train, sortant de l'autre pièce et le prenant pour un des chefs inspecteurs de l'hôpital, fit le salut militaire en passant devant lui:
«Transporte-le ailleurs et donne-lui de l'eau.
--Entendu, Votre Noblesse, répondit le soldat sans bouger.
--On n'en fera rien,» se dit Rostow, et il allait sortir, lorsqu'il se sentit instinctivement attiré vers un coin de la chambre par un regard fixé obstinément sur lui. Un vieux soldat, au teint jauni, à l'expression sombre, à la barbe grise et inculte, semblait vouloir lui demander quelque chose. Il s'approcha de lui et vit qu'une de ses jambes avait été amputée au-dessus du genou. Son voisin, un tout jeune homme, immobile, étendu la tête renversée en arrière, le visage d'une blancheur mate, les yeux fixes sous ses paupières à demi closes, attira l'attention de Rostow. Il frémit: «Mais il me semble, dit-il, que celui-ci est....