La guerre et la paix, Tome I

Chapter 35

Chapter 353,867 wordsPublic domain

«On me croit méchant, disait-il à Rostow, mais cela m'est bien égal! Je ne tiens à reconnaître que ceux que j'aime, et pour ceux-là je donnerais ma vie: quant aux autres, je les foulerai aux pieds, si je les trouve sur mon chemin; j'adore ma mère, j'ai deux ou trois amis, toi surtout. Quant aux autres, ils n'attirent mon attention qu'autant qu'ils peuvent m'être utiles ou nuisibles, et presque tous sont nuisibles, à commencer par les femmes.... Oui, mon ami, j'ai connu des hommes à l'âme noble, élevée, tendre, mais les femmes! Comtesse ou cuisinière, elles se vendent toutes, sans exception. Cette pureté céleste, ce dévouement que je cherche dans la femme, je ne l'ai jamais trouvé. Ah! si j'avais rencontré la femme rêvée, j'aurais tout sacrifié pour elle, mais les autres!... il fit un geste de mépris. Et te l'avouerai-je, je ne tiens à l'existence que parce que j'espère rencontrer un jour cet être idéal, qui m'élèvera, m'épurera et me régénérera... mais tu ne comprends pas ça, toi?

--Au contraire, je te comprends parfaitement,» répliqua Rostow, qui était de plus en plus sous le charme de son nouvel ami.

La famille Rostow revint en automne de la campagne. Denissow reparut également bientôt après, et s'installa chez eux. Ces premiers mois de l'hiver de 1800 à 1807 furent, pour Rostow et sa famille, pleins de gaieté et d'entrain. Nicolas amenait dans la maison de ses parents beaucoup de jeunes gens qui y étaient attirés par Véra, belle personne de vingt ans, par Sonia, dont les seize ans avaient tout le charme d'une fleur à peine éclose, et par Natacha, chez qui l'espièglerie de l'enfant s'unissait aux séductions de la jeune fille. Chacun d'eux subissait plus ou moins l'influence de ces visages souriants, débordants de bonheur, et ouverts à toutes les impressions. Témoins de leur babillage décousu et joyeux, pétillant d'imprévu, débordant de vie, d'espérances naissantes, mêlés à cette agitation entraînante d'où partaient, comme des fusées, leurs essais de chant et de piano, abandonnés, repris, selon le caprice du moment, ils se sentaient à leur tour pénétrés et envahis par cette atmosphère toute chargée d'amour, qui, comme ces jeunes filles, les disposait à un bonheur confusément entrevu.

Tels étaient les effluves magnétiques qui émanaient naturellement de toute cette jeunesse, lorsque Dologhow fut présenté dans la maison de Rostow. Il plut à tous, sauf à Natacha, qui avait été sur le point de se brouiller avec son frère à cause de lui, car elle soutenait qu'il était méchant, et que dans le duel avec Dologhow, Pierre avait eu raison, que Dologhow était coupable, et de plus désagréable et affecté.

«Il n'y a rien à comprendre! s'écriait Natacha avec une obstination volontaire, il est méchant, il n'a pas de coeur! Quant à ton Denissow, je l'aime! C'est un mauvais sujet, c'est possible, et pourtant je l'aime!... C'est pour te dire que je comprends! Tout est calculé chez l'autre, et c'est ce que je n'aime pas!

--Oh! Denissow, c'est autre chose, répondit Rostow en ayant l'air de donner à entendre que celui-là ne pouvait être comparé à Dologhow.--Son âme si belle!... Il faut le voir avec sa mère... quel coeur!

--Je ne puis pas en juger, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne suis pas à mon aise avec lui!... Et il est amoureux de Sonia, sais-tu?

--Quelle folie!

--J'en suis sûre, tu verras!»

Natacha avait raison. Dologhow, qui n'aimait pas la société des dames, venait souvent néanmoins, et l'on eut bientôt découvert, sans qu'il en fût dit un mot, qu'il était attiré par Sonia. Celle-ci ne l'aurait jamais avoué, bien qu'elle l'eût deviné et qu'elle devînt rouge comme une cerise, chaque fois qu'il paraissait; il venait dîner presque tous les jours, et ne manquait jamais, ni un spectacle, ni les bals de demoiselles de Ioghel, lorsque les Rostow s'y trouvaient. Il témoignait à Sonia une attention marquée, et l'expression de ses yeux était telle que, non seulement Sonia n'en pouvait supporter le regard, mais que la vieille comtesse et Natacha rougissaient quand elles venaient à le surprendre.

Il était évident que cet homme étrange et énergique pliait et se soumettait à l'influence irrésistible exercée sur lui par cette brune et gracieuse fillette, qui cependant était éprise d'un autre que lui.

Rostow remarqua ces rapports entre elle et Dologhow, mais sans bien s'en rendre compte: «Ils sont tous amoureux de l'une d'elles», se disait-il, et, ne se sentant plus aussi à son aise dans ce milieu, il s'absenta très souvent de la maison paternelle.

On recommença, pendant ces mois d'automne, à causer de la guerre avec Napoléon, avec plus d'ardeur encore que par le passé. Il fut question d'un recrutement de dix sur mille, auquel s'ajoutaient neuf sur mille pour la milice. On lançait de tous côtés des anathèmes sur Bonaparte, et Moscou était plein de bruits de guerre. Quant à la famille Rostow, toute la part qu'elle prenait à ces préparatifs belliqueux se concentrait sur Nicolas, qui attendait l'expiration du congé de Denissow, pour retourner avec lui au régiment, après les fêtes. Ce départ prochain ne l'empêchait pas de s'amuser: il l'y excitait au contraire, et il passait la plus grande partie de son temps en dîners, en soirées et en bals.

XI

Le troisième jour de Noël, les Rostow donnèrent un dîner d'adieux quasi officiel en l'honneur de Denissow et de Nicolas, qui partaient après les Rois. Parmi les vingt convives se trouvait Dologhow.

Les courants électriques et passionnés, qui régnaient dans la maison, n'avaient jamais été aussi sensibles que pendant ces derniers jours: «Saisis au vol les fugitifs éclairs de bonheur, semblait dire à la jeunesse cette mystérieuse influence: Aime, sois aimé! c'est là le seul but où l'on doit tendre, car cela seul est vrai dans le monde!»

Malgré les deux paires de chevaux que Nicolas avait mises sur les dents, il n'avait fait que la moitié de ses courses, et ne rentra qu'une seconde avant le repas. Il subit et ressentit aussitôt la contrainte qui alourdissait ce jour-là l'atmosphère orageuse d'amour dont il était entouré; un étrange embarras se trahissait entre quelques-unes des personnes présentes, et, surtout entre Sonia et Dologhow. Il comprit qu'il avait dû se passer quelque chose, et avec la délicatesse de son coeur, sa conduite envers eux fut tendre et pleine de tact. Ce soir-là il y avait bal chez Ioghel, le maître de danse, qui réunissait fréquemment, les jours de fête, ses élèves des deux sexes.

«Nicolas, iras-tu au bal chez Ioghel? Va, je t'en prie, il te le demande instamment, et Vasili Dmitritch a promis d'y aller.

--Où n'irais-je pas pour obéir à la comtesse? dit Denissow, qui, moitié riant, moitié sérieux, s'était déclaré le chevalier de Natacha. Je suis même prêt à danser le pas du châle.

--Oui, si j'en ai le temps! J'ai promis aux Arkharow de passer la soirée chez eux.

--Et toi?...» dit-il en s'adressant à Dologhow. Il s'aperçut aussitôt de l'indiscrétion de sa demande, au «oui» sec et froid qu'il reçut de ce dernier, et au regard farouche qu'il jeta sur Sonia.

«Il y a quelque chose entre eux», se dit Nicolas, et le départ de Dologhow après le dîner le confirma dans cette supposition. Il appela à lui Natacha pour la questionner:

«Je te cherchais justement, s'écria-t-elle, en courant après lui, je te l'avais bien dit, tu ne voulais jamais me croire? ajouta-t-elle d'un air triomphant... il s'est déclaré!»

Quoique Sonia ne le préoccupât que peu à cette époque, il éprouva cependant, à cette confidence, un certain déchirement de coeur. Dologhow était un parti convenable, brillant même sous quelques rapports pour l'orpheline sans dot. La vieille comtesse et le monde devaient certainement regarder un refus comme impossible. Aussi le premier sentiment de Nicolas fut-il un sentiment d'irritation, et il s'apprêtait à l'exhaler en railleries sur les promesses oubliées et sur le consentement de Sonia, lorsqu'avant même qu'il eût eu le temps de formuler sa pensée, Natacha continua:

«Et figure-toi qu'elle l'a refusé, absolument refusé! Elle a dit qu'elle en aimait un autre.»

«Oui, ma Sonia ne pouvait agir autrement!» se dit Nicolas.

«Maman a eu beau la supplier, elle a refusé, et je sais qu'elle ne reviendra pas sur sa décision.

--Maman l'a suppliée? demanda Nicolas d'un ton de reproche.

--Oui, et ne te fâche pas, Nicolas. Je sais bien, quoique je ne sache pas comment, que tu ne l'épouseras pas.... J'en suis sûre.

--Allons donc, tu ne peux pas le savoir... mais il faut que je lui parle. Quelle ravissante créature que cette Sonia! ajouta-t-il en souriant.

--Je crois bien qu'elle est ravissante? Je vais te l'envoyer...» Et elle se sauva, après avoir embrassé son frère.

Quelques secondes plus tard, Sonia entra, effrayée et confuse, comme une coupable. Nicolas s'approcha d'elle, et lui baisa la main; depuis le retour de la campagne ils ne s'étaient pas encore trouvés en tête à tête.

«Sophie, lui dit-il d'abord avec timidité, mais en reprenant peu à peu de l'assurance, vous venez de refuser un parti brillant, un parti avantageux.... C'est un homme de bien, il a des sentiments élevés... il est mon ami....

--Mais c'est fini, je l'ai déjà refusé, dit Sonia en l'interrompant.

--Si vous le refusez à cause de moi, je crains que....

--Ne me dites pas cela Nicolas, reprit-elle en l'interrompant de nouveau, et elle l'implorait du regard.

--C'est mon devoir. Peut-être est-ce de la suffisance, de ma part, mais je préfère vous le dire, car dans ce cas je vous dois la vérité. Je vous aime, je le crois, plus que tout....

--C'est assez pour moi, dit-elle en rougissant.

--Mais j'ai été bien souvent amoureux et je m'amouracherai encore, et pourtant je n'ai pour personne, comme pour vous, ce sentiment de confiance, d'amitié, ni d'amour. Je suis jeune: maman, vous le savez, ne désire pas ce mariage. Ainsi donc je ne puis rien vous promettre, et je vous supplie de bien poser la proposition de Dologhow, ajouta-t-il en prononçant avec effort le nom de son ami.

--Ne me parlez pas ainsi. Je ne désire rien. Je vous aime comme un frère, je vous aimerai toujours, et cela me suffit.

--Vous êtes un ange, je ne suis pas digne de vous, j'ai peur de vous tromper...» et Nicolas lui baisa encore une fois la main.

XII

«Les plus jolis bals de Moscou sont ceux de Ioghel», disaient les mères, en regardant leurs filles danser les nouveaux pas qu'elles venaient d'apprendre; jeunes filles et jeunes garçons étaient du même avis, dansaient jusqu'à extinction de forces, et s'y amusaient comme des rois, et pourtant quelquefois, ils y étaient venus par pure condescendance, Les deux jolies princesses Gortchakow y avaient même, dans le courant de l'hiver, trouvé des promis, ce qui en avait encore augmenté la renommée. Leur grand charme était l'absence de maître et de maîtresse de maison. On n'y voyait que le bon Ioghel voltigeant, léger comme le duvet, saluant, selon toutes les règles de son art, ses invités, auxquels il donnait des leçons au cachet, et tous, y compris les fillettes de treize à quatorze ans, qui y montraient leur première robe longue, n'avaient qu'une pensée, danser et s'amuser à qui mieux mieux. Toutes, sauf de rares exceptions, étaient ou paraissaient jolies; leurs yeux pétillaient, et leurs sourires rayonnaient à l'envi. Les meilleures élèves, parmi lesquelles Natacha se distinguait par sa grâce, y dansaient parfois le pas du châle; mais ce jour-là la préférence était aux «anglaises», «aux écossaises» et à la mazurka, qui commençait à être à la mode. La salle choisie par Ioghel était une des grandes salles de l'hôtel Besoukhow et, au dire de chacun, la soirée était admirablement réussie. Les jolies figures se comptaient par douzaines, et les demoiselles Rostow, heureuses et radieuses encore plus que de coutume, étaient les reines du bal. Sonia, fière de la déclaration de Dologhow, fière de son refus et de son explication avec Nicolas, valsait de joie autour de sa chambre, et, dans le bonheur exubérant qui la transfigurait et l'illuminait, donnait à peine le temps à sa femme de chambre de natter ses beaux cheveux.

Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la mousseline blanche avec des rubans roses.

À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait aussitôt la passion la plus violente.

«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!»

Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air protecteur et affectueux:

«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.

--Qui, qui cela?

--La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse... quelle grâce!

--Mais de qui parles-tu?

--Mais, de ta soeur!» répondit Denissow impatienté.

Rostow sourit.

«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été aussi le professeur.

--Non, mon cher, je «_ferrai tapisserrie_». Vous avez donc oublié combien j'ai peu profité de vos leçons?...

--Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous aviez des dispositions, vous en aviez!»

Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il arrêta Rostow qui passait devant lui:

«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka? Et pourtant, elle danse bien!»

Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha:

«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!»

Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux sourire:

«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.

--Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.

--Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa soeur.

--. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet?

--Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha.

--Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds, arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions. Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle.

Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du coin de l'oeil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée.

XIII

Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:

«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel d'Angleterre.»

En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens, Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.

Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain embarras à le revoir.

Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:

«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son choeur.

--Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant légèrement.

--Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.

Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.

«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant Dologhow, qui avait deviné sa pensée.

Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers entraîner à commettre une méchante action.

Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face, articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:

«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...» et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes, il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»

Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler. Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.

«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une somme insignifiante.

--Je n'ai pas d'argent, dit-il.

--Sur parole!» lui répondit Dologhow.

Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.

«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»

Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.

«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»

Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à flots.

Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:

«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce que tu me crains?»

Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin était écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles, lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai. Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce sept de coeur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de coeur, pût le priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de cartes, pour prendre un verre et une pipe.

«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis quelque chose de gai:

--Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille d'être sur vos gardes!

--Voyons, taille donc! lui dit Rostow.

--Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le talon.

À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la tête à deux mains. Le sept de coeur, qui lui était si nécessaire, était la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait payer!

«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à tailler.

XIV