La guerre et la paix, Tome I

Chapter 31

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Pendant ce temps, le prince André gisait toujours au même endroit sur la hauteur de Pratzen, serrant dans ses mains un morceau de la hampe du drapeau, perdant du sang et poussant à son insu des gémissements plaintifs et faibles comme ceux d'un enfant.

Vers le soir, ses gémissements cessèrent: il était sans connaissance. Tout à coup il rouvrit les yeux, ne se rendant pas compte du temps écoulé et se sentant de nouveau vivant et souffrant d'une blessure cuisante à la tête:

«Où est-il donc ce ciel sans fond que j'ai vu ce matin et que je ne connaissais pas auparavant?...» Ce fut sa première pensée. «...Et ces souffrances aussi m'étaient inconnues! Oui, je ne savais rien, rien jusqu'à présent. Mais où suis-je?»

Il écouta et entendit le bruit de plusieurs chevaux et de voix qui s'avançaient de son côté. On parlait français. Il ne tourna pas la tête. Il regardait toujours ce ciel si haut au-dessus de lui, dont l'azur insondable apparaissait à travers de légers nuages.

Ces cavaliers, c'étaient Napoléon et deux aides de camp. Bonaparte avait fait le tour du champ de bataille et donné des ordres pour renforcer les batteries dirigées sur la digue d'Auguest; il examinait maintenant les blessés et les morts abandonnés sur le terrain.

«De beaux hommes! dit-il à la vue d'un grenadier russe, étendu sur le ventre, la face contre terre, la nuque noircie et les bras déjà raidis par la mort.

--Les munitions des pièces de position sont épuisées, sire! lui dit un aide de camp, envoyé des batteries qui mitraillaient Auguest.

--Faites avancer celles de la réserve, répondit Napoléon en s'éloignant de quelques pas et en s'arrêtant à côté du prince André, qui serrait toujours la hampe mutilée dont le drapeau avait été pris comme trophée par les Français.

--Voilà une belle mort!» dit Napoléon.

Le prince André comprit qu'il était question de lui et que c'était Napoléon qui parlait; mais ses paroles bourdonnèrent à son oreille sans qu'il y attachât le moindre intérêt, et il les oublia aussitôt. Sa tête était brûlante; ses forces s'en allaient avec son sang, et il ne voyait devant lui que ce ciel lointain et éternel. Il avait reconnu Napoléon,--son héros;--mais dans ce moment ce héros lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait entre son âme et ce ciel sans limites! Ce qu'on disait, qui s'était arrêté près de lui, tout lui était indifférent, mais il était content de leur halte; il sentait confusément qu'on allait l'aider à rentrer dans cette existence qu'il trouvait si belle, depuis qu'il l'avait comprise autrement. Il rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et pour articuler un son; il remua un pied et poussa un faible gémissement.

«Ah! il n'est pas mort? dit Napoléon. Qu'on relève ce jeune homme, qu'on le porte à l'ambulance!»

Et l'Empereur alla à la rencontre du maréchal Lannes qui, souriant, se découvrit devant lui et le félicita de la victoire.

Bientôt le prince André ne se souvint plus de rien; la douleur causée par les efforts de ceux qui le soulevaient, les secousses du brancard et le sondage de sa plaie à l'ambulance lui avaient de nouveau fait perdre connaissance. Il ne revint à lui que le soir, pendant qu'on le transportait à l'hôpital avec plusieurs autres Russes blessés et prisonniers. Pendant ce trajet, il se sentit ranimé et put regarder ce qui se passait autour de lui et même parler.

Les premiers mots qu'il entendit furent ceux de l'officier français chargé d'escorter les blessés:

«Arrêtons-nous ici: l'Empereur va passer; il faut lui procurer le plaisir de voir ces messieurs.

--Bah! il y a tant de prisonniers cette fois... une grande partie de l'armée russe... il doit en avoir assez, dit un autre.

--Oui! mais pourtant, reprit le premier en désignant un officier russe blessé, en uniforme de chevalier-garde, celui-là est, dit-on, le commandant de toute la garde de l'empereur Alexandre!»

Bolkonsky reconnut le prince Repnine, qu'il avait rencontré dans le monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un jeune chevalier-garde de dix-neuf ans, également blessé.»

Bonaparte, arrivant au galop, arrêta court son cheval devant eux:

«Qui est le plus élevé en grade?» demanda-t-il en voyant les blessés.

On lui nomma le colonel prince Repnine.

«Êtes-vous le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l'empereur Alexandre?

--Je ne commandais qu'un escadron.

--Votre régiment a fait son devoir avec honneur!

--L'éloge d'un grand capitaine est la plus belle récompense du soldat, répondit Repnine.

--C'est avec plaisir que je vous le donne, dit Napoléon. Qui est ce jeune homme à côté de vous?»

Repnine nomma le lieutenant Suchtelen.

Napoléon le regarda en souriant:

«Il est venu bien jeune se frotter à nous?

--La jeunesse n'empêche pas le courage, murmura Suchtelen d'une voix émue.

--Belle réponse, jeune homme; vous irez loin!»

Pour compléter ce spectacle de triomphe, le prince André avait été aussi placé, sur le premier rang, de façon à frapper forcément le regard de l'Empereur, qui se souvint de l'avoir déjà aperçu sur le champ de bataille.

«Et vous, jeune homme, comment vous sentez-vous, mon brave?»

Le prince André, les yeux fixés sur lui, gardait le silence. Tandis que, cinq minutes auparavant, le blessé avait pu échanger quelques mots avec les soldats qui le transportaient, maintenant, les yeux fixés sur l'Empereur, il gardait le silence!... Qu'étaient en effet les intérêts, l'orgueil, la joie triomphante de Napoléon? qu'était le héros lui-même, en comparaison de ce beau ciel, plein de justice et de bonté, que son âme avait embrassé et compris...? Tout lui semblait si misérable, si mesquin, si différent de ces pensées solennelles et sévères qu'avaient fait naître en lui l'épuisement de ses forces et l'attente de la mort!

Les yeux fixés sur Napoléon, il pensait à l'insignifiance de la grandeur, à l'insignifiance de vie, dont personne ne comprenait le but, à l'insignifiance encore plus grande de la mort, dont le sens restait caché et impénétrable aux vivants!

«Qu'on s'occupe de ces messieurs, dit Napoléon sans attendre la réponse du prince André, qu'on les mène au bivouac et que le docteur Larrey examine leurs blessures. Au revoir, prince Repnine!» Et il les quitta, les traits illuminés par le bonheur.

Témoins de la bienveillance de l'Empereur envers les prisonniers, les soldats qui portaient le prince André, et qui lui avaient enlevé la petite image suspendue à son cou par sa soeur, s'empressèrent de la lui rendre; il la trouva subitement posée sur sa poitrine au-dessus de son uniforme, sans savoir par qui et comment elle y avait été remise.

«Quel bonheur ce serait, pensa-t-il en se rappelant le profond sentiment de vénération de sa soeur, quel bonheur ce serait, si tout était aussi simple, aussi clair que Marie semble le croire! Comme il serait bon de savoir où chercher aide et secours dans cette vie, et ce qui nous attend après la mort!... Je serais si heureux, si calme si je pouvais dire: Seigneur, ayez pitié de moi!... Mais à qui le dirais-je? Ou cette force incommensurable, incompréhensible, à laquelle je ne puis ni m'adresser, ni exprimer ce que je sens, est le grand Tout, ou bien c'est le néant, ou bien c'est ce Dieu qui est renfermé ici dans cette image de Marie! Rien, rien n'est certain, sinon le peu de valeur de ce qui est à la portée de mon intelligence et la majesté de cet inconnu insondable, le seul réel peut-être et le seul grand!»

Le brancard fut emporté, et, à chaque secousse, il sentait une douleur intense, augmentée par la fièvre et le délire qui s'emparaient de lui. Il revoyait son père, sa soeur, sa femme, ce fils qui allait lui naître, la petite et insignifiante personne de Napoléon, et toutes ces images passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se mêlait à toutes ses fiévreuses hallucinations. Il lui semblait déjà jouir à Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille, lorsqu'apparaissait tout à coup à ses yeux un petit Napoléon, dont le regard indifférent, heureux du malheur d'autrui, le pénétrait de doute et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idéal, qui seul lui promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rêves se mêlèrent et se confondirent dans les ténèbres et le chaos d'un état d'inconscience complète, qui, selon l'avis de Larrey (médecin de Napoléon), devait se terminer par la mort plutôt que par la guérison.

«C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en réchappera pas!» Et le prince André fut confié, avec quelques autres blessés qui ne laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.

CHAPITRE IV

I

Au commencement de l'année 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournèrent chez eux en congé. Comme ce dernier allait à Voronège, Rostow lui proposa de faire avec lui la route jusqu'à Moscou, et même de s'y arrêter quelques jours chez ses parents. À l'avant-dernier relais, Denissow fêta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui trois bouteilles de vin: aussi, malgré les terribles secousses qui le cahotaient dans le traîneau où il était couché tout de son long, il ne se réveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de Rostow augmentait:

«Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces vendeurs de kalatch[24], ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il après avoir passé la barrière, où l'on avait inscrit leurs noms et leur arrivée en congé...--Denissow, nous y sommes! Il dort!--et il se pencha en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de leur course.--Voilà le carrefour où se tient Zakhar l'isvostchiki, et voilà Zakhar lui-même et son cheval!... Ah! voilà la boutique où j'achetais du pain d'épice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!

--Où faut-il s'arrêter? demanda le postillon.

--Mais là-bas au bout, à ce grand bâtiment! Comment, ne le vois-tu pas? Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!--Denissow! Denissow! Nous arrivons!»

Denissow souleva la tête et toussa sans répondre.

«Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis près du cocher, est-ce bien chez nous cette lumière?

--Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre père.

--Ils ne seront pas encore couchés? Hein, qu'en penses-tu?... À propos, n'oublie pas de déballer aussitôt mon nouvel uniforme,--et il passa la main sur sa jeune moustache...--Eh bien donc, en avant! Réveille-toi donc, Vasia...!

Mais Denissow s'était de nouveau endormi.

«Marche! marche! Trois roubles de pourboire!» s'écria Rostow, qui, à quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traîneau prit sur la droite et s'arrêta devant le perron. Rostow reconnut la corniche ébréchée, la borne du trottoir, et s'élança hors du traîneau avant qu'il se fût arrêté. Il franchit les marches d'un bond. L'extérieur de la maison était aussi froid, aussi calme que par le passé. Que faisait à ces murs de pierre l'arrivée ou le départ? Personne dans le vestibule! «Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose?» se dit Rostow avec un serrement de coeur; il s'arrêta une minute, puis reprit sa course dans l'escalier aux marches usées, qu'il connaissait si bien. «Et voilà le même bouton de porte déjeté, dont la malpropreté agaçait toujours la comtesse, et voilà l'antichambre!» Elle n'était éclairée dans ce moment que par une chandelle.

Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet athlète d'une force proverbiale qui soulevait l'arrière-train d'une voiture, tressait dans un coin des chaussures en écorce. Il se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et insouciante exprima subitement une joie mêlée de terreur:

«Ah! notre père et les saints archanges! Le jeune comte! s'écria-t-il. C'est-il possible?» Et Procope, tremblant d'émotion, se précipita vers la porte du salon; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il se jeta sur l'épaule de son maître et la baisa.

«Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.

--Dieu soit loué! Dieu soit loué! Ils viennent seulement de finir de dîner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!

--Ainsi donc, tout va bien?

--Dieu merci, Dieu merci!»

Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y étaient à la même place, et le lustre était toujours enveloppé dans sa housse. Il n'était pas arrivé au salon qu'un ouragan impétueux s'abattit sur lui d'une porte latérale et le couvrit de baisers. Un second, un troisième l'enveloppèrent à leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements, exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois était son père, Natacha, ou Pétia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en même temps, mais il remarqua l'absence de sa mère.

«Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.

--Le voilà! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il changé! Et il n'y a pas de lumière! Vite du thé....

--Mais embrasse-moi donc!...

--Ma bonne petite âme!...»

Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, tous le serraient dans leurs bras à tour de rôle, et les domestiques et les filles de chambre, entrant à la suite les uns es autres, poussaient des exclamations. Pétia se cramponnait à ses jambes et criait:

«Et moi donc, et moi donc!»

Natacha, après l'avoir étouffé de baisers, avait saisi sa veste et sautait comme une chèvre, sans changer de place et en poussant des cris aigus.

On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et les lèvres se rapprochaient pour échanger de nouveaux baisers.

Sonia, rouge comme le koumatch[25], le tenait par la main et fixait sur lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle était jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beauté. Toute haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui répondit par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait, qu'il attendait quelqu'un, sa mère, qui ne s'était pas encore montrée, tout à coup on entendit derrière la porte des pas si précipités, rapides, qu'ils ne pouvaient être que ceux de la comtesse. Tous s'écartèrent, et il s'élança à son cou. Elle tomba dans ses bras en sanglotant; sans avoir la force de relever la tête, elle se serrait contre lui, sa figure appuyée contre les froids brandebourgs de son uniforme. Denissow, qui était entré sans être remarqué, les regardait et s'essuyait les yeux.

«Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait avec étonnement le nouveau venu.

--Ah! je sais, je sais. Très heureux, dit le comte en l'embrassant. Nicolouchka nous l'avait écrit.... Natacha, Véra, le voilà, c'est Denissow!»

Tous ces visages rayonnants de joie se tournèrent aussitôt vers la personne ébouriffée de Denissow et l'entourèrent.

«Mon cher petit Denissow!» dit Natacha, à laquelle la joie avait troublé la cervelle, et, s'élançant vers lui, elle l'embrassa. Denissow, légèrement embarrassé, rougit et, prenant la main de Natacha, la baisa galamment.

Sa chambre étant préparée, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.

La vieille comtesse n'avait pas lâché la main de son fils, et elle la portait à chaque instant à ses lèvres; frères et soeurs suivaient à l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant à qui serait le plus près de lui, et s'arrachant la tasse de thé, le mouchoir, la pipe, pour les lui présenter.

La première minute du retour de Rostow lui avait fait éprouver une sensation de bonheur si complète, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus que s'affaiblir, et, dans son émotion, il en demandait encore et encore.

Le lendemain, il dormit jusqu'à dix heures du matin.

Dans la pièce voisine, imprégnée d'une forte odeur de tabac, traînaient de tous côtés des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles ouvertes, des bottes sales, à côté desquelles se dressaient contre le mur d'autres bottes bien cirées, avec leurs éperons. Les domestiques portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits qu'ils venaient de brosser.

«Eh! Grichka, la pipe! s'écria Denissow d'une voix enrouée.--Rostow, lève-toi donc!» Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son chaud oreiller sa chevelure emmêlée:

«Est-il tard?

--Mais oui, il est tard, il est dix heures,» répondit la voix de Natacha. Et l'on entendit derrière la porte un frôlement de robes et de jupons, fortement empesés, qui se mêlait aux chuchotements et aux rires des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebâillement les rubans bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'étaient Natacha, Sonia et Pétia qui venaient savoir s'il était levé.

«Nicolouchka, lève-toi! répétait Natacha.

--Tout de suite!»

Pétia, ayant aperçu un sabre, s'en saisit aussitôt. Emporté par l'élan guerrier que la vue d'un frère aîné, militaire, provoque toujours chez les petits garçons, et oubliant qu'il n'était pas convenable pour ses soeurs de voir des hommes déshabillés, il ouvrit brusquement la porte:

«Est-ce ton sabre?» se mit-il à crier, pendant que les petites filles se jetaient de côté. Denissow, épouvanté, cacha aussitôt ses pieds velus sous la couverture, en appelant des yeux son camarade à son secours. La porte se referma sur Pétia.

«Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.

--Est-ce son sabre ou le vôtre?» demanda Pétia en s'adressant à Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.

Rostow se chaussa à la hâte, endossa sa robe de chambre et passa dans l'autre pièce, où il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes à éperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait le ballon. Toutes deux, fraîches, gaies et animées, portaient de nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et Natacha, s'emparant de son frère, l'emmena pour causer avec lui plus à son aise. Il s'établit alors entre eux un feu roulant de questions et de réponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intérêt tout personnel. Natacha riait à chaque mot, non de ce qu'il disait, mais parce que la joie qui remplissait son âme ne pouvait se traduire que par le rire.

«Comme c'est bien! c'est parfait!» répétait-elle.

Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse, retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son départ, ne s'était pas épanoui une seule fois sur ses traits.

«Sais-tu que tu es devenu un homme, un véritable homme?... et je suis si fière de t'avoir pour frère!» Elle lui passa les doigts sur la moustache. «Je voudrais bien savoir comment vous êtes, vous autres hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?

--Pourquoi Sonia s'est-elle sauvée? lui demanda son frère.

--Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu à Sonia? La tutoieras-tu?

--Mais je ne sais pas, comme cela viendra.

--Eh bien, alors, dis-lui: «vous,» je t'en prie, et tu sauras après pourquoi.

--Mais pourquoi?

--Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande amie, que j'ai brûlé mon bras pour elle,--et, relevant sa manche de mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus bas que l'épaule, à l'endroit couvert ordinairement par le haut des manches, une tache rouge.

--C'est moi qui me suis brûlée pour lui prouver mon amour. J'ai pris une règle rougie au feu et me la suis appliquée là!»

Étendu sur le canapé, garni de coussins, de leur chambre d'étude, regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonçait de nouveau avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille, dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui faisaient éprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la brûlure du bras, comme témoignage d'affection, lui parut-elle toute simple: il le comprenait sans s'en étonner.

«Et bien, et après? c'est tout?

--Nous sommes si liées, si liées, que ceci n'est rien... ce ne sont que des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime quelqu'un, c'est pour la vie; quant à moi, je ne la comprends pas, j'oublie tout de suite.

--Eh bien, et puis?

--Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!» Natacha rougit.--Tu dois te rappeler, tu sais, avant ton départ.... Eh bien, elle assure que tu oublieras tout cela.... Et elle dit: «Je l'aimerai, moi, toujours; mais lui il faut qu'il soit libre!» N'est-ce pas que c'est beau et que c'est noble, bien noble, n'est-ce pas?»

Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion, qu'on voyait bien qu'elle devait s'être attendrie plus d'une fois déjà sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes.

«Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante, qu'il faudrait être un triple imbécile pour refuser un honneur pareil....

--Non, non, s'écria Natacha. Nous en avons déjà parlé. Nous étions sûres, vois-tu, que tu répondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lié par ta parole, il en résulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprès.... Tu l'épouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la même chose.»

Rostow ne trouva rien à redire: Sonia l'avait frappé la veille par sa beauté, et ce matin elle lui avait semblé encore plus jolie. Elle avait seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en était sûr! Pourquoi ne pas l'aimer dès lors, même en ajournant toute idée de mariage? «J'ai encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se disait-il. Oui, c'est très bien combiné, il ne faut pas s'engager.»

«C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il à haute voix.... Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restée fidèle à Boris?

--Ah! quelle folie! s'écria Natacha en riant. Je ne pense, ni à lui, ni à personne, et je n'en veux rien savoir.

--Bravo! mais alors....

--Moi, dit Natacha?--et un sourire éclaira son petit visage. As-tu vu Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas, regarde!--Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe, s'élança, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'élevant sur les pointes, fit ainsi quelques pas.--Je me tiens, tu vois, sur mes pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai danseuse. Seulement n'en parle pas!»

Rostow éclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui envia, et Natacha ne put s'empêcher de le partager.

«Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?

--Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus épouser Boris?»

Elle devint pourpre:

«Je ne veux épouser personne, et je le lui dirai à lui-même, lorsque je le verrai.

--Oui da! dit Rostow.

--Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow, est-il bon?

--Très bon.

--Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton Denissow?

--Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon.

--Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon?

--Mais oui!

--Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!»