La guerre et la paix, Tome I

Chapter 38

Chapter 383,887 wordsPublic domain

--Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens, plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre coeur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de l'objet qu'ils symbolisent.»

Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant l'approche des épreuves, il écoutait en silence.

«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous avez de précieux.

--Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait tout ce qu'il possédait.

--Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...»

Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.

«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.»

Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon, également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les instructions qui devaient suivre:

«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal défaut?

--Mon défaut principal? Mais j'en ai tant!

--Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin de la vertu?»

Pierre cherchait:

«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder la préférence.

«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte.

Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis, s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux de Pierre:

«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais dans votre coeur, car la source est en nous...»

Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui remplissait son âme de joie et d'attendrissement.

IV

Son parrain Villarsky, qu'il reconnut à la voix, reparut. À ses questions réitérées sur la fermeté de sa décision, il répondit:

«Oui, oui, je consens!...» et, la figure rayonnante, il suivit son conducteur en avançant sa large et forte poitrine, entièrement découverte, sur laquelle Villarsky tenait un glaive nu, et en marchant à pas inégaux et timides, le pied gauche chaussé de la pantoufle maçonnique. Ils traversèrent ainsi des corridors, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, et arrivèrent enfin aux portes de la loge. Villarsky toussa; on répondit par le bruit du maillet, et la porte s'ouvrit devant eux. Une voix de basse lui demanda (ses yeux étant toujours bandés) qui il était, d'où il venait et où il était né; puis on l'emmena plus loin, en lui parlant tout le temps, par allégories, des difficultés de son voyage, de l'amitié sainte, du grand Architecte de l'Univers et du courage nécessaire dans les dangers et les travaux. Il remarqua qu'on lui donnait différentes appellations, telles que «Celui qui cherche», «Celui qui souffre», «Celui qui demande», et à chacune d'elles les glaives et les maillots résonnaient, d'une manière différente. Pendant qu'on le menait ainsi, il y eut un moment de confusion parmi ses guides; il les entendit se disputer à voix basse, et l'un d'eux insistait pour qu'on le fît passer sur un certain tapis. On posa ensuite sa main droite sur un objet qu'il ne pouvait voir, et de sa main gauche on lui fit appliquer du même côté un compas sur le sein, en l'obligeant à répéter, après un autre, le serment d'obéissance aux lois de l'ordre. Puis on éteignit les bougies, on alluma de l'esprit-de-vin, ainsi que Pierre le devina à l'odeur, et on lui annonça qu'on allait lui donner la petite lumière. On lui enleva le bandeau, et il aperçut devant lui, comme dans un rêve, faiblement éclairés par la flamme bleuâtre, quelques hommes, portant un tablier pareil à celui de son compagnon, debout devant lui et dirigeant sur sa poitrine des glaives tirés de leurs fourreaux. L'un d'eux avait une chemise ensanglantée. Pierre à cette vue se pencha en avant, comme s'il désirait être transpercé, mais les glaives se relevèrent, et on lui remit le bandeau: «Maintenant on va te donner la grande lumière,» dit une voix.... On ralluma les bougies, on lui ôta le bandeau, et un choeur de plus de dix voix entonna: _Sic transit gloria mundi!_

Après s'être remis de sa première impression, Pierre vit autour d'une grande table, couverte de noir, douze frères, habillés comme les précédents; il en connaissait quelques-uns pour les avoir rencontrés dans le monde. Celui qui présidait était un jeune homme inconnu, portant au cou une croix différente de celle des autres; à sa droite, l'abbé italien que nous avons vu à la soirée de Mlle Schérer; un haut dignitaire de Pétersbourg, et un Suisse, qui avait été gouverneur chez les Kouraguine, en faisaient partie. Tous écoutaient dans un silence solennel le Vénérable, qui tenait en main le maillet. Sur la paroi du mur brillait une étoile flamboyante; l'un des bouts de la table était couvert d'un petit tapis représentant divers attributs, et à l'autre bout s'élevait une sorte d'autel sur lequel étaient l'Évangile et un crâne. Autour de la table étaient placés sept grands chandeliers, comme ceux qu'on voit dans les églises. Pierre fut conduit par deux frères devant l'autel. On lui plaça les pieds en équerre, et on lui intima l'ordre de s'étendre tout de son long, comme s'il déposait sa personne au pied du temple.

«Qu'on lui donne la truelle! dit un des frères.

--C'est inutile!» répliqua un autre.

Pierre, ahuri, regarda autour de lui de ses yeux de myope et se demanda avec une certaine hésitation où il était, si l'on ne se moquait pas de lui, et si plus tard il n'aurait pas honte de ce souvenir; mais son doute ne tarda pas à se dissiper devant les figures sérieuses de ceux qui l'entouraient. Il se dit qu'il ne pouvait plus reculer, et se pénétrant de nouveau d'un esprit de soumission, humble et attendri, il se jeta par terre devant les portes du temple. Au bout de quelques instants, on lui ordonna de se lever, on lui passa un tablier de cuir blanc, pareil à ceux des autres frères, et on lui remit une truelle et trois paires de gants. Le Vénérable lui expliqua alors qu'il devait garder immaculée la blancheur de ce tablier, représentant la force et la pureté; la truelle était pour lui servir à déraciner de son coeur les vices et à ramener au bien avec charité le coeur du prochain; il devait conserver la première paire de gants sans en connaître la signification et porter la seconde dans leurs réunions; la troisième était pour une main de femme: «Elle est destinée, cher frère, à être offerte par vous à la Clandestine, que vous respecterez par-dessus toutes les autres. Ce don sera un gage pour elle de la pureté de votre coeur; veillez seulement, cher frère, à ce qu'ils ne gantent pas des mains indignes...» Au moment où le Vénérable prononça ces paroles, Pierre crut remarquer qu'il se troublait, et lui-même, regardant autour de lui d'un air inquiet, rougit jusqu'aux larmes, comme rougissent les enfants.

Il s'ensuivit un silence contraint que rompit à l'instant un des frères. Ce frère amena Pierre devant le tapis et lui lut dans un cahier l'explication des différents symboles qui y étaient figurés: le soleil, la lune, le maillet, le plomb, la truelle, le cube de pierre de taille, la colonne, les trois fenêtres, etc. On lui indiqua ensuite sa place, on lui expliqua les signes maçonniques, on lui donna le mot de passe, et on lui permit enfin de s'asseoir. Le Vénérable fit la lecture des statuts. Elle fut très longue, et les sentiments dont Pierre était agité l'empêchèrent de l'écouter avec suite: il ne se rappela que le dernier paragraphe:

«Nous connaissons dans nos temples d'autres degrés que ceux qui séparent la vertu du vice. Crains de faire une différence qui puisse détruire cette égalité. Vole au secours de ton frère, quel qu'il soit; ramène celui qui s'égare, relève celui qui tombe: ne nourris jamais aucun sentiment de haine ou d'inimitié contre lui. Sois bienveillant, affable; allume dans tous les coeurs le feu de la vertu, partage ton bonheur avec le prochain, et que l'envie ne vienne jamais troubler cette pure jouissance. Pardonne à ton ennemi et ne te venge de lui qu'en lui rendant le bien pour le mal. En remplissant ces lois suprêmes, tu retrouveras les traces de ta grandeur ancienne et perdue.»

À ces mots, il se leva et embrassa Pierre, qui, les yeux pleins de larmes de joie, ne savait que répondre aux félicitations de tous, aussi bien de ceux qu'il n'avait jamais vus jusque-là que de ceux qui renouvelaient connaissance avec lui; mais il ne faisait aucune différence entre ses anciens amis et ses nouveaux frères, et n'avait d'autre désir que de se joindre à eux dans l'accomplissement de leur grande oeuvre.

Le Vénérable frappa du maillet, tous s'assirent, et, après leur avoir adressé une exhortation à l'humilité, il leur proposa d'accomplir la dernière cérémonie. Le haut dignitaire qui portait le titre de frère trésorier fit le tour de l'assemblée. Pierre aurait voulu s'inscrire sur cette liste pour tout ce qu'il possédait, mais la crainte d'être accusé d'ostentation l'arrêta, et il s'inscrivit pour la même somme que les autres.

La séance terminée, il rentra chez lui, et il lui sembla qu'il revenait, complètement transformé, d'un lointain voyage de plusieurs années, et qu'il n'avait plus rien de commun avec sa vie et ses habitudes passées.

V

Le lendemain de sa réception, Pierre employa la matinée à lire le livre qu'on lui avait remis et à tâcher de se pénétrer de la signification du carré, dont un côté représentait la divinité, le second le monde moral, le troisième le monde physique, le quatrième l'union des deux. De temps en temps il s'arrachait à la lecture et aux carrés pour se tracer un nouveau plan d'existence, car on lui avait dit, à cette réunion, que le bruit de son duel était parvenu aux oreilles de l'Empereur, et qu'il ferait bien de s'éloigner de Pétersbourg. Il comptait donc aller vivre dans ses terres du Midi et s'y occuper de ses paysans. Tout à coup, il vit entrer chez lui le prince Basile.

«Mon cher ami, qu'as-tu fait à Moscou? Que veut dire cette brouille avec Hélène? Tu es dans l'erreur la plus complète: je sais tout, et je puis t'assurer qu'elle est innocente devant toi, comme le Christ devant les Juifs. Pourquoi donc, ajouta-t-il en empêchant Pierre de parler, pourquoi ne pas t'être adressé directement à moi, comme à un ami? Mon Dieu, je le comprends, tu t'es conduit en homme qui tient à son honneur; tu t'es peut-être trop hâté, mais nous en causerons plus tard. Songe à la position délicate dans laquelle tu nous as placés, elle et moi, vis-à-vis de la société, et vis-à-vis de la cour, ajouta-t-il en baissant la voix. Elle est à Moscou et toi ici; dis-toi bien, mon cher, que ce ne peut être qu'un malentendu; j'aime à croire que c'est là ton avis. Écris-lui une lettre, elle te rejoindra, tout s'expliquera; si tu ne le fais pas, mon cher, il est à craindre que tu ne t'en repentes...,» et le prince Basile le regarda d'une façon significative: «Je sais de source certaine que l'impératrice mère prend un vif intérêt à toute cette histoire; elle a toujours été très bienveillante pour Hélène.»

Pierre, qui avait essayé plus d'une fois d'interrompre ce torrent de paroles, ne savait comment s'y prendre pour répondre à son beau-père par un refus catégorique; il se troublait, rougissait, se levait, se rasseyait, se rappelait les exhortations maçonniques à la charité, et se voyait pourtant contraint à être désagréable et à dire le contraire de ce qu'on attendait de lui. Habitué à se soumettre à ce ton assuré de laisser aller, il craignait de ne savoir y résister et sentait que tout son avenir dépendait du mot qu'il prononcerait. Suivrait-il l'ancienne voie, ou bien prendrait-il résolument le nouveau chemin, plein d'attraits, qui lui avait été tracé, et sur lequel il était sûr de trouver le renouvellement de tout son être?

«Eh bien, mon ami, reprit d'un ton léger le prince Basile, réponds-moi: «Oui, je vais lui écrire,» et nous tuerons le veau gras.»

Mais il n'avait pas achevé sa phrase, que Pierre, la colère peinte sur son visage, qui dans ce moment rappelait celui de son père, lui répondit d'une voix étranglée, sans le regarder:

«Prince, je ne vous ai pas appelé, éloignez-vous!... et il s'élança pour lui ouvrir la porte. Éloignez-vous, répéta-t-il à son beau-père, dont le visage avait pris une expression terrifiée.

--Qu'as-tu? Tu es malade?

--Éloignez-vous! vous dis-je,» lui cria-t-il encore une fois d'une voix tremblante, et le prince Basile fut obligé de sortir, sans avoir reçu la réponse qu'il demandait.

Une semaine plus tard, Pierre, après avoir fait ses adieux à ses nouveaux amis et leur avoir laissé une somme considérable pour être distribuée en aumônes, partit pour ses terres, en emportant avec lui de nombreuses lettres de recommandation pour les membres de l'ordre à Kiew et à Odessa, et la promesse qu'ils lui écriraient et le guideraient dans sa nouvelle voie.

VI

Malgré la sévérité de l'Empereur pour les duels, l'affaire de Pierre et de Dologhow fut étouffée; ni les deux adversaires, ni leurs témoins, ne furent poursuivis; mais l'histoire elle-même, confirmée d'ailleurs par la séparation des deux époux, se répéta bientôt de bouche en bouche. Pierre, que l'on avait reçu avec une bienveillante condescendance lorsqu'il n'était qu'un bâtard, qu'on avait comblé d'attentions et de flatteries lorsqu'il était devenu le premier parti de la Russie, avait beaucoup perdu de son prestige aux yeux de la société après son mariage; car ce mariage enlevait tout espoir aux mères qui avaient des filles à marier, d'autant plus qu'il n'avait jamais ni cherché ni réussi à s'insinuer dans les bonnes grâces de la coterie du _high life_. Aussi n'accusait-on que lui, et le traitait-on à tout propos d'imbécile, de jaloux et de monomane furieux, en tout semblable à son père. Après son départ, Hélène, de retour à Pétersbourg, fut reçue par toutes ses connaissances avec la bienveillance respectueuse qui était due à son malheur. Si le nom de son mari venait à être prononcé par hasard, elle prenait une expression de dignité, que, grâce à son tact inné, elle s'était appropriée, sans en comprendre la valeur; sa figure disait qu'elle supportait avec résignation son isolement, et que son mari était la croix que Dieu lui avait envoyée. Quant au prince Basile, il exprimait son opinion plus franchement, et ne manquait jamais, à l'occasion, de dire, en portant le doigt à son front:

«C'est un cerveau fêlé, je l'avais toujours dit.

--Pardon, répliquait Mlle Schérer, je l'avais dit avant les autres, dit devant témoins (et elle insistait sur la priorité de son jugement)...--Ce malheureux jeune homme, ajoutait-elle, est perverti par les idées corrompues du siècle. Je m'en étais bien aperçue à son retour de l'étranger, quand il posait chez moi pour le petit Marat... vous en souvient-il? Eh bien, voilà le beau résultat! Je n'ai jamais désiré ce mariage, j'ai prédit tout ce qui est arrivé.»

Anna Pavlovna continuait comme par le passé à donner des soirées, qu'elle avait le don d'organiser avec un art tout particulier, et où se réunissaient, suivant son expression, «la crème de la véritable bonne société» et «la fine fleur de l'essence intellectuelle de Pétersbourg». Ses soirées brillaient encore d'un autre attrait: elle avait le talent d'offrir chaque fois à ce cercle choisi une personnalité nouvelle et intéressante. Nulle part ailleurs on ne pouvait étudier avec autant de précision que chez elle le thermomètre politique, dont les degrés étaient marqués par l'atmosphère conservatrice de la société qui faisait partie de la cour.

Telle était la soirée qu'elle donnait à la fin de l'année 1806, après la réception des tristes nouvelles de la défaite de l'armée prussienne par Napoléon à Iéna et à Auerstaedt, après la reddition de la majeure partie des forteresses de la Prusse, et lorsque nos troupes, franchissant la frontière, allaient commencer une seconde campagne. «La crème de la véritable bonne société» se composait de la malheureuse Hélène abandonnée, de Mortemart, du séduisant prince Hippolyte, arrivé tout dernièrement de Vienne, de deux diplomates, de «la Tante», d'un jeune homme, connu dans ce salon sous la dénomination «d'un homme de beaucoup de mérite», d'une toute récente demoiselle d'honneur avec sa mère, et de quelques autres personnes moins en vue.

La primeur de cette soirée était cette fois le prince Boris Droubetzkoï, qui venait d'être envoyé en courrier de l'armée prussienne, et qui était attaché comme aide de camp à un personnage haut placé.

Le thermomètre politique disait, ce jour-là: «Les souverains de l'Europe et leurs généraux auront beau s'incliner devant Napoléon pour me causer _à moi_, et _à nous_ en général, tous les ennuis et toutes les humiliations imaginables, notre opinion sur son compte ne changera jamais. Nous ne cesserons d'exprimer nettement notre manière de voir sur ce sujet, et nous dirons simplement, et une fois pour toutes, au roi de Prusse et aux autres: «Tant pis pour vous. Tu l'as voulu, «Georges Dandin!»

Lorsque Boris, le lion de la soirée, entra dans le salon, tous les invités y étaient réunis; la conversation, conduite par Anna Pavlovna, roulait sur nos relations diplomatiques avec l'Autriche et sur l'espoir d'une alliance avec elle.

Boris, dont l'extérieur était devenu plus mâle, portait un élégant uniforme d'aide de camp; il entra d'un air dégagé et, après avoir salué «la Tante», se rapprocha du cercle principal.

Anna Pavlovna lui donna sa main sèche à baiser, le présenta aux personnes qui lui étaient inconnues, en les lui nommant au fur et à mesure:

«Le prince Hippolyte Kouraguine,--charmant jeune homme.--Monsieur Krouq, chargé d'affaires de Copenhague,--un esprit profond.--Monsieur Schittrow,--un homme de beaucoup de mérite.»

Boris était parvenu, grâce aux soins de sa mère, à ses propres goûts et à son empire sur lui-même, à se créer une situation très enviable: une mission importante en Prusse lui avait été confiée, il en revenait en courrier. Il s'était complètement initié à cette discipline non écrite qui, pour la première fois, l'avait frappé à Olmütz, et qui, permettant au lieutenant d'avoir le pas sur le général, n'exigeait, pour réussir, ni efforts, ni travail, ni courage, ni persévérance, et ne demandait seulement que de l'esprit de conduite avec les dispensateurs des récompenses. Il s'étonnait souvent d'avoir avancé si vite, et de voir que si peu de gens comprenaient combien ce chemin était facile à suivre. À la suite de cette découverte, sa vie, ses rapports avec ses anciennes connaissances, ses plans pour l'avenir, tout avait été changé. Malgré son peu de fortune, il employait ses derniers roubles à être mieux habillé que les autres, et pour ne pas se montrer en uniforme râpé, pour ne pas se promener par les rues dans une vilaine voiture, il était capable de se refuser bien des choses! Il ne recherchait que les personnes placées au-dessus de lui et qui pouvaient lui être utiles; il aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la famille Rostow, de son amour d'enfant pour Natacha, lui était désagréable, et, depuis son retour de l'armée, il n'avait pas mis les pieds chez eux. Invité à la soirée d'Anna Pavlovna, ce qu'il considérait comme un pas en avant dans sa carrière, il comprit aussitôt son rôle. Laissant à la maîtresse de maison le soin de faire ressortir tout ce qu'il apportait d'intéressant, il se bornait à observer les gens et à méditer sur les avantages qu'il y aurait à se rapprocher de chacun et sur les moyens d'y parvenir. Il s'assit à la place indiquée auprès de la belle Hélène, et écouta la conversation générale.

«Vienne trouve les bases du traité proposé tellement inadmissibles, qu'on ne saurait y souscrire, même à la suite des succès les plus brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les procurer. C'est mot à mot la phrase du cabinet de Vienne, disait le chargé d'affaires de Danemark.

--Le «doute» est flatteur! ajoutait avec un fin sourire l'homme «à l'esprit profond».

--Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l'Empereur d'Autriche, dit Mortemart. L'Empereur d'Autriche n'a jamais pu songer à pareille chose, et ce n'est que le cabinet qui le dit.

--Eh! mon cher vicomte, reprit Anna Pavlovna, l'Urope (prononçant on ne sait trop pourquoi «Urope», elle croyait sans doute faire preuve par là d'une finesse de haut goût, en causant avec un Français), l'Urope ne sera jamais notre alliée sincère[29]...» Et elle entama l'éloge du courage héroïque et de la fermeté du roi de Prusse, pour ménager à Boris son entrée en scène.

Ce dernier attendait patiemment son tour, en écoutant les réflexions de chacun, et en jetant de temps à autre un regard sur sa belle voisine, qui répondait parfois par un sourire à ce jeune et bel aide de camp.

Anna Pavlovna s'adressa tout naturellement à lui, et le pria de leur décrire sa course à Glogau et la situation de l'armée prussienne. Boris, sans se presser, raconta, en un français très pur et très correct, quelques épisodes intéressants sur nos troupes et sur la cour, tout en évitant avec soin d'exprimer son opinion personnelle sur les faits dont il parlait. Il accapara pendant quelque temps l'attention générale, et Anna Pavlovna voyait avec fierté que ses invités appréciaient à sa juste valeur le régal qu'elle leur avait offert. Hélène se montrait plus intéressée que personne par le récit de Boris, et, témoignant une grande sollicitude pour la position de l'armée prussienne, elle lui adressa, quelques questions au sujet de son voyage.

«Il faut absolument que vous veniez me voir, lui dit-elle avec son éternel sourire, et d'un ton qui pouvait laisser supposer que certaines combinaisons, qu'il ignorait, rendaient sa visite indispensable. Mardi, entre huit et neuf heures. Vous me ferez plaisir.»

Boris s'empressa de promettre; il allait continuer sa causerie avec elle, lorsque Anna Pavlovna l'appela, sous prétexte que «sa Tante» désirait lui parler.

«Vous connaissez son mari, n'est-ce pas? demanda «la Tante», en fermant les yeux, et en indiquant Hélène d'un geste mélancolique. Ah! quelle malheureuse et ravissante femme! Ne parlez pas de lui devant elle, je vous en supplie, c'est trop pénible pour son coeur!»

VII

Pendant leur aparté, le prince Hippolyte s'était emparé du dé de la conversation.

Étendu à son aise dans un large fauteuil, il se redressa vivement et lança ces mots: «Le roi de Prusse!» après quoi, se mettant à rire, il retomba dans le silence. Tous se tournèrent vers lui, et Hippolyte, continuant à rire et se renfonçant dans son fauteuil, répéta:

«Le roi de Prusse!»

Anna Pavlovna, voyant qu'il ne se décidait pas à en dire plus long, attaqua Napoléon avec violence, et raconta, à l'appui de sa sortie, comment ce brigand de Bonaparte avait volé à Potsdam l'épée de Frédéric le Grand!

«C'est l'épée de Frédéric le Grand, que je...» dit-elle; à ce moment, Hippolyte l'interrompit en répétant: «Le roi de Prusse!...» et se tut. Mlle Schérer fit une grimace, et Mortemart, l'ami d'Hippolyte, lui dit brusquement: