La guerre et la paix, Tome I

Chapter 33

Chapter 333,875 wordsPublic domain

Et il se leva, le verre à la main. On se tut pour écouter ce qu'il allait dire:

«À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» s'écria-t-il, les yeux humides de larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre éclata en fanfares. On se leva, on cria hourra! Bagration répondit par un hourra aussi éclatant que celui qu'il avait poussé à Schöngraben, et la voix de Rostow se fit entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Ému, sur le point de pleurer, il ne cessait de répéter: «À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet. Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle. Lorsqu'enfin le silence se rétablit, les domestiques ramassèrent les cristaux brisés, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait. Le comte Ilia Andréïévitch, jetant un regard sur la liste posée à côté de son assiette, se releva et porta la santé du héros de notre dernière campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se remplirent de larmes, et de nouveau un hourra répété par trois cents voix répondit à son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette fois un choeur de chanteurs qui entonna la cantate composée par Paul Ivanovitch Koutouzow:

_«Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,_ _De la victoire leur valeur est le gage,_ _Car nous avons des Bagration,_ _Et les ennemis sont à nos pieds, etc.»_

Les chants avaient à peine cessé, qu'on reprit la kyrielle des toasts.

Le vieux comte continuait à s'attendrir; on brisait de plus en plus les assiettes et les verres, et on criait à en perdre la voix. On avait bu à la santé de Béklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow, d'Apraxine, de Valouïew, à la santé des directeurs, des membres du club, des invités, et enfin à celle de l'organisateur du dîner, le comte Ilia Andréïévitch, qui, dès les premiers mots de ce toast, vaincu par son émotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit complètement en larmes.

IV

Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais, ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par quelque question accablante et insoluble.

Cette question, qui tourmentait à la fois son coeur et son esprit, c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet de l'intimité de Dologhow avec sa femme.

Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable, monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.

«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus; oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»

Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai.... J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses réflexions, Pierre ne s'était pas levé!

«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus. N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»

Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:

«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»

Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.

«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.

--Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.

--Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix Denissow.

Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les entendre. Cependant il rougit et se détourna.

«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des jolies femmes et de leurs amants!»

Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club. Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:

«Je vous le défends!»

À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow, fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, en accentuant chaque syllabe:

«Je la garde!»

Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:

«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»

Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.

«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow, sur le perron.

--Et tu es calme? lui dit Rostow.

--Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à demain!»

Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel, alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps, il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»

Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de Pierre:

«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....

--Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.

--Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....

--Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal.... Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais oublié.

--Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de son côté avait essayé une tentative de réconciliation.

L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins, couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le signal; tous se taisaient.

V

«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.

--Eh bien!» répéta Pierre en souriant.

La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow s'avança jusqu'à la barrière:

«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant au mot «trois!»

«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant. Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de sourire.

Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu, il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant, dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un coup d'oeil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.

«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et, faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une contraction nerveuse.

«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...» Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui, lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.

«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.

--Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le témoin de Dologhow.

Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face contre terre.

Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.

«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»

Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.

Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue douce et attendrie.

«Comment te sens-tu?

--Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute,... je l'ai tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!

--Mais qui donc? dit Rostow surpris.

--Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»

Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction, que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et une soeur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et le meilleur des frères.

VI

Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent, dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était mort.

Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et s'affaissant sur la neige.

«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma femme! Comment cela s'est-il fait?--C'est arrivé, parce que tu l'as épousée, lui répondait une voix intérieure.--Mais en quoi suis-je donc coupable?--Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage, sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui, en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son bonheur.

«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme pervertie!»

«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules. Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse. «Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants, et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»

Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte bravade!»

Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il luttait avec elle en silence.

«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom, le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne sont que conventions, et mon être en est indépendant!

«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint, mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison? Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de l'éternité!»

Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit: «Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire dans cette galère?»

Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout jamais.

Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant profondément.

Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il était là.

«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»

Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre, calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari, elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain. Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et reste immobile en face de ses ennemis.

«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.

--Comment, moi? demanda Pierre.

--Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons, répondez!»

Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne trouva rien à dire.

«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant? continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile, ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris, vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.

Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.

«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable, j'aurais préféré la vôtre!

--Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.

--Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»