La guerre et la paix, Tome I

Chapter 40

Chapter 403,849 wordsPublic domain

Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000 roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse Catherine et à ses soeurs; 18 000 en pensions et en fondations de charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000 environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter, sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût, ni la capacité voulue.

Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques.

L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc., que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui, faites-le.»

Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.

Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement. Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.

Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à pratiquer, les bonnes moeurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre mission,--la régénération de l'humanité,--et qu'il possédait d'autres vertus,--l'amour du prochain et la générosité.

Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre compte _de visu_ des parties déjà réalisées de son programme, et de la situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait l'intention de combler de bienfaits.

L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions.

Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient sans doute un peu, mais, au fond du coeur, il en éprouvait une douce émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté, les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros bleu.

Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui, tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-coeur, et rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans, étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable.

«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait Pierre, et combien peu nous y songeons!»

Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien qu'il aurait encore pu faire.

L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons. Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient parfaitement heureux.

Pierre lui donnait raison dans le fond de son coeur: il ne pouvait se représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de justice, il ne voulait en démordre à aucun prix.

L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement payer.

XI

À son retour du Midi, Pierre, qui se trouvait dans la plus heureuse disposition d'esprit imaginable, mit à exécution son projet d'aller faire une visite à son ami Bolkonsky, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans.

Bogoutcharovo était situé au milieu d'une plaine zébrée de champs et de forêts, dont quelques parties étaient abattues, et qui n'offrait à l'oeil rien de bien pittoresque. La maison et ses dépendances s'élevaient au bout du village, dont les isbas[32] s'alignaient le long de la grand'route, au delà d'un étang creusé et empli d'eau si nouvellement, que l'herbe n'avait pas encore eu le temps de verdir sur ses bords, et au milieu d'un tout jeune bois, que dépassaient quelques pins de haute taille.

Les dépendances se composaient d'une grange, d'une écurie et d'un bain; la maison se composait de deux ailes et d'un grand corps de logis en pierre, avec une façade demi-circulaire encore inachevée; elle était encadrée par les contours d'un jardin. Les palissades et les portes cochères étaient solides et neuves; on voyait sous un hangar deux pompes à incendie et un tonneau peint en vert. Les chemins, tracés en ligne droite, étaient coupés par des ponts à balustrades solidement construits. Tout portait l'empreinte de la bonne tenue et de l'ordre. À la question: «Où est le prince?» les gens de service répondirent en indiquant une maisonnette toute neuve, sur le bord même de l'étang. Le vieux menin du prince André, Antoine, aida Pierre à descendre de calèche, et le fit entrer dans une petite antichambre, fraîchement décorée.

Il fut frappé de la simplicité de cette demeure, qui contrastait avec les brillantes conditions d'existence qui entouraient son ami, lors de leur dernière entrevue. Il entra avec précipitation dans la pièce suivante, qui exhalait l'odeur du sapin et qui n'était même pas encore blanchie. Antoine passa devant lui, et courut, sur la pointe du pied, frapper à la porte d'en face.

«Qu'y a-t-il? demanda une voix dure et désagréable.

--Une visite! répondit Antoine.

--Prie-la d'attendre.» Et l'on entendit comme le bruit d'une chaise qu'on reculait. Pierre s'avança vivement, et se heurta sur le pas de la porte contre le prince André. Relevant ses lunettes et l'embrassant, il put l'examiner de près:

«Voilà une surprise!... j'en suis charmé,» dit le prince; mais Pierre gardait le silence, sans quitter des yeux son ami, dont le changement de physionomie l'avait frappé. Malgré la bienveillance de son accueil, le sourire de ses lèvres, et ses efforts pour donner à ses yeux un joyeux éclat, ses yeux restaient mornes et éteints. Maigri, pâli, vieilli, tout témoignait chez lui, depuis son regard jusqu'aux plis de son front, de la concentration de son esprit sur une seule pensée. Cette expression inaccoutumée du visage du prince troublait et gênait Pierre au delà de toute expression.

Comme il arrive toujours après une longue séparation, la conversation, composée de questions et de réponses faites à bâtons rompus, effleurait à peine les sujets les plus intimes, ceux-là mêmes qu'ils savaient devoir exiger une longue causerie. Enfin elle devint peu à peu plus régulière, et les phrases sans suite cédèrent la place aux histoires sur le passé et aux projets pour l'avenir. Il fut question du voyage de Pierre, de ses occupations, de la guerre, et l'expression préoccupée et abattue du prince André s'accentua encore davantage, pendant qu'il écoutait Pierre, et que celui-ci lui parlait, avec une animation fébrile, de son passé et de son avenir. Il semblait que le prince André, alors même qu'il l'aurait voulu, n'aurait pu y prendre intérêt, et Pierre commençait à sentir qu'il n'était pas convenable de se laisser aller, en sa présence, à tous les rêves de bonheur et de bienfaisance qu'il caressait dans son imagination. Il n'osait, par crainte du ridicule, exposer les nouvelles théories maçonniques, que son dernier voyage avait réveillées chez lui dans toute leur force; et pourtant il brûlait du désir de prouver à son ami qu'il n'était plus le même homme qu'il avait connu à Pétersbourg, mais un autre Pierre, meilleur et régénéré.

«Je ne puis vous dire par où j'ai passé dans ces derniers temps; je ne me reconnais plus moi-même.

--Oui, tu es bien changé en beaucoup de choses, dit le prince André.

--Et vous? quels sont vos projets?

--Mes projets? dit-il ironiquement, mes projets? répéta-t-il, comme si ce mot l'étonnait;--tu le vois, je bâtis, et je compte habiter ici tout à fait l'année prochaine.

--Ce n'est pas ça, je vous demandais... dit Pierre.

--Mais à quoi bon parler de moi? ajouta le prince en l'interrompant. Conte-moi ton voyage.... Qu'as-tu vu? qu'as-tu fait dans tes biens?»

Pierre entama son récit, en dissimulant le plus possible la part qu'il avait prise aux améliorations introduites dans l'administration de ses terres. Tout en l'écoutant sans grand intérêt, le prince achevait parfois le tableau tracé par Pierre, en le raillant un peu de son enthousiasme à propos des vieilleries usées et ressassées qu'il prenait pour des nouveautés.

Se sentant mal à l'aise dans la société du prince André, Pierre finit par laisser tomber la conversation:

«Écoute, mon cher, reprit ce dernier,--qui éprouvait, on le voyait bien, la même contrainte,--je suis ici en camp volant, comme tu le vois, je n'y suis venu que pour jeter un coup d'oeil, et je m'en retourne ce soir à Lissy-Gory, viens avec moi: je te ferai faire connaissance avec ma soeur.... Au fait, ne la connais-tu pas? poursuivit-il pour dire quelque chose à cet ami, avec lequel il ne se sentait plus en communion d'idées. Nous partirons après dîner... et maintenant allons voir ma nouvelle installation.»

Ils sortirent et ne parlèrent plus que de politique et d'objets en l'air, comme des personnes peu intimes. Le prince André ne montra quelque intérêt qu'en faisant à Pierre les honneurs de ses nouvelles constructions, mais là même, en se promenant avec lui sur les échafaudages, il s'arrêta brusquement au milieu de ses explications, et lui dit:

«Allons dîner, tout cela n'est guère intéressant.»

Pendant le repas, le hasard amena sur le tapis le mariage de Besoukhow:

«J'en ai été fort étonné,» lui dit son ami.

Pierre se troubla, rougit et ajouta avec précipitation:

«Je vous raconterai un jour comment tout cela est arrivé. Mais c'est fini, et pour toujours!

--Pour toujours? Le toujours n'existe jamais.

--Mais vous savez néanmoins comment l'affaire s'est terminée? Vous avez entendu parler du duel?

--Oui, j'ai su que tu avais encore dû en passer par là!

--Je remercie Dieu du moins d'une chose, c'est de n'avoir pas tué cet homme, dit Pierre.

--Pourquoi donc? Tuer un chien enragé, c'est même très bien.

--Oui, mais tuer un homme, ce n'est pas bien, c'est injuste....

--Pourquoi injuste? Il ne nous est pas donné de savoir ce qui est juste ou injuste! L'humanité s'est toujours trompée et se trompera toujours sur ce sujet.

--L'injuste, c'est le mal qu'on peut faire au prochain, dit Pierre, voyant avec plaisir que son ami reprenait intérêt à la conversation, et qu'il arriverait à découvrir ce qui l'avait changé à ce point envers lui.

--Qui donc t'a expliqué ce qui est le mal pour ton prochain?

--Mais, dit Pierre, ne savons-nous pas ce qu'est le mal pour nous-mêmes?

--Oui, nous le savons; mais ce qui sera le mal pour moi ne le sera peut-être pas pour un autre, répondit avec vivacité le prince André. Je ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie; il n'y a de bien que l'absence de ces maux: vivre pour soi et les éviter tous deux, voilà toute ma science.

--Et l'amour du prochain, et le dévouement? s'écria Pierre. Non, je ne suis point de votre avis! Vivre et éviter le mal pour n'avoir pas à s'en repentir, c'est trop peu; j'ai vécu ainsi, et mon existence a été perdue sans utilité, et ce n'est que maintenant que je vis..., que je tâche de vivre pour les autres, que j'en comprends tout le bonheur. Non, mille fois non, je ne suis pas de votre avis, et vous-même, vous ne pensez pas ce que vous dites.

Le prince André, les yeux fixés sur lui, l'écoutait avec un sourire railleur:

«Tu vas faire la connaissance de ma soeur, la princesse Marie, et vous vous conviendrez parfaitement, j'en suis sûr. Après tout, tu as peut-être raison pour toi, et chacun vit à sa façon. Tu dis avoir perdu ton existence en vivant ainsi, et n'avoir compris le bonheur qu'en vivant pour les autres; eh bien, moi, c'est le contraire, j'ai vécu pour la gloire, et qu'est-ce que la gloire, si ce n'est aussi l'amour du prochain, le désir de lui être utile et de mériter ses louanges? J'ai donc vécu pour les autres, et mon existence est perdue, perdue sans retour; depuis que je vis pour moi, je suis plus calme!

--Mais comment est-il possible de vivre pour soi seul? demanda Pierre en s'échauffant. Et votre fils, votre soeur, votre père?

--Ils font partie de mon moi, ce ne sont pas les autres, et les autres c'est le prochain, comme la princesse Marie et toi vous l'appelez, le prochain, cette grande source d'iniquité et de mal! Le prochain, sais-tu, ce sont tes paysans de Kiew que tu rêves de combler de bienfaits.

--Vous voulez sans doute plaisanter? s'écria Pierre, excité par cette apostrophe. Quelle erreur, quelle injustice peut-il y avoir dans mon désir, si faiblement réalisé encore, de leur faire du bien? Quel mal y a-t-il à instruire ces pauvres gens, ces paysans, qui sont nos frères après tout, et qui naissent et meurent en ne connaissant de Dieu et de la vérité que des pratiques extérieures et des prières sans aucun sens pour eux? Quel mal y a-t-il à leur apprendre, à croire à une vie future, où ils auront la consolation de trouver des compensations et des récompenses? Quel mal et quelle erreur y a-t-il à les empêcher de mourir sans secours, sans soins, lorsqu'il est si facile de leur donner ce qui leur est matériellement nécessaire, un hôpital, un médecin, un asile? N'est-ce pas un bienfait palpable, certain, que les quelques moments de repos que je puis accorder au paysan, à la femme avec enfants, nuit et jour accablés de soucis? Je l'ai fait... sur une très petite échelle, il est vrai, mais enfin je l'ai fait, et vous ne me persuaderez pas que j'aie eu tort et que vous n'êtes pas de mon avis. J'ai, du reste, acquis une autre conviction, c'est que la jouissance que procure le bien que l'on fait est le seul bonheur de la vie.

--Oui, sans doute, si tu poses la question de cette façon, c'est tout autre chose, reprit le prince André. Je bâtis une maison, je plante un jardin, et toi, tu construis des hôpitaux; l'un et l'autre peuvent être considérés comme un passe-temps. Mais laissons à Celui qui sait tout le droit de juger le bien et le mal. Je vois que tu veux continuer la discussion? Eh bien, allons...»

Et ils sortirent sur le perron, qui faisait office de terrasse.

«Tu parles d'écoles, d'enseignement, etc., etc., c'est-à-dire, ajouta-t-il en lui indiquant un paysan qui passait en les saluant, que tu veux le tirer de sa bestialité, lui donner des besoins moraux, lorsque, à mon sens, le bonheur animal est le seul bonheur possible pour lui... et tu veux l'en priver! Il me fait envie, et tu veux le rendre _moi_, sans lui donner les moyens dont je dispose? Tu veux alléger son travail, lorsqu'à mon avis le travail physique lui est aussi indispensable que le travail intellectuel l'est pour nous? Toi, tu ne peux pas t'empêcher de réfléchir...; moi, je me couche à trois heures du matin et je ne puis dormir: il me vient une foule de pensées, je me tourne, je me retourne, je pense et je repense: c'est une nécessité pour moi, comme pour lui de labourer et de faucher; sinon, il ira boire au cabaret et tombera malade. Huit jours de ce travail physique me tueraient!... De même, il mourrait si, se gorgeant du soir au matin, il menait pendant huit jours ma vie physiquement oisive!... À quoi songes-tu encore? Ah oui, les hôpitaux et les médecins! Il a un coup de sang, il meurt: tu le saignes, tu le guéris, et il vit estropié pendant dix ans à la charge des siens. Il eût été bien plus simple pour lui de le laisser mourir, car il y a toujours assez de ceux qui naissent. C'est tout différent, pour sûr, si tu le considères comme un travailleur de moins, et c'est là, te l'avouerai-je, ma manière d'envisager la question, mais toi, tu le guéris par amour fraternel, et il n'en a nul besoin. Encore une illusion de croire que la médecine a jamais guéri quelqu'un! Quant à tuer, elle y excelle!» ajouta-t-il avec une amertume mal déguisée.

Il était évident, à la façon nette et précise dont le prince André énonçait ses opinions, qu'il y avait pensé plus d'une fois; il parlait avec plaisir et avec feu, comme un homme qui aurait été longtemps sevré de cette satisfaction. Son regard s'animait à mesure que ses jugements devenaient plus désespérés.

«Ah! c'est horrible! horrible! dit Pierre. Je ne comprends pas comment vous pouvez vivre avec des convictions pareilles. J'ai eu, j'en conviens, de ces crises de désespoir, à Moscou, en voyage, mais dans ces cas-là je ne vis pas, je descends si bas, si bas, que tout m'est odieux, à commencer par moi-même...; je ne mange, ni ne me lave....

--Comment, ne pas se laver? Fi donc, c'est sale; il faut au contraire se rendre la vie aussi agréable que possible. Si je vis, ce n'est pas ma faute, et je tâche de végéter ainsi jusqu'à la mort... sans gêner personne.

--Mais pourquoi avez-vous de pareilles pensées? Vous voulez donc rester à ne rien faire, à ne rien entreprendre?...

--On dirait vraiment que la vie vous laisse en paix! J'aurais été charmé de ne rien faire, mais voilà que la noblesse de l'endroit me fait l'honneur de m'élire pour son maréchal, honneur dont je me suis débarrassé non sans difficulté. Ils ne comprenaient pas que je manquais de cette platitude bonasse et minutieuse qui leur est nécessaire et qu'ils auraient désiré trouver en moi.... Je suis en train de m'arranger ici un coin où je puisse vivre tranquille.... Arrive la milice, dont il faut, bon gré mal gré, que je m'occupe.

--Pourquoi ne servez-vous plus?

--Comment, après Austerlitz? dit le prince André d'un air sombre. Non, je me suis juré de ne plus servir dans l'armée active, et je tiendrai parole, quand même Bonaparte serait là, dans le gouvernement de Smolensk. Il menacerait Lissy-Gory même, que je ne rentrerais pas dans les rangs! Quant à la milice, comme mon père est aujourd'hui commandant en chef du 3ème arrondissement, je n'avais d'autre moyen de me délivrer du service actif que de servir sous ses ordres.

--Vous voyez bien cependant que vous servez?

--Oui, je sers!

--Mais alors pourquoi servez-vous?