La guerre et la paix, Tome I

Chapter 41

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--Pourquoi? c'est bien simple: mon père est l'un des hommes les plus remarquables de son siècle. Il se fait vieux, et, sans être précisément dur, il a trop d'activité de caractère. L'habitude qu'il a d'un pouvoir illimité le rend terrible, à présent surtout qu'il le tient, en qualité de général en chef, de l'empereur lui-même. Il y a quinze jours, si j'avais tardé de deux heures, il aurait fait pendre un misérable employé à Youknow. Personne, excepté moi, n'ayant d'empire sur lui, je suis obligé de servir, pour l'empêcher de commettre des actes qui, plus tard, le condamneraient à des remords éternels.

--Vous voyez bien!

--Oui, mais ce n'est pas comme vous l'entendez. Je ne souhaitais et ne souhaite aucun bien à ce scélérat d'employé, qui a volé des bottes aux miliciens; j'aurais été même enchanté de le voir pendre, mais c'est mon père qui me faisait de la peine, et mon père ou moi, c'est la même chose!»

Les yeux du prince André s'animaient de plus en plus d'un éclat fiévreux, à mesure qu'il cherchait à prouver à Pierre qu'il ne se préoccupait jamais du bien à faire à son prochain:

«Tu veux donner la liberté à tes paysans? c'est une bonne chose; mais, crois-moi, elle ne profitera, ni à toi, qui, je suppose, n'as jamais, ni battu, ni exilé personne, ni à tes paysans, qui ne s'en trouvent pas plus mal pour être battus et envoyés en Sibérie, car là-bas leurs plaies ont tout le temps de se cicatriser... ils y recommencent la même vie animale que par le passé, et ils se retrouvent exactement aussi heureux. Mais sais-tu pour qui je la désirerais? Pour ceux dont le moral se dégrade par l'abus qu'ils font de leur pouvoir, en infligeant des punitions arbitraires, et qui, voués par là au remords, finissent par l'étouffer en eux-mêmes et par s'endurcir peu à peu. Tu n'as peut-être jamais vu, comme moi, de bonnes natures, élevées dans les traditions de ce pouvoir sans frein, devenir, avec les années, irritables, cruelles, incapables de se dominer et accroissant ainsi chaque jour la somme de leur malheur. Voilà ceux que je plains, et pour lesquels la liberté des paysans serait un bienfait! Oui, c'est la dignité de l'homme que je pleure, la paix de la conscience, la pureté des sentiments, mais quant aux dos et aux fronts des autres, ils n'en resteront pas moins des dos et des fronts, qu'on les batte ou qu'on les rase!»

À l'emportement que le prince André mettait dans cette discussion, Pierre devinait involontairement que ces pensées lui étaient suggérées par le caractère de son père.

«Non, mille fois non, dit-il, je ne serai jamais de votre avis!»

XII

Ils se mirent en route dans la soirée pour Lissy-Gory; le prince André rompait parfois le silence par quelques mots qui témoignaient de la bonne disposition de son humeur; mais il avait beau lui montrer ses champs et lui expliquer les perfectionnements agronomiques qu'il y avait introduits, Pierre, absorbé dans ses réflexions, ne répondait que par monosyllabes. Il se disait que son ami était malheureux, qu'il était dans l'erreur, qu'il ne connaissait pas la vraie lumière, qu'il était de son devoir à lui de l'aider, de l'éclairer et de le relever. Mais il sentait aussi qu'à sa première parole le prince André renverserait d'un mot toutes ses théories; il avait peur de commencer, peur surtout d'exposer à sa satire l'arche sainte de ses croyances.

«Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? dit-il tout à coup, en baissant la tête, comme un taureau qui s'apprête à donner un coup de corne. Vous n'en avez pas le droit!

--De penser quoi? demande le prince André étonné.

--De penser ainsi à la vie, à la destinée de l'homme. C'étaient aussi mes idées, et savez-vous ce qui m'a sauvé? La franc-maçonnerie! Ne souriez pas: elle n'est pas, comme je le pensais et comme je le croyais, une secte religieuse qui se borne à de vaines cérémonies, mais elle est l'unique expression de ce qu'il y a de meilleur, d'éternel dans l'humanité...» Et il lui expliqua que la franc-maçonnerie, comme il la comprenait, était la doctrine chrétienne, affranchie des entraves sociales et religieuses, et la simple mise en action de l'égalité, de la fraternité, de la charité.

«Notre sainte association est la seule qui comprenne le vrai but de la vie, tout le reste est un mirage; en dehors d'elle, tout est mensonge et iniquité, si bien qu'en dehors d'elle il ne reste plus à un homme bon et intelligent qu'à végéter, comme vous le faites, en se gardant seulement de faire du tort à son prochain. Mais si une fois vous admettez nos principes fondamentaux, si vous entrez dans notre ordre, si, vous y abandonnant, vous vous laissez diriger par lui, vous sentirez aussitôt, comme je l'ai senti moi-même, que vous êtes un anneau de cette chaîne invisible et éternelle, dont le premier chaînon est caché dans les cieux.»

Le prince André regardait devant lui et écoutait sans mot dire, se faisant parfois répéter ce que le bruit des roues l'avait empêché d'entendre. L'éclat de ses yeux, son silence même faisaient espérer à Pierre que ses paroles n'avaient pas été vaines, et qu'elles ne seraient pas reçues avec ironie.

Ils arrivèrent ainsi à une rivière débordée qu'il fallait traverser en bac; ils descendirent de la voiture, pendant qu'on la plaçait sur le bac avec les chevaux.

Le prince André, appuyé à la balustrade, regardait silencieusement cette masse d'eau qui scintillait au soleil couchant:

«Eh bien, qu'en pensez-vous? pourquoi ne répondez-vous pas?

--Ce que je pense? mais je t'écoute! Tout cela est fort bien! Tu me dis: entre dans notre ordre et nous t'enseignerons le but de la vie, la destination de l'homme et les lois qui régissent le monde. Mais qui êtes-vous donc? des hommes! D'où vient alors que vous sachiez tout et d'où vient que je ne voie pas ce que vous voyez? Pour vous, la vertu et la vérité doivent régner sur la terre, et moi, je ne m'en aperçois pas!

--Croyez-vous à la vie future? lui demanda Pierre, en, l'interrompant.

--À la vie future? murmura le prince André. Pierre, trouvant une négation dans cette réponse de son ami, et connaissant de longue date son athéisme, poursuivit:

--Vous me dites que vous ne pouvez voir le règne de la vertu et de la vérité sur cette terre? je ne le vois pas non plus et on ne peut pas le voir, si on considère notre vie comme la fin de tout. Sur cette terre, il n'y a ni vérité, ni vertu... tout est mensonge; mais dans la création universelle, c'est la vérité qui gouverne. Sans doute, nous sommes les enfants de cette terre, mais dans l'éternité nous sommes les enfants de l'univers. Je sens malgré moi que je suis une parcelle de cet harmonieux et immense ensemble. Je sens que, dans cette innombrable myriade d'êtres, qui sont les manifestations de la divinité ou de cette force supérieure, si vous l'aimez mieux, je suis un chaînon, un degré dans l'échelle ascendante. Si je vois clairement devant mes yeux cette échelle qui monte de la plante jusqu'à l'homme, pourquoi supposerais-je qu'elle s'arrête à moi, sans monter plus haut? De même que rien ne se perd dans ce monde, de même je ne puis me perdre dans le néant! Je sais que j'ai été et que je serai! Je sais qu'à part moi et au-dessus de moi vivent des esprits, et que dans ce monde demeure la vérité!

--Oui, c'est la doctrine de Herder, dit le prince André, mais ce n'est pas elle qui me convaincra! La vie et la mort, voilà ce qui vous persuade!... Lorsqu'on voit un être qui vous est cher, qui est lié à votre existence, envers lequel on a eu des torts qu'on espérait réparer... (et sa voix trembla)... et que tout à coup cet être souffre, se débat sous l'étreinte de la douleur et cesse d'exister... on se demande pourquoi! Qu'il n'y ait pas de réponse à cela, c'est impossible, et je crois qu'il y en a une! Voilà ce qui peut convaincre, voilà ce qui m'a convaincu.

--Mais, dit Pierre, n'ai-je pas dit la même chose?

--Non, je veux dire que ce ne sont pas les raisonnements qui vous mènent à admettre la nécessité de la vie future, mais lorsqu'on marche à deux dans la vie, et que tout à coup votre compagnon disparaît, là-bas, dans le vide, qu'on s'arrête devant cet abîme, qu'on y regarde... la conviction s'impose, et j'ai regardé!...

--Eh bien, alors! Vous savez qu'il y a un là-bas, et qu'il y a quelqu'un, c'est-à-dire la vie future et Dieu!»

Le prince André ne répondit rien. La calèche et les chevaux avaient depuis longtemps passé sur l'autre rive, le soleil était descendu à moitié, et la gelée du soir couvrait de son givre brillant les mares autour de la descente qui menait à la rivière, pendant que Pierre et André, au grand étonnement des domestiques, des cochers et des passeurs, discutaient encore sur le bac:

«S'il y a un Dieu, il y a une vie future, donc la vérité et la vertu existent; le bonheur suprême de l'homme doit consister dans ses efforts pour les atteindre. Il faut vivre, aimer et croire que nous ne vivons pas maintenant seulement sur ce lambeau de terre, mais que nous avons vécu et vivons éternellement dans cet infini...»

Et Pierre indiquait le ciel.

Le prince André, toujours appuyé contre la balustrade, l'écoutait, pendant que son regard errait sur la surface assombrie de l'eau, à peine éclairée par les derniers rayons empourprés du soleil qui allaient s'éteignant peu à peu. Pierre se tut. Tout était calme, et l'on n'entendait plus contre la quille du bateau, arrêté depuis longtemps, qu'un faible clapotis qui semblait murmurer: «C'est la vérité! crois-y!» Bolkonsky soupira, ses yeux se tournèrent, doux et tendres, vers la figure émue et exaltée de Pierre, intimidé comme toujours par la supériorité qu'il reconnaissait en son ami.

«Oh! si c'était ainsi! dit ce dernier. Mais partons,» ajouta-t-il.

En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie morale toute différente.

XIII

Il faisait déjà sombre lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée principale de la maison de Lissy-Gory, et le prince André attira en souriant l'attention de Pierre sur l'agitation qui se manifesta, à leur vue, du côté d'une petite entrée latérale. Une petite vieille courbée sous le poids d'un sac, et un homme de petite taille, à longs cheveux, et habillé de noir, s'enfuirent aussitôt; deux femmes coururent les rejoindre, et tous les quatre, se retournant effrayés pour examiner la voiture, disparurent par un escalier de service.

«Ce sont les hommes de Dieu[33], que Marie recueille, dit le prince André, ils m'ont pris pour mon père, car il les fait chasser, tandis qu'elle les reçoit. En cela seul elle ose lui désobéir.

--Mais qu'est-ce que «les hommes de Dieu»? demanda Pierre.

Le prince André n'eut pas le temps de lui répondre. Les domestiques étant sortis à leur rencontre, il les questionna sur l'arrivée probable de son père, qu'on attendait de la ville voisine à tout instant.

Laissant Pierre dans son appartement, qui était toujours préparé pour le recevoir, le prince André passa dans la chambre de l'enfant et revint ensuite pour mener Pierre chez sa soeur:

«Je ne l'ai pas encore vue, elle se cache avec ses «hommes de Dieu», nous allons les surprendre, elle sera sans doute très confuse, mais tu les verras. C'est curieux, ma parole!

--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

--Attends, tu vas les voir.»

La princesse Marie se troubla et rougit jusqu'au blanc des yeux, quand elle les vit entrer dans sa petite chambre, où brillaient les images dorées éclairées par les lampes. Il y avait, à côté d'elle, sur le canapé, un jeune garçon en habit de frère convers, avec un nez aussi long que les cheveux, et près d'elle également, dans un fauteuil, une petite vieille toute ratatinée, toute ridée, dont la figure avait une expression d'extrême douceur et d'humilité.

«André, pourquoi ne pas m'avoir prévenue? dit la princesse Marie d'un ton de reproche, en se mettant devant ses pèlerins, comme une poule qui cache ses poussins.

--Je suis charmée de vous voir,» ajouta-t-elle en se tournant vers Pierre, qui lui baisait la main. Elle l'avait connu enfant; son affection pour André, ses malheurs et surtout sa bonne et honnête figure la disposaient en sa faveur. Elle le regardait de ses yeux profonds et doux, et semblait lui dire: «Je vous aime bien et, je vous en supplie, ne vous moquez pas des «miens». Une fois les premiers compliments échangés, elle les engagea à s'asseoir.

«Ah! voilà Ivanouchka, dit le prince André, en indiquant d'un sourire le jeune néophyte.

--André! murmura la princesse d'un ton suppliant.

--Il faut que vous sachiez que c'est une femme, dit le prince André.

--André, au nom du ciel!» reprit sa soeur.

On voyait que les vaines supplications de la princesse Marie et les plaisanteries du prince André au sujet des pèlerins étaient chose habituelle entre eux.

«Mais, ma bonne amie, vous devriez au contraire m'être reconnaissante d'expliquer à Pierre votre intimité avec ce jeune homme.

--Vraiment!» dit Pierre avec curiosité, mais cependant d'un ton grave, qui acheva de lui gagner le coeur de la princesse Marie.

Leur bienfaitrice se préoccupait bien à tort pour «les siens», car ceux-ci n'éprouvaient aucune gêne. La petite vieille, après avoir renversé sa tasse sur sa soucoupe à côté du morceau de sucre tout grignoté, se tenait immobile et les yeux baissés sur son fauteuil, en jetant à droite et à gauche des regards sournois, et en attendant l'offre d'une nouvelle tasse. Ivanouchka buvait à petites gorgées le thé qui remplissait sa soucoupe, et regardait en dessous les deux jeunes gens, de ses yeux qui exprimaient la ruse féminine.

«Où as-tu été? à Kiew? demanda le prince André.

--J'y ai été, mon père, répondit la petite vieille. C'est à Noël que je me suis rendue digne de recevoir, chez les saints, la sainte et céleste communion; maintenant je viens de Koliasine. Une grande grâce s'y est révélée!

--Et Ivanouchka est avec toi?

--Non, je suis seule, répondit Ivanouchka, en s'efforçant de prendre une voix de basse. Nous ne nous sommes rencontrées qu'à Youknow avec Pélaguéïouchka...»

Celle-ci, ne se possédant pas du désir de raconter ce qu'elle avait vu, l'interrompit:

«Oui, mon père, une grande grâce s'est révélée à Koliasine!

--Quoi donc? de nouvelles reliques? demanda le prince André.

--Voyons, André!... Ne lui raconte rien, Pélaguéïouchka.

--Mais pourquoi donc, ma bonne mère, ne pas le lui raconter? Je l'aime, il est bon, c'est un élu de Dieu, c'est mon bienfaiteur.... Je n'ai pas oublié, vois-tu, qu'il m'a donné dix roubles. Comme j'étais à Kiew, Kirioucha me dit, Kirioucha, vous savez bien, l'innocent, un véritable homme de Dieu, qui marche nu-pieds été et hiver, Kirioucha me dit: «Pourquoi erres-tu en pays étranger? Va à Koliasine, une image miraculeuse de notre sainte mère la Vierge s'y est montrée.» Alors j'ai dit adieu aux saints, et j'y suis allée!... Et arrivée là, poursuivit la vieille d'un ton monotone, ceux que je rencontrais me disaient: «Nous possédons une grande grâce: l'huile sainte découle de la joue de notre sainte mère la Vierge....

--C'est bon, c'est bon, dit la princesse Marie en rougissant, tu raconteras cela une autre fois.

--Permettez-moi, dit Pierre, de lui adresser une question. Tu l'as vu de tes propres yeux?

--Certainement, mon père, certainement, j'ai été trouvée digne de cette grâce: le visage était tout resplendissant d'une lumière céleste, et l'huile dégouttait, dégouttait, de la joue.

--Mais c'est une supercherie! objecta Pierre, qui l'avait écoutée avec attention.

--Ah, notre père, que dis-tu là? s'écria avec terreur Pélaguéïouchka, en se tournant vers la princesse Marie, comme pour l'appeler à son secours.

--C'est ainsi qu'on trompe le peuple, poursuivit-il.

--Seigneur Jésus! s'écria la pèlerine en se signant. Oh! ne répète pas cela, mon père. Je connais un «Général» qui ne croyait pas, et qui disait: «Ce sont les moines qui trompent!» Oui, il l'a dit, et il est devenu aveugle!... Et alors il a rêvé, et il a vu notre sainte Vierge de Petchersk, qui lui a dit: «Crois en moi et je te guérirai!».... Et alors il a prié, supplié: «Menez-moi, menez-moi à elle!».... Je te raconte la sainte vérité, car je l'ai vu, lorsqu'on l'a amené aveugle et lorsqu'il s'est jeté devant elle en lui disant: «Guéris-moi et je te donnerai ce que j'ai reçu en cadeau du Tsar.» Je l'ai vu, et j'ai vu l'étoile qui y est incrustée, car elle lui a rendu la vue!... C'est péché de parler ainsi, et Dieu te punira.

--Quoi, quelle étoile? demanda Pierre.

--C'est sans doute qu'on a promu au grade de général notre sainte mère la Vierge,» dit le prince André en souriant.

Pélaguéïouchka pâlit, en joignant les mains avec désespoir.

«Dieu, Dieu, quel péché, et tu as un fils! dit-elle en devenant toute rouge, de pâle qu'elle était.... Qu'as-tu dit? Que Dieu te pardonne!» et elle se signa. «Ah! que Dieu lui pardonne,» ajouta-t-elle en s'adressant à la princesse Marie, et en rassemblant ses hardes pour s'en aller.

Elle était prête à pleurer, elle avait peur, elle avait honte de profiter des bienfaits d'une maison où on parlait ainsi, et peut-être en même temps regrettait-elle d'être obligée d'y renoncer.

«Quel plaisir avez-vous à les troubler dans leur foi? dit la princesse Marie. Pourquoi êtes-vous venus?

--Mais, princesse, c'est une plaisanterie que j'ai faite à Pélaguéïouchka! Princesse, ma parole, je n'ai pas voulu l'offenser. Ce n'est pas sérieux, je t'assure!»

Pélaguéïouchka s'arrêta d'un air incrédule, mais la sincérité du repentir qui se lisait sur les traits de Pierre et le regard affectueux du prince André l'apaisèrent peu à peu.

XIV

Remise de son émotion et ramenée à son sujet favori, elle leur parla du père Amphiloche, de sa sainte existence, et comme quoi sa main sentait l'encens; comment aussi à Kiew, à son dernier pèlerinage, un moine de sa connaissance lui avait donné les clefs des catacombes, et comment elle y avait passé quarante-huit heures avec les saints, ayant un morceau de pain sec pour toute nourriture:

«Je priais devant l'un, puis je disais mes prières devant un autre. Je dormais un petit peu, je baisais un troisième; et quelle paix, ma mère, quelle paix céleste! Je n'avais plus envie de remonter sur la terre du bon Dieu.»

Pierre l'écoutait et l'observait attentivement; le prince André quitta la chambre, et sa soeur, abandonnant à elles-mêmes «les hommes de Dieu», emmena Pierre au salon.

«Vous êtes très bon, lui dit-elle.

--Je n'ai pas voulu l'offenser, croyez-moi; j'apprécie ses sentiments!»

La princesse Marie lui répondit par un sourire:

«Je vous connais depuis longtemps, je vous aime comme un frère. Comment avez-vous trouvé André? Il m'inquiète. Sa santé était meilleure l'hiver dernier, mais au printemps sa blessure s'est rouverte, et le médecin lui conseille de faire une cure à l'étranger. Son moral aussi me tourmente: il ne peut pas, à l'exemple de nous autres femmes, pleurer son chagrin, mais il le porte en dedans de lui-même; aujourd'hui il est gai, animé, grâce à votre arrivée... c'est si rare! Tâchez de lui persuader de voyager, il a besoin d'activité, et cette vie monotone le tue... on ne le remarque pas, mais je le vois!»

À dix heures du soir, les domestiques s'élancèrent sur le perron, au tintement des clochettes de l'attelage qui ramenait le vieux prince. Pierre et André allèrent à sa rencontre.

«Qui est-ce? demanda le vieux en descendant de voiture.--Ah oui! très content! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune homme, embrasse-moi... là!»

Il était de bonne humeur, et le combla de tant de prévenances, que le prince André les trouva, une heure plus tard, engagés dans une vive discussion. Pierre prouvait qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus de guerre, tandis que le vieux prince, sans se fâcher, mais en le raillant, soutenait le contraire:

«Pratique une saignée, mets de l'eau à la place du sang, et alors il n'y aura plus de guerre! Chimères de femme, chimères de femme!» ajouta-t-il, en tapant affectueusement sur l'épaule de son adversaire, et en s'approchant de la table, où son fils, qui ne voulait pas prendre part à la conversation, examinait les papiers qu'il avait apportés.

«Le maréchal de la noblesse, lui dit-il, le comte Rostow, n'a guère fourni que la moitié de son contingent, et, arrivé une fois en ville, il s'est imaginé de m'inviter à dîner! Je lui en ai donné un... de dîner! Regarde ce papier!... Sais-tu qu'il me plaît, ton ami, il me réveille! Un autre vous raconte des choses intelligentes, et on n'a pas envie de les écouter, tandis que celui-ci me bombarde de balivernes, qui amusent ma vieille tête. Allez, allez souper, je vous rejoindrai peut-être pour me disputer encore.... Tu me feras le plaisir d'aimer ma sotte princesse Marie, n'est-ce pas?»

Pendant ce séjour à Lissy-Gory, Pierre apprécia tout le charme de l'affection qui l'unissait au prince André. Le vieux prince et la princesse Marie, qui le connaissaient à peine quand il y était arrivé, le traitaient déjà en ancien ami. Il se sentait aimé, non seulement de cette dernière, dont il avait gagné le coeur par sa douceur envers ses protégés, mais même du petit bonhomme d'un an, le prince Nicolas, comme l'appelait son grand-père; l'enfant lui souriait et se laissait porter par lui. Mlle Bourrienne et l'architecte suivaient d'un air radieux ses conversations avec le vieux prince. Celui-ci avait assisté au souper, c'était une faveur marquée pour Pierre, et son amabilité ne se démentit pas un instant, pendant les deux jours que son hôte passa à Lissy-Gory.

Lorsque la famille se réunit après son départ, et que, par une conséquence naturelle de sa visite, on se mit à analyser son caractère, tous, chose bien rare, s'unirent pour en faire l'éloge et pour exprimer la sympathie qu'il leur avait inspirée.

XV

Rostow, de retour après son congé, sentit, pour la première fois, la force des liens qui l'attachaient à Denissow et à son régiment.

À la vue du premier hussard à l'uniforme déboutonné, à la vue de Dementiew le roux, à la vue des piquets de chevaux alezans, et enfin à la vue de Lavrouchka criant joyeusement à son maître: «Le comte est arrivé!» à l'embrassade de Denissow, ébouriffé, endormi, sortant en hâte de sa hutte, et à l'accolade de ses camarades, Rostow éprouva la même sensation qu'à son arrivée à la maison paternelle, lorsque son père, sa mère, ses soeurs l'avaient étouffé de baisers; et des larmes de joie, lui montant au gosier, l'empêchèrent de parler.