La guerre et la paix, Tome I

Chapter 34

Chapter 343,859 wordsPublic domain

Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement: sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce qu'il voulait faire était terrible.

«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.

--Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la fortune,» répondit Hélène.

Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.

«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont lui-même fut épouvanté.

La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait, toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:

«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.

Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.

VII

Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis les nouvelles reçues à Lissy-Gory de la bataille d'Austerlitz et de la disparition du prince André, et malgré les lettres adressées à l'ambassade, malgré toutes les recherches, son corps n'avait pas été retrouvé, et son nom ne figurait pas sur la liste des prisonniers. La pensée la plus pénible pour ses proches était de se dire qu'il pouvait bien aussi avoir été ramassé sur le champ de bataille par les habitants du pays, et se trouver malade ou mourant, seul, au milieu d'étrangers, et incapable de donner signe de vie à sa famille. Les journaux, qui avaient été les premiers à renseigner le vieux prince sur la défaite d'Austerlitz, disaient simplement, en termes laconiques et vagues, que les Russes, après de brillants engagements, avaient dû opérer leur retraite et qu'elle s'était effectuée en bon ordre. Le prince tira de ce bulletin officiel la conclusion évidente que les nôtres avaient essuyé une défaite. Huit jours plus tard, une lettre de Koutouzow annonçait au vieux prince le sort mystérieux de son fils:

«Votre fils, lui écrivait-il, est tombé en héros, en avant du régiment, son drapeau à la main, digne de son père et de sa patrie. Nos regrets à tous sont unanimes, et personne ne sait jusqu'à présent s'il faut le compter au nombre des vivants ou des morts. Tout espoir n'est pas cependant perdu, car s'il était mort, son nom aurait figuré dans les listes des officiers trouvés sur le champ de bataille, qui m'ont été transmises par les parlementaires.»

Le vieux prince reçut cette lettre très tard dans la soirée, et le lendemain matin il sortit pour faire sa promenade habituelle; morose et sombre, il n'adressa pas une parole à son homme d'affaires, ni à son jardinier, ni à l'architecte.

Lorsque la princesse Marie entra, elle le trouva occupé à son tour, mais il ne se retourna pas comme il en avait coutume.

«Ah! princesse Marie!» dit-il tout à coup en jetant le repoussoir. La roue, par suite de l'impulsion reçue, continuait à tourner, et le grincement de cette roue, qui allait en s'affaiblissant, se lia plus tard, dans le souvenir de sa fille, avec la scène qui suivit.

Elle s'approcha de lui, et, à la vue de sa physionomie, un sentiment indéfinissable lui comprima le coeur. Ses yeux se troublèrent. Les traits de son père avaient une contraction plutôt de méchanceté que de tristesse et d'abattement; ils trahissaient la lutte violente qui se passait en lui, et lui disaient qu'un terrible malheur allait tomber sur sa tête, le plus terrible de tous, celui qu'elle n'avait pas encore éprouvé, la perte irréparable d'une de ses plus chères affections!

«Mon père! André?...» et cette pauvre fille, gauche et disgracieuse, prononça ces paroles avec un charme si puissant de sympathie et d'abnégation, que le vieux prince, sous l'influence de ce regard, laissa échapper un sanglot en se détournant.

«J'ai reçu des nouvelles: on ne le trouve nulle part, ni parmi les prisonniers, ni parmi les morts. Koutouzow m'a écrit.... Il a été tué!...» dit-il tout à coup de sa voix perçante, comme pour chasser sa fille par ce cri.

La princesse ne bougea pas, et ne s'évanouit pas. Elle était déjà pâle, mais, à ces mots, son visage sembla se transformer, et ses beaux yeux s'éclairèrent subitement. On aurait dit qu'un sentiment ineffable venu d'en haut, indépendant des douleurs et des joies de ce monde, s'étendait comme un baume sur le coup qui venait de les frapper. Oubliant la crainte qu'elle avait de son père, elle lui saisit la main, l'attira à elle, et baisa sa joue sèche et parcheminée.

«Mon père, lui dit-elle, ne vous détournez pas de moi, pleurons ensemble.

--Ces misérables, ces pleutres! s'écria le prince, en l'écartant. Perdre une armée, perdre des hommes! Et pourquoi?... Va l'annoncer à Lise!» La princesse Marie se laissa tomber sans force dans un fauteuil et fondit en larmes. Elle revoyait son frère au moment des adieux, lorsqu'il s'était approché d'elle et de sa femme: elle revoyait son expression attendrie et légèrement dédaigneuse, lorsqu'elle lui avait passé l'image au cou. Était-il devenu croyant? S'était-il repenti de son incrédulité? Était-il là-haut dans les demeures célestes de la paix et du bonheur?

«Mon père, dit-elle, comment est-ce arrivé?

--Va, va, il a été tué pendant cette bataille, où l'on a mené à la mort les meilleurs hommes de Russie et sacrifié la gloire russe. Allez, princesse Marie! Allez l'annoncer à Lise!»

La princesse Marie entra chez sa belle-soeur qu'elle trouva travaillant, et dont le regard se leva sur elle avec cette expression de bonheur calme et intime, particulière aux femmes qui sont dans sa situation; ses yeux regardaient sans voir, car elle contemplait au dedans d'elle-même ce doux et mystérieux travail qui s'accomplissait dans son sein.

«Marie, dit-elle, en repoussant son métier, donne-moi ta main.»

Ses yeux riaient, sa petite lèvre se retroussa et se fixa en un sourire d'enfant. La princesse Marie se mit à ses genoux devant elle, et cacha sa tête dans les plis de sa robe.

«Ici, ici... n'entends-tu pas?... c'est si étrange! Et sais-tu, Marie, je l'aimerai bien...,» et ses yeux rayonnants de bonheur s'attachaient sur la jeune princesse, qui ne pouvait relever la tête, car elle pleurait.

«Qu'as-tu donc, Marie?

--Rien.... J'ai pensé à André, et cela m'a attristée,» répondit-elle en essuyant ses pleurs.

Dans le courant de la matinée, la princesse Marie essaya à plusieurs reprises de préparer sa belle-soeur à la catastrophe, mais chaque fois elle se mettait à pleurer. Ces larmes, dont la petite princesse ne comprenait pas la cause, l'inquiétaient malgré son manque d'esprit d'observation. Elle ne demandait rien, mais se retournait avec inquiétude, comme si elle cherchait quelque chose autour d'elle. Le vieux prince, dont elle avait toujours peur, entra chez elle avant le dîner: il avait l'air méchant et agité. Il sortit sans lui avoir parlé. Elle regarda sa belle-soeur et éclata en sanglots.

«A-t-on reçu des nouvelles d'André? demanda-t-elle.

--Non, tu sais que la chose est impossible, mais mon père s'inquiète, et moi, je m'effraye.

--Il n'y a donc rien?

--Rien,» répondit la princesse, en la regardant franchement. Elle s'était décidée, et avait décidé son père à ne rien lui dire jusqu'après sa délivrance, qui était attendue de jour en jour. Le père et la fille portaient et cachaient ce lourd chagrin, chacun à sa façon. Quoiqu'il eût envoyé un émissaire en Autriche pour chercher les traces d'André, le vieux prince était convaincu que son fils était mort, et il avait déjà commandé pour lui, à Moscou, un monument qui devait être placé dans son jardin. Il n'avait rien changé à son genre de vie, mais ses forces le trahissaient. Il marchait et mangeait moins, dormait peu, et s'affaiblissait visiblement. La princesse Marie espérait: elle priait pour son frère, comme s'il était vivant, et attendait à toute heure l'annonce de son retour.

VIII

«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en rendre compte, en subissait involontairement l'influence.

«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique[26]«de ce matin, comme dit Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?

--Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle.

--Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory.

--Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller.... Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-soeur, elle s'apprêta à sortir de la chambre.

--Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment.

--Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites, dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon Dieu, mon Dieu!»

La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à mi-chemin.

«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis par la terreur.

--Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres demoiselles.

--Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse, car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé chercher un accoucheur.

--Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien, même sans le docteur.»

Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images, elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil. Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre du vieux prince.

«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.

--Ah! ma bonne, comme je suis contente.

--Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte, en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne, qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir: aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et d'incompréhensible.

Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois:

«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire....

--Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le travail est commencé.

--Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus le moindre bruit dans le cabinet.

Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute en minute.

Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory.

La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières, et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée, avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails. Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux d'une paysanne moldave:

«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...»

Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table, s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener le battant.

«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes! dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure».

--Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne comprend pas le russe.»

Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler. Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe, l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la princesse Marie:

«Dieu merci! disait cette voix, et mon père?

--Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane.

--C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...» Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches, et embrassa sa soeur, que l'émotion étouffait.

«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré à la dernière station, montait l'escalier.

--Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes fourrées, il passa chez sa femme.

IX

La petite princesse, la tête couverte d'un bonnet blanc, était étendue sur des oreillers. Les douleurs venaient de cesser. Ses longs cheveux noirs s'enroulaient autour de ses joues enflammées et moites; sa jolie petite bouche vermeille entr'ouverte souriait. Le prince André entra et s'arrêta au pied du divan sur lequel elle était étendue. Ses yeux brillants, pareils à ceux d'un enfant inquiet et agité, se fixèrent sur lui sans changer d'expression: «Je vous aime tous, semblaient-ils dire, je ne vous ai fait aucun mal... pourquoi donc faut-il que je souffre? venez à mon secours.» Elle voyait son mari sans se rendre compte de son apparition. Il la baisa au front.

«Ma petite âme, lui dit-il,--il n'avait jamais employé cette expression envers elle,--Dieu est bon!»

Elle le regarda d'un air étonné, et ses yeux continuaient à lui dire: «J'attendais du secours de toi, et tu ne m'aides pas, toi non plus!» Les douleurs reprirent et Marie Bogdanovna engagea le prince André à quitter la chambre.

Il céda la place au médecin. La princesse Marie se trouva sur son passage; ils se mirent à causer à voix basse, en s'interrompant à chaque instant dans une attente fiévreuse.

«Allez, mon ami,» lui dit-elle, et il alla s'asseoir dans la pièce voisine de celle où était sa femme. Une fille de chambre en sortit, et se troubla à la vue du prince André, qui, la figure cachée dans ses mains, restait immobile. Les gémissements et les cris plaintifs qu'arrachaient à la princesse ces douleurs toutes physiques, s'entendaient à travers la porte; il se leva et fit un effort pour l'ouvrir, quelqu'un la retenait de l'autre côté:

«On ne peut pas, on ne peut pas!» dit une voix effrayée. Il essaya de marcher. La chambre devint silencieuse, il se passa quelques secondes, tout à coup un cri formidable retentit:

«Ce n'est pas elle, elle n'en aurait pas eu la force!» se dit le prince André, et il courut à la porte; le cri cessa, il entendit le vagissement d'un enfant.

«Pourquoi a-t-on apporté ici un enfant? s'écria-t-il dans le premier moment. Que fait là cet enfant? Ou bien, est-ce cet enfant qui est né?»

Quand il comprit tout à coup ce que ce cri renfermait de bonheur, les larmes l'étouffèrent et, se reposant sur l'appui de la fenêtre, il se mit à sangloter. La porte s'ouvrit. Le docteur, sans habit, les manches de chemise retroussées, sortit pâle et tremblant. Le prince André se retourna, mais le docteur, le regardant d'un air égaré, passa sans mot dire. Une femme se précipita hors de la chambre, et s'arrêta, interdite, à la vue du prince André. Il entra chez sa femme. Elle était morte, et couchée dans la même position où il l'avait vue quelques instants auparavant: son jeune et ravissant visage avait conservé la même expression, malgré la fixité des yeux et la pâleur des joues:

«Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, et qu'avez-vous fait de moi?» semblait dire cette tête charmante que la vie avait abandonnée. Dans un coin de la chambre, quelque chose de petit et de rouge vagissait dans les bras tremblants de la sage-femme.

Deux heures après, le prince André entra à pas lents dans le cabinet de son père, qui savait tout. En ouvrant la porte, il le trouva devant lui. Le vieux prince étreignit en silence, de ses bras secs, pareils à des tenailles de fer, le cou de son fils, et fondit en larmes.

Trois jours plus tard, on enterrait la petite princesse, et le prince André monta les degrés du catafalque pour lui dire un dernier adieu. Les yeux de la morte étaient fermés, mais son petit visage n'avait pas changé et elle semblait toujours dire: «Qu'avez-vous fait de, moi?» Le prince André ne pleurait pas, mais il sentit son coeur se déchirer à la pensée qu'il était coupable de torts, désormais irréparables et inoubliables. Le vieux prince baisa à son tour une des frêles mains de cire, qui étaient croisées l'une sur l'autre, et l'on aurait cru que la pauvre petite figure lui répétait aussi: «Qu'avez-vous fait de moi»? Il se détourna brusquement après l'avoir regardée.

Cinq jours plus tard, le nouveau-né fut baptisé: la sage-femme retenait les langes avec son menton, pendant que le prêtre oignait d'huile sainte, avec les barbes d'une plume, la paume des mains et la plante des pieds du petit prince Nicolas Andréïévitch.

Le grand-père, après l'avoir porté, en sa qualité de parrain, autour du vieux baptistère, s'était empressé de le remettre entre les mains de la marraine, la princesse Marie. Le père, tout ému, et redoutant que le prêtre ne laissât tomber l'enfant dans l'eau, attendait avec anxiété dans la pièce voisine la fin du sacrement; aussi le regarda-t-il d'un air satisfait, lorsque la vieille bonne le lui apporta, et il lui répondit par un signe de tête amical à la bonne nouvelle qu'elle lui donna que le morceau de cire, sur lequel on avait mis quelques petits cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, avait surnagé[27].

X

Grâce au vieux comte, il ne fut pas question de la part que Rostow avait prise au duel de Dologhow et de Besoukhow, et au lieu d'être dégradé, comme il s'y attendait, il fut nommé aide de camp du général gouverneur de Moscou, ce qui l'empêcha d'aller passer l'été à la campagne avec sa famille, et l'obligea de rester en ville. Dologhow se lia plus intimement avec lui. La vieille Marie Ivanovna aimait passionnément son fils, et disait souvent à Rostow qu'elle l'avait pris en affection à cause de son amitié pour son Fédia:

«Oui, comte, son âme est trop noble et trop pure pour notre monde si corrompu. Personne n'apprécie la bonté à sa juste valeur, car malheureusement, chacun y voit un reproche à son adresse.... Est-ce juste, est-ce honorable, je vous le demande, de la part de Besoukhow?... Et mon enfant qui jusqu'à présent encore n'en dit jamais de mal? C'est sur mon garçon que sont retombées leurs folies de Pétersbourg!... Besoukhow n'en a pas souffert. Mon fils vient d'avoir de l'avancement, c'est vrai, mais aussi où trouverez-vous, je vous le demande, un brave comme lui?... Quant à ce duel,... y a-t-il l'ombre d'honneur chez ces gens-là?... On sait qu'il est fils unique, et on le provoque, et on tire tout droit sur lui?... Enfin, heureusement que Dieu l'a sauvé!... Et la raison de tout cela?... Qui donc, de nos jours, n'a pas une intrigue, et qu'y faire si Besoukhow est un mari jaloux? Sans doute il aurait pu le montrer plus tôt, mais voilà un an que cela dure, et il le provoque avec l'idée que Fédia s'y refuserait, parce qu'il lui doit de l'argent! Quelle vilenie, quelle lâcheté? Je vous aime, vous, de tout mon coeur, parce que vous avez compris mon Fédia, et il y a si peu de personnes qui lui rendent justice, malgré sa belle âme.»

Dologhow, de son côté laissait échapper des phrases qu'on n'aurait jamais attendues de lui: