La guerre et la paix, Tome I

Chapter 3

Chapter 33,945 wordsPublic domain

D'une taille peu ordinaire, carré des épaules, et maladroit à l'extrême, Pierre avait aussi, entre autres désavantages physiques, des mains énormes et rouges; il ne savait pas entrer dans un salon, encore moins en sortir comme il convient et après avoir débité de jolies phrases. Grâce à sa distraction proverbiale, il avait pris en se levant, au lieu de son chapeau, le tricorne à plumet d'un général, qu'il se mit à tirailler jusqu'au moment où le légitime propriétaire, effrayé, parvint à se le faire rendre. Mais, il faut le dire, tous ces défauts et toutes ces gaucheries étaient rachetés par sa bienveillance, sa candeur et sa modestie.

Mlle Schérer, se tournant vers lui, le salua comme pour lui octroyer son pardon, avec une mansuétude toute chrétienne.

«J'espère, lui dit-elle, avoir encore le plaisir de vous voir; mais j'espère également, mon cher monsieur Pierre, que d'ici là vous aurez changé d'opinions.»

Il ne lui répondit rien; mais, quand il lui rendit son salut, tous les assistants purent voir sur ses lèvres ce franc sourire qui avait l'air de dire: «Après tout, les opinions sont des opinions, et vous voyez que je suis un bon et brave garçon.» C'était si vrai que tous, y compris Mlle Schérer, le sentirent instinctivement.

Le prince André avait suivi dans l'antichambre sa femme et le prince Hippolyte, qu'il écoutait avec indifférence, en se faisant donner son manteau par un laquais. Le prince Hippolyte, le lorgnon dans l'oeil, debout à côté de la gentille petite princesse, la regardait obstinément.

«Allez-vous-en, Annette, disait la jeune femme en prenant congé d'elle; vous aurez froid! C'est convenu!» ajouta-t-elle tout bas.

Anna Pavlovna avait eu le temps de causer avec Lise du mariage projeté entre sa belle-soeur et Anatole:

«Je compte sur vous, ma chérie, répondit-elle également à voix basse. Vous lui en écrirez un mot, et vous me direz comment le père envisage la chose. Au revoir!...»

Et elle rentra au salon.

Le prince Hippolyte se rapprocha de la petite princesse et, se penchant au-dessus d'elle, lui parla de très près en chuchotant.

Deux laquais, le sien et celui de la princesse, l'un tenant un surtout d'officier, l'autre un châle, attendaient qu'il eût fini ce bavardage en français, qu'ils semblaient écouter, tout inintelligible qu'il fût pour eux, et même comprendre, sans vouloir le laisser paraître.

La petite princesse parlait, souriait et riait tout à la fois.

«Je suis enchanté de n'être pas allé chez l'ambassadeur, disait le prince Hippolyte. Quel ennui! Charmante soirée, n'est-il pas vrai? Charmante!

--On assure que le bal de ce soir sera très beau, repartit la princesse en retroussant sa petite lèvre au fin duvet; toutes les jolies femmes de la société y seront.

--Pas toutes, puisque vous n'y serez pas,» ajouta-t-il en riant. Et s'emparant du châle que présentait le valet de pied, il le poussa de côté pour envelopper la princesse. Ses mains s'attardèrent assez longtemps autour du cou de la jeune femme, qu'il avait l'air d'embrasser (était-ce intention ou gaucherie? personne n'aurait pu le deviner). Elle recula gracieusement, en continuant à sourire, se détourna et regarda son mari, dont les yeux étaient fermés et qui avait l'air fatigué et endormi.

«Êtes-vous prête?» dit-il à sa femme en lui glissant un regard.

Le prince Hippolyte endossa prestement son surtout, qui, étant à la dernière mode, lui descendait plus bas que les talons, et, tout en s'embarrassant dans ses plis, il se précipita sur le perron pour aider la princesse à monter en voiture.

«Au revoir, princesse!» cria-t-il, la langue aussi embarrassée que les pieds.

La princesse relevait sa robe et s'asseyait dans le fond obscur de la voiture; son mari arrangeait son sabre.

Le prince Hippolyte, qui faisait semblant de les aider, ne faisait en réalité que les gêner.

«Pardon, monsieur, dit le prince André d'un ton sec et désagréable, en s'adressant en russe au jeune homme qui l'empêchait de passer.--Pierre, viens-tu, je t'attends,» reprit-il affectueusement.

Le postillon partit, et le carrosse s'ébranla avec un bruit de roues[7].

Le prince Hippolyte, resté sur le perron, riait d'un rire nerveux en attendant le vicomte, à qui il avait promis de le reconduire.

«Eh bien, mon cher, votre petite princesse est très bien, très bien, dit le vicomte en se mettant en voiture, très bien, ma foi!...» Et il baisa le bout de ses doigts.

Hippolyte se rengorgea en riant.

«Savez-vous que vous êtes terrible avec votre petit air innocent? Je plains le pauvre mari, ce petit officier qui se donne des airs de prince régnant.»

Hippolyte balbutia en riant aux éclats: «Et vous disiez que les dames russes ne valaient pas les Françaises: il ne s'agit que de savoir s'y prendre.»

VI

Pierre, arrivé le premier, entra tout droit dans le cabinet du prince André, en habitué de la maison; après s'être étendu sur le canapé, comme il en avait l'habitude, il prit un livre au hasard,--c'était ce jour-là les _Commentaires_ de César,--et, s'accoudant aussitôt, il l'ouvrit au beau milieu.

«Qu'as-tu fait chez Mlle Schérer? Elle en tombera sérieusement malade,» dit le prince André, qui entra bientôt après en frottant l'une contre l'autre ses mains, qu'il avait petites et blanches.

Pierre se retourna tout d'une pièce; le canapé en gémit, et, montrant sa figure animée et souriante, il fit un geste qui témoignait de son indifférence:

«Cet abbé est vraiment intéressant; seulement il n'entend pas la question comme il faut l'entendre.... Je suis sûr qu'une paix inviolable est possible, mais je ne puis dire comment, ce ne serait toujours pas au moyen de l'équilibre politique...»

Le prince André, qui n'avait pas l'air de s'intéresser aux questions abstraites, l'interrompit:

«Vois-tu, mon cher, ce qui est impossible, c'est de dire partout et toujours ce que l'on pense! Eh bien, t'es-tu décidé à quelque chose? Seras-tu garde à cheval ou diplomate?

--Croiriez-vous que je n'en sais encore rien! Ni l'une ni l'autre de ces perspectives ne me séduit, dit Pierre en s'asseyant à la turque sur le divan.

--Il faut pourtant te décider à quelque chose; ton père attend!»

Pierre avait été envoyé à l'étranger à l'âge de dix ans avec un abbé pour précepteur, et il y était resté jusqu'à vingt-cinq ans. À son retour à Moscou, son père avait congédié l'abbé et avait dit au jeune homme:

«Maintenant, va à Pétersbourg, examine et choisis! Je consens à tout. Voici une lettre pour le prince Basile, et voilà de l'argent. Écris et compte sur moi pour t'aider.»

Or depuis trois mois Pierre cherchait une carrière et ne faisait rien. Il se passa la main sur le front:

«Ce doit être un franc-maçon? dit-il en pensant à l'abbé qu'il avait vu à la soirée.

--Chimères que tout cela, lui dit en l'interrompant le prince André; parlons plutôt de tes affaires. Es-tu allé voir la garde à cheval?

--Non, je n'y suis pas allé; mais j'ai réfléchi à une chose, que je voulais vous communiquer. Nous avons la guerre avec Napoléon; si l'on se battait pour la liberté, je serais le premier à m'engager; mais aider l'Angleterre et l'Autriche à lutter contre le plus grand homme qui soit au monde, ce n'est pas bien.»

Le prince André ne fit que hausser les épaules à cette sortie enfantine; dédaignant d'y faire une réponse sérieuse, il se contenta de dire:

«Si l'on ne se battait que pour ses convictions, il n'y aurait pas de guerre.

--Et ce serait parfait, répliqua Pierre.

--C'est bien possible, mais cela ne sera jamais, reprit en souriant le prince André.

--Enfin, voyons, pourquoi allons-nous faire la guerre?

--Pourquoi? Je n'en sais rien! Il le faut, et par-dessus le marché j'y vais.--et il s'arrêta. J'y vais, parce que la vie que je mène ici... ne me va pas!»

VII

Le frôlement d'une robe se fit entendre dans la pièce voisine. À ce bruit, le prince André eut l'air de revenir à lui: il se redressa et donna à son visage l'expression qu'il avait eue pendant toute la soirée d'Anna Pavlovna. Pierre glissa ses pieds à terre. La princesse entra; elle avait eu le temps de remplacer sa toilette du soir par un déshabillé de maison, non moins frais et non moins élégant; son mari se leva et lui avança poliment un fauteuil.

«Je me demande souvent, dit-elle en français, selon son habitude, et en s'asseyant vivement, pourquoi Annette ne s'est pas mariée? Comme vous êtes sots, messieurs, de ne pas l'avoir épousée! Je vous en demande pardon, mais vous n'entendez rien aux femmes. Quel disputeur vous faites, monsieur Pierre!

--Je dispute aussi contre votre mari, car je ne comprends pas pourquoi il va faire la guerre,» dit Pierre en s'adressant à la princesse, sans le moindre symptôme de cet embarras qui existe souvent entre un jeune homme et une jeune femme.

La princesse tressaillit; la réflexion de Pierre l'avait touchée au vif.

«Eh bien, moi aussi, je lui dis la même chose. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi les hommes ne peuvent vivre sans guerre? Pourquoi ne désirons-nous rien, n'avons-nous besoin de rien, nous autres femmes? Voyons, je vous en fais juge. Je suis toujours à lui répéter que sa position ici comme aide de camp de mon oncle est des plus brillantes: chacun le connaît, chacun l'apprécie! Pas plus tard que ces jours-ci, chez les Apraxine, j'ai entendu une dame dire: «C'est là le fameux «prince André!» ma parole d'honneur!»

Et elle éclata de rire.

«Voilà comment il est reçu partout, et il peut, quand il le voudra, devenir aide de camp de l'empereur, car l'empereur, vous le savez, s'est entretenu très gracieusement avec lui! Nous le disions justement, Annette et moi. Ce serait si facile à arranger! Qu'en pensez-vous?»

Pierre regarda le prince André et se tut en voyant que son ami paraissait contrarié.

«Quand partez-vous? demanda-t-il.

--Ah! ne me parlez pas de ce départ, je ne veux pas en entendre parler, reprit la princesse de cet air à la fois capricieux et enjoué qu'elle avait eu avec Hippolyte, mais qui, dans ce cercle intime dont Pierre faisait partie, détonnait singulièrement. Lorsque j'ai pensé aujourd'hui qu'il me faudra rompre avec toutes des chères relations... je..., et puis, sais-tu, André, et elle lui fit un imperceptible clignement d'yeux en frissonnant... j'ai peur!»

Son mari la regarda stupéfait, comme s'il venait seulement de s'apercevoir de sa présence. Il lui répondit pourtant avec une froide politesse:

«Que craignez-vous, Lise? Je ne vous comprends pas.

--Voilà bien les hommes! Des égoïstes, tous des égoïstes! Parce qu'il lui est venu une fantaisie, il m'abandonne, Dieu sait pourquoi, et m'enferme toute seule à la campagne.

--Avec mon père et ma soeur, vous l'oubliez.

--Cela revient au même; j'y serai seule, loin de mes amis à moi, et il veut que je sois tranquille?»

Elle parlait d'un ton boudeur; sa lèvre relevée, loin de donner à sa physionomie une expression souriante, lui prêtait au contraire quelque chose qui faisait songer à un méchant petit rongeur. Elle se tut, ne trouvant peut-être pas convenable de faire allusion à sa grossesse devant Pierre, car là était le noeud de la situation.

«Je ne puis pourtant pas deviner de quoi vous avez peur,» reprit lentement son mari, sans la quitter du regard.

La princesse rougit et fit un geste de désespoir.

«André, André, pourquoi êtes-vous si changé?

--Votre médecin vous défend de veiller; vous devriez aller vous mettre au lit.»

La princesse ne répondit rien, mais ses lèvres tremblèrent, tout à coup. Quant à lui, il se leva, haussa les épaules et se mit à arpenter son cabinet.

Pierre, naïvement surpris, les observait tous deux; enfin il fit un mouvement comme pour se lever, mais il s'arrêta.

«Ça m'est égal que monsieur Pierre soit présent, s'écria la princesse, dont la jolie figure fit la grimace de l'enfant qui va pleurer. Il y a longtemps, André, que je voulais te le demander: pourquoi es-tu devenu tout autre avec moi? Que t'ai-je fait? Tu vas rejoindre l'armée, tu n'as aucune pitié pour moi. Pourquoi?

--Lise!» dit le prince André.

Et ce seul mot contenait à la fois la prière, la menace et l'assurance qu'elle allait regretter ses paroles.

Elle continua pourtant avec précipitation:

«Tu me traites en malade ou en enfant. Je vois tout.... Tu n'étais pas ainsi il y a six mois!

--Lise, finissez, je vous en prie,» reprit son mari en élevant la voix.

Pierre, dont l'agitation n'avait fait que croître pendant cet entretien, se leva et s'approcha de la jeune femme. Il paraissait ne pouvoir supporter la vue de ses larmes, et l'on aurait dit qu'il était prêt à pleurer avec elle.

«Calmez-vous, princesse; ce sont des idées.... J'ai éprouvé cela aussi... je vous assure... enfin... non, excusez-moi; je suis de trop comme étranger. Tranquillisez-vous. Adieu!»

Le prince André le retint.

«Non, Pierre; attends. La princesse est trop bonne pour me priver du plaisir de passer ma soirée avec toi.

--Oui, il ne pense qu'à lui, murmura-t-elle, sans pouvoir retenir des larmes de dépit.

--Lise!» reprit sèchement le prince André, dont la voix était montée au diapason qui indiquait que sa patience était à bout.

Tout à coup sur son joli minois d'écureuil en colère se répandit cette expression craintive, timide et timorée que prend souvent un chien lorsque, de sa queue abaissée, il frappe la terre rapidement et sans bruit.

«Mon Dieu, mon Dieu,» murmura-t-elle en jetant à son mari un regard sournois, puis, relevant sa robe d'une main, elle s'approcha de lui et lui mit un baiser sur le front.

«Bonsoir, Lise,» dit-il en se levant à son tour et en lui baisant la main, comme à une étrangère.

VIII

Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler. Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front de sa petite main.

«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte. Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée. Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des confidences.

«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon. Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un idiot.... Mais à quoi sert de...?»

Et sa main retomba avec force sur la table.

Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction.

«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié! Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!»

Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer, fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français. Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible et sans vigueur dans son état habituel.

«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison! L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non, rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...»

Ce furent les dernières paroles du prince André.

«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand l'avenir est devant vous et que...»

Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et tout ce qu'il en attendait.

Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même, c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce, sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus.

Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile qui graisse le rouage et le fait marcher.

«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,» reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à cette heureuse diversion.

Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie.

«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je d'ailleurs? Un bâtard!...--Et il rougit subitement, car il avait fait pour prononcer ce mot un visible effort,--Sans nom, sans fortune, et... en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins. Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre, et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.»

Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience qu'il avait de sa supériorité.

«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant, dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu, toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette....

--Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les femmes, mon ami, les femmes!

--Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui, mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas cela.»

Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la soeur du prince André pour tâcher de le corriger.

«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps! Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien. J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce soir, mais je n'irai pas!

--Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.

--Je vous la donne!»

IX

Il était une heure passée lorsque Pierre quitta son ami. C'était par une nuit de juin, une de ces nuits de Pétersbourg, presque sans crépuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien arrêtée de rentrer chez lui. Mais plus il avançait, plus il sentait qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans les rues désertes. Chemin faisant, il se rappela que la société habituelle des joueurs devait se trouver réunie chez Anatole Kouraguine; après le jeu, on se mettait à boire, et le tout finissait par un des plaisirs favoris de Pierre.

«Si j'y allais?» se dit-il, et il pensa à la parole qu'il venait de donner au prince André.

Mais en même temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractère, il lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de libertinage, qu'il ne connaissait, hélas, que trop bien, qu'il se décida à aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait aucune valeur, puisqu'il avait promis à Anatole avant de promettre au prince André; qu'à tout prendre, ces engagements n'étaient que de pure convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne n'était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleversait souvent ses décisions en apparence les plus arrêtées. Pierre céda encore et alla chez Kouraguine. Arrivé devant le perron d'une grande maison située à côté des casernes de la garde à cheval, il en gravit les marches éclairées et entra par la porte qu'il trouva toute grande ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. Ça sentait le vin: des bouteilles vides, des manteaux, des galoches étaient jetés çà et là, et l'on entendait à distance des bruits de voix et des cris.

Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se séparait pas encore. Après s'être débarrassé de son manteau, Pierre entra dans la première pièce, où l'on voyait les restes du souper et où un laquais, sûr de l'impunité, avalait en cachette le vin oublié au fond des verres. Plus loin, dans le troisième salon, au milieu du tohu-bohu général des rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenêtre ouverte; trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux traînait à la chaîne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.

«Je parie pour Stievens! cria l'un.

--Ne l'aidez pas surtout! cria un second.

--Va pour Dologhow! cria un troisième.

--Kouraguine, sépare-les!

--Voyons, laissez-là Michka, il s'agit d'un pari!

--D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrième.

--Jacques, une bouteille! hurla le maître de la maison, un grand et beau garçon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte sur la poitrine.

--Attendez, Messieurs, voici Pétrouchka, ce cher ami,» dit-il, s'adressant à Pierre.

Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme et sobre contrastait singulièrement avec toutes les autres voix avinées, l'appela de la fenêtre:

«Viens ici que je t'explique le pari...»

C'était Dologhow, un officier du régiment de Séménovsky, bretteur et joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait gaiement autour de lui:

«Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?