La guerre et la paix, Tome I

Chapter 4

Chapter 43,896 wordsPublic domain

--Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et, saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:

--Avant tout, il faut boire!» Pierre se mit à avaler verre sur verre; cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation et d'examiner de côté tous les convives qui étaient ivres et qui s'étaient de nouveau groupés près de la croisée. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'était engagé à boire une bouteille de rhum, assis sur une fenêtre du troisième étage, les jambes pendantes en dehors.

«Voyons, achève-la, répondit Anatole, en offrant à Pierre le dernier verre: je ne te lâche pas auparavant!

--Non, je n'en veux plus,» dit Pierre, repoussant son ami et s'approchant de la fenêtre.

Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui répétait d'une façon nette et précise les conditions du pari, tout en s'adressant de préférence à Pierre ou à Anatole.

Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crépus, les yeux bleus et vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette époque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui était le trait saillant de sa figure, se montrait tout entière. Les lignes en étaient remarquablement fines et bien dessinées; la lèvre supérieure s'avançait virilement au-dessus de la lèvre inférieure, qui était un peu forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on aurait même pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant à l'autre; cet ensemble, joint à son regard ferme, assuré et intelligent, forçait l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec Anatole, dépensait des milliers de roubles, et s'était posé malgré cela de façon à inspirer à ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils n'en avaient pour Anatole. Il jouait à tous les jeux, gagnait toujours et buvait énormément, sans jamais perdre sa liberté d'esprit. Kouraguine et lui étaient alors des célébrités dans le monde des mauvais sujets et des viveurs de Pétersbourg.

On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dépêchaient à démolir le châssis qui empêchait de s'asseoir sur le rebord extérieur de la croisée.

Anatole s'en approcha avec son air conquérant. Il avait envie de casser quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira à lui le châssis, qui résista; les carreaux se brisèrent.

«Voyons, à ton tour, Hercule, dit-il à Pierre. Pierre saisit l'encadrement, l'arracha et en détacha avec fracas le châssis en bois de chêne.

--Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponné, dit Dologhow.

--L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.

--C'est bien, répéta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenêtre ouverte sur le ciel, où la lumière du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta sur la croisée, tenant la bouteille d'une main:

«Écoutez, s'écria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourné vers l'intérieur de la chambre. Chacun se tut.

«Je parie (il parlait le français pour se bien faire comprendre de l'Anglais, et il le parlait même assez mal), je parie cinquante impériales, voulez-vous cent?

--Non, cinquante!

--Bien, c'est dit: je parie cinquante impériales que je boirai toute cette bouteille de rhum, sans ôter le goulot de ma bouche, que je la boirai là, assis, en dehors de la fenêtre,--et il se pencha pour indiquer le rebord incliné de la muraille,--là-dessus et sans me tenir à rien. Est-ce cela?

--Parfaitement,» dit l'Anglais.

Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le regardant de haut, car Stievens était petit, lui répéta en anglais les conditions du pari.

«Ce n'est pas tout, s'écria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur l'entablement de la fenêtre, afin de se faire écouter.... Ce n'est pas tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la même chose, je lui payerai cent impériales. Est-ce compris?»

L'Anglais inclina la tête, sans laisser deviner s'il avait l'intention d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et lui traduisait les paroles de Dologhow, malgré ses gestes affirmatifs réitérés. Un jeune hussard de la garde, qui avait été en déveine toute la soirée, grimpa sur la fenêtre et se pencha pour regarder en bas:

«Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du trottoir.

--Silence!» cria Dologhow, et il tira en arrière l'officier, qui, embarrassé par ses éperons, sauta gauchement dans la chambre.

La bouteille une fois placée à sa portée, Dologhow enjamba la fenêtre avec lenteur et précaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant des deux mains aux deux côtés de la fenêtre il en mesura de l'oeil la largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un peu à gauche, puis à droite, et saisit la bouteille.

Anatole apporta deux bougies et les plaça dans l'embrasure. Il faisait pourtant grand jour. Le dos et la tête crépue de Dologhow en chemise étaient éclairés des deux côtés. Tous se serrèrent autour de la fenêtre, l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout à coup un des assistants, terrifié et mécontent, se glissa au premier rang, avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.

«Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,» s'écria cet homme sage, plus sage assurément que ses camarades.

Anatole l'arrêta.

«Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi? hein!»

Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant à se mettre d'aplomb, se retourna:

«Si quelqu'un essaye encore de s'en mêler, je le ferai descendre par là à la minute. Voilà!» dit-il, laissant lentement tomber ces mots à travers ses lèvres minces et serrées.... Puis ayant prononcé: Voilà! il se retourna, porta la bouteille à sa bouche, rejeta sa tête en arrière et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur la table, s'arrêta immobile, à demi penché, et ne quitta plus des yeux la fenêtre et la tête de Dologhow.

L'Anglais, les lèvres fortement pincées, regardait de côté. Celui qui avait essayé, mais en vain, d'empêcher cette folie, s'était précipité dans un coin de la chambre sur un canapé, la figure tournée vers la muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa figure, qui exprimait l'épouvante et l'horreur. Il se fit un grand silence.

Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la même position; seulement sa tête penchait si fortement en arrière, que ses cheveux crépus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la bouteille s'élevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La bouteille se vidait à vue d'oeil. «Comme c'est long!» pensait Pierre. Il lui semblait qu'il s'était écoulé plus d'une demi-heure.... Dologhow fit tout à coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis comme il l'était, sur un rebord incliné, ce mouvement nerveux pouvait le faire glisser dans le vide. Il se déplaça tout d'une pièce, et son bras et sa tête vacillèrent davantage; instinctivement il leva une main comme pour se cramponner à l'entablement de la croisée, mais l'abaissa aussitôt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les rouvrir; mais au mouvement général qui se produisit une seconde après il regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pâle mais joyeux.

«Elle est vide!»

Il lança sa bouteille à l'Anglais, qui l'attrapa à la volée. Dologhow sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.

«Admirable! bravo! Voilà un pari! Que le diable vous emporte tous!» criait-on de tous côtés à la fois.

L'Anglais avait tiré sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow, devenu silencieux et maussade. Pierre s'élança sur la fenêtre.

«Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la même chose, et même sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...

--Va, va, dit Dologhow en souriant.

--Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le défend, entends-tu bien, à toi dont la tête tourne sur un escalier, s'écrièrent plusieurs voix.

--Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenêtre. Un des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il était si fort, qu'il le repoussa bien loin.

--Non, vous n'en viendrez pas à bout comme cela, dit Anatole; attendez, je vais l'attraper.

--Écoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons tous à....

--Allons! s'écria Pierre, allons, et en avant Michka!» Il saisit l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit à valser avec lui tout autour de la chambre.

X

Le prince Basile n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à la princesse Droubetzkoï à la soirée de Mlle Schérer. La requête avait été présentée à l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception, en qualité de sous-lieutenant dans la garde, au régiment Séménovsky; mais cependant, malgré tous les efforts de sa mère, Boris ne fut pas nommé aide de camp de Koutouzow. Quelque temps après la soirée, la princesse retourna à Moscou auprès des Rostow, ses riches parents, chez qui elle s'arrêtait toujours; c'est là que son petit Boris adoré avait passé la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitté Pétersbourg le 10 du mois d'août, et le jeune homme, retenu à Moscou par la nécessité de s'occuper de son équipement, devait la rejoindre à Radzivilow.

C'était jour de fête chez les Rostow. La mère et la fille cadette s'appelaient Natalie, et on les fêtait toutes les deux. Une longue suite de voitures n'avaient cessé dès le matin de déposer à l'hôtel Rostow, rue Povarskaïa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs félicitations. La comtesse et sa fille aînée, une belle personne, les recevaient au salon, où ils se succédaient sans relâche.

La mère était une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un visage amaigri, et visiblement épuisée par les douze enfants qu'elle avait donnés à son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler, qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait le respect. La princesse Droubetzkoï était avec elle, et, comme elle faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux à recevoir les visiteurs et à soutenir la conversation.

Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part à la réception, se tenaient dans des chambres intérieures. Le comte allait à la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous à dîner.

«Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher, ou ma chère, disait-il indifféremment à chacun, aux inférieurs aussi bien qu'aux supérieurs. Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous supplie de venir avec toute votre famille, ma chère...» Il répétait exactement les mêmes paroles à tous les invités, et les accompagnait exactement de la même expression de figure, puis venait un serrement de main avec saluts réitérés. Après avoir reconduit les partants, il revenait auprès de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux, s'avançait à lui-même un fauteuil et, après avoir posé avec complaisance ses pieds à terre et ses mains sur ses genoux, il se balançait de droite et de gauche, émettant, en homme qui croit savoir vivre, des réflexions sur le temps, sur la santé, tantôt en russe, tantôt en français, bien qu'il parlât fort mal le français, mais toujours avec le même aplomb. Malgré sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants, comme un homme bien décidé à remplir ses devoirs jusqu'au bout, et renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crâne chauve quelques cheveux gris et rares.

Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait dans une grande salle avec des murs de stuc, où l'on dressait les tables pour un dîner de quatre-vingts couverts. Après avoir regardé les domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et déployaient les nappes damassées, il appelait un certain Dmitri Vassiliévitch, noble de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:

«Écoute, Mitenka, tâche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est bien!...»

Et en examinant avec satisfaction une énorme table qui venait de recevoir une rallonge, il ajoutait:

«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et là-dessus il rentrait enchanté dans le salon.

«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied de la comtesse en se montrant à la porte.

La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari.

«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière... elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!»

Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes deux du frou-frou de leurs robes traînantes.

«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été si heureuse!»

Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre, mettre sa pelisse et son manteau et partir.

La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable à la soirée de Mlle Schérer.

«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!

--Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà entendu conter au moins une quinzaine de fois.

«Voilà le fruit de l'éducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouvé livré à lui-même lorsqu'il était à l'étranger, et maintenant on raconte qu'il a fait à Pétersbourg des choses si épouvantables, qu'on a dû le faire partir, par ordre de la police.

--Vraiment? dit la comtesse.

--Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoï, et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis des horreurs.... Ce dernier a été fait soldat et on a renvoyé le fils de Besoukhow à Moscou; quant à Anatole, son père a trouvé le moyen d'étouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter Pétersbourg.

--Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.

--Ce sont de véritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si respectable.... Croiriez-vous qu'à eux trois ils se sont emparés, je ne sais où, d'un ourson, qu'ils l'ont fourré avec eux en voiture et mené chez des actrices. La police a voulu les arrêter. Alors... qu'ont-ils imaginé?... Ils ont saisi l'officier de police; et, après l'avoir attaché sur le dos de l'ourson, ils l'ont lâché clans la Moïka, l'ourson nageant avec l'homme de police sur son dos.

--Ah! ma chère, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'écria le comte en se tordant de rire.

--Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas là, cher comte, de quoi rire,» s'écria Mme Karaguine.

Et, malgré elle, elle pouffait de rire, comme lui.

«On a eu toutes les peines du monde à sauver le malheureux... et quand on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une façon aussi insensée! Il passait pourtant pour un garçon intelligent et bien élevé.... Voilà le résultat d'une éducation faite à l'étranger. J'espère au moins que personne ne le recevra, malgré sa fortune. On a voulu me le présenter, mais j'ai immédiatement décliné cet honneur...! J'ai des filles!

--Où avez-vous donc appris qu'il fût si riche, demanda la comtesse en se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles, qui feignirent aussitôt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des enfants naturels, et Pierre est un de ces bâtards, je crois!»

Mme Karaguine fit un geste de la main.

«Ils sont, je crois, une vingtaine.»

La princesse Droubetzkoï, qui brûlait du désir de faire parade de ses relations et de montrer qu'elle connaissait à fond l'existence de chacun dans le détail le plus intime, prit à son tour la parole et dit à voix basse et avec emphase:

«Voici ce que c'est...! La réputation du comte Besoukhow est bien établie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre est son favori.

--Quel beau vieillard c'était, pas plus tard que l'année dernière, dit la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!

--Ah! il a beaucoup changé depuis... À propos, j'allais vous dire que l'héritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est beaucoup occupé de son éducation, et a écrit à l'Empereur à son sujet. Personne ne peut donc savoir lequel des deux héritera de lui à sa mort, qu'on attend d'ailleurs d'un moment à l'autre. Lorrain est même arrivé de Pétersbourg. La fortune est colossale... quarante mille âmes et des millions en capitaux. Je le sais pour sûr, car je le tiens du prince Basile lui-même. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa mère, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant de n'attacher à ce fait aucune importance. Le prince Basile est à Moscou depuis hier soir.

--N'est-il pas chargé de faire une inspection?

--Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection n'est qu'un prétexte: il n'est arrivé que pour voir le comte Cyrille Vladimirovitch, quand il a su qu'il était au plus mal.

--Cela n'empêche pas, ma chère, l'histoire d'être excellente, dit le comte, qui, en se voyant peu écouté par les dames, se tourna du côté des demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de police!...»

Et il se mit à contrefaire les gestes du policier en éclatant de rire d'une voix de basse-taille. C'était ce rire bruyant et sonore particulier aux gens qui aiment à bien manger et surtout à bien boire; tout son gros corps en trembla.

«Vous revenez dîner, n'est-ce pas, ma chère?» ajouta-t-il.

XI

Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et souriait agréablement, sans même chercher à déguiser la satisfaction qu'elle éprouverait à la voir partir. La fille de Mme Karaguine arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mère du regard, lorsqu'on entendit tout à coup comme le bruit de plusieurs personnes qui auraient traversé en courant la pièce voisine, puis la chute d'une chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon retroussé de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrêta tout court. Il était évident qu'une course désordonnée l'avait entraînée plus loin qu'elle ne voulait.

Au même moment se montrèrent à sa suite un étudiant au collet amarante, un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit garçon en jaquette, au teint vif et coloré.

Le comte se leva en se balançant et, entourant la petite fille de ses bras:

«Ah! la voilà, s'écria-t-il, c'est sa fête aujourd'hui; ma chère, c'est sa fête!

--Il y a temps pour tout, ma chérie, dit la comtesse avec une feinte sévérité.... Tu la gâtes toujours, Élie!

--Bonjour, ma chère; je vous souhaite une bonne fête!... La délicieuse enfant!» dit Mme Karaguine en s'adressant à la mère.

La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d'une vivacité sans pareille; le mouvement de ses épaules, qui s'agitaient encore dans son corsage décolleté, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière; ses bras nus étaient minces et grêles; elle portait encore des pantalons garnis de dentelle, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers. En un mot, elle était dans cet âge plein d'espérances où la petite fille n'est plus une enfant, mais où l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Échappant à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mit à conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu'elle tira aussitôt de son jupon.

«Vous voyez bien, c'est une poupée, c'est Mimi, vous voyez!...»

Et Natacha, pouvant à peine parler, glissa sur les genoux de sa mère en riant de si bon coeur, que Mme Karaguine ne put s'empêcher d'en faire autant.

«Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en jouant la colère et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,» dit-elle en s'adressant à Mme Karaguine.

Natacha, relevant sa tête enfouie au milieu des dentelles de sa mère, regarda un moment la dame inconnue à travers les larmes du rire et se cacha de nouveau le visage. Obligée d'admirer ce tableau de famille, Mme Karaguine crut bien faire en y jouant son rôle:

«Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?»

Natacha, mécontente du ton de condescendance de l'étrangère, ne répondit rien et se borna à la regarder d'un air sérieux.

Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-à-dire Boris, l'officier, fils de la princesse Droubetzkoï, Nicolas, l'étudiant, fils aîné du comte Rostow, Sonia, sa nièce, âgée de quinze ans, et Pétroucha, son fils cadet, s'étaient groupés dans la chambre et faisaient des efforts visibles pour contenir, dans les limites de la bienséance, la vivacité et l'entrain qui perçaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'à les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intérieurs d'où ils s'étaient si impétueusement élancés, l'entretien avait été autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parlé d'autre chose que des bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine. Ils échangeaient des regards furtifs et retenaient à grand'peine leur fou rire.

Les deux jeunes gens étaient des amis d'enfance, du même âge, tous deux jolis garçons, mais absolument différents l'un de l'autre. Boris était grand, blond, d'une beauté calme et régulière. Nicolas avait la tête bouclée, il était petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa lèvre supérieure s'estompaient légèrement les premiers poils d'une moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme. Il avait fortement rougi en entrant et avait essayé en vain de dire quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et raconta d'une façon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaître Mlle Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait terriblement vieilli et que sa tête était fendue!

Pendant ce récit il jeta un regard à Natacha, qui reporta aussitôt les yeux sur son petit frère: celui-ci, les paupières à moitié fermées, était comme secoué par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant à cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta impassible:

«Maman, ne désirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la voiture? demanda-t-il en souriant.