Chapter 27
--Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre.
--Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en solliciteur pour ce jeune homme...»
Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase.
«Oh! quel ennui, dit le prince Dolgoroukow, en se levant à la hâte et en serrant la main aux deux jeunes gens. Je ferai tout ce qui me sera possible, tout ce qui dépendra de moi, pour vous et ce charmant jeune homme. Mais ce sera pour une autre fois! Vous voyez...» ajouta-t-il en serrant de nouveau la main de Boris avec une familiarité bienveillante et légère.
Boris était tout ému du voisinage de cette personnalité puissante, ému aussi de se trouver en contact avec un des ressorts qui mettaient en mouvement ces énormes masses, dont lui, dans son régiment, ne se sentait qu'une petite, soumise et infime parcelle. Ils traversèrent le corridor à la suite du prince Dolgoroukow, et au moment où celui-ci entrait dans les appartements de l'Empereur, il en sortit un homme en habit civil, de haute taille, à figure intelligente, et dont la mâchoire proéminente, loin d'enlaidir les traits, y ajoutait au contraire beaucoup de vivacité et de mobilité. Il salua en passant Dolgoroukow comme un intime, et jeta un regard fixe et froid sur le prince André, vers lequel il s'avança avec la certitude que l'autre le saluerait et se rangerait pour le laisser passer; mais le prince André ne fit ni l'un ni l'autre; la figure de l'inconnu exprima l'irritation, et, se détournant, il longea l'autre côté du corridor.
«Qui est-ce? demanda Boris.
--Un des hommes les plus remarquables et les plus antipathiques, à mon avis. C'est le ministre des affaires étrangères, le prince Adam Czartorisky.... Ce sont ces hommes-là, dit le prince André avec un soupir qu'il ne put réprimer, qui décident du sort des nations!»
Les troupes se mirent en marche le lendemain, et Boris, n'ayant revu ni Bolkonsky ni Dolgoroukow, pendant le temps qui s'écoula jusqu'à la bataille d'Austerlitz, fut laissé dans son régiment.
X
Le 16, à l'aube, l'escadron de Denissow, faisant partie du détachement du prince Bagration, quitta sa dernière étape pour gagner le champ de bataille, à la suite des autres colonnes; mais, à la distance d'une verste, il reçut l'ordre de s'arrêter. Rostow vit défiler devant lui les cosaques, le 1er et le 2ème escadron de hussards, quelques bataillons d'infanterie et de l'artillerie, les généraux prince Bagration, Dolgoroukow et leurs aides de camp. La lutte intérieure qu'il avait soutenue pour vaincre la terreur qui s'emparait de lui au moment de l'engagement, tous ses beaux rêves sur la façon dont il s'y distinguerait à l'avenir, s'évanouissaient en fumée, car son escadron fut laissé dans la réserve, et la journée s'écoula triste et ennuyeuse. À neuf heures du matin, il entendit au loin une fusillade, des cris, des hourras, il vit ramener quelques blessés et enfin, au milieu d'une centaine de cosaques, tout un détachement de cavalerie française; si l'engagement, comme on le voyait, avait été court, il s'était du moins terminé à notre avantage; officiers et soldats parlaient d'une brillante victoire, de la prise de Vischau et d'un escadron français fait prisonnier. Le temps était pur, un beau soleil réchauffait l'air après la légère gelée de la nuit, et le radieux éclat d'une belle journée d'automne, en harmonie avec la joie et l'expression du triomphe, se reflétait sur les traits des soldats, des officiers, des généraux et des aides de camp qui se croisaient en tous sens. Après avoir souffert l'angoisse inévitable qui précède une affaire, pour passer ensuite cette joyeuse journée dans l'inaction, Rostow ressentait une vive impatience.
«Rostow, viens ici, noyons notre chagrin! lui cria Denissow, qui, assis sur le bord de la route, avait un flacon d'eau-de-vie et quelques victuailles à côté de lui, et était entouré d'officiers qui partageaient ses provisions.
--Encore un qu'on amène! dit l'un d'eux, en désignant un dragon français qui marchait entre deux cosaques, dont l'un menait par la bride la belle et forte monture du prisonnier.
--Vends-moi le cheval, cria Denissow au cosaque.
--Volontiers, Votre Noblesse.»
Les officiers se levèrent et entourèrent le cosaque et le prisonnier. Ce dernier était un jeune Alsacien, qui parlait français avec un accent allemand des plus prononcés. Il était rouge d'émotion; ayant entendu parler sa langue, il s'adressait à chacun d'eux alternativement, en leur expliquant qu'il n'avait pas été pris par sa faute, que c'était le caporal qui en était cause, qu'il l'avait envoyé chercher des housses, quoiqu'il l'assurât que les Russes étaient déjà là, et à chaque phrase il ajoutait:
«Qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval.»
Et il le caressait. Il avait l'air de ne pas se rendre bien compte de ce qu'il disait: tantôt il s'excusait d'avoir été fait prisonnier, tantôt il faisait parade de sa ponctualité à remplir ses devoirs de soldat, comme s'il était encore en présence de ses chefs. C'était pour notre arrière-garde un spécimen exact des armées françaises, que nous connaissions encore si peu.
Les cosaques échangèrent son cheval contre deux pièces d'or, et Rostow, qui pour le moment se trouvait le plus riche des officiers, en devint propriétaire.
«Mais qu'on ne fasse pas de mal à mon petit cheval,» lui répéta l'Alsacien.
Rostow le rassura et lui donna un peu d'argent.
«Allez! allez! dit le cosaque, en prenant le prisonnier français par la main pour le faire avancer.
--L'Empereur! l'Empereur! cria-t-on tout à coup autour d'eux. Tous s'agitèrent, se dispersèrent, se placèrent à leur poste, et Rostow, voyant venir de loin quelques cavaliers avec des plumets blancs, gagna prestement sa place et se mit en selle. Toute sa mauvaise humeur, tout son ennui, toute pensée personnelle s'effacèrent à l'instant de son esprit; devant le sentiment de joie ineffable qui le pénétrait tout entier, à l'approche de son souverain. C'était pour lui une compensation complète à la déception du matin; exalté, comme un amoureux qui a obtenu le rendez-vous désiré, il n'osait se retourner, et devinait son arrivée, non au bruit des chevaux, mais à l'intensité de l'émotion qui s'épanouissait en lui et qui éclairait et illuminait tout ce qui l'entourait. Cependant le «soleil» arrivait plus près, plus près.... Rostow se sentait comme enveloppé des rayons de sa douce et majestueuse lumière..., et il entendit cette voix si bienveillante, si calme, si imposante et si naturelle à la fois, qui résonna au milieu d'un silence de mort:
«Les hussards de Pavlograd? demanda l'Empereur.
--La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui avait parlé.
L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu, car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux bleus.
Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et s'élança au galop en avant.
Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et, s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards, plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue de l'affaire.
Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée, étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé, qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard.
«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance était plus vive que celle du mourant.
Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes, l'entendit dire en français à Czartorisky:
«Quelle terrible chose que la guerre!»
L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de coeur et de charme....
«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la santé de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!
--Hourra!» répondirent en choeur les officiers.
Et le vieux Kirstein criait avec autant d'enthousiasme que l'officier de vingt ans.
Leurs verres vidés et brisés, Kirstein en remplit d'autres, et, s'avançant en manches de chemise, un verre à la main, vers les soldats groupés autour du feu, il leva le verre au-dessus de sa tête, pendant que la flamme éclairait de ses rouges reflets sa pose triomphale, ses grandes moustaches grises, et sa poitrine blanche, que sa chemise entr'ouverte laissait à découvert.
«Enfants, à la santé de notre Empereur et à la victoire sur l'ennemi!» s'écria-t-il de sa voix basse et vibrante.
Ses hommes l'entourèrent en lui répondant par de bruyantes acclamations.
En se séparant à la nuit, Denissow frappa sur l'épaule de son favori Rostow:
«Pas moyen de s'amouracher, hein? alors on s'est épris de l'Empereur!
--Denissow, ne plaisante pas là-dessus, c'est un sentiment trop élevé, trop sublime!
--Oui, oui, mon jeune ami, je suis de ton avis, je le partage et je l'approuve!--Non, tu ne le comprends pas!»
Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui précédèrent la journée d'Austerlitz.
XI
L'Empereur séjourna le lendemain à Vischau. Son premier médecin Willier ayant été appelé par lui plusieurs fois, la nouvelle d'une indisposition de l'Empereur s'était répandue dans le quartier général, et dans son entourage intime on disait qu'il n'avait ni appétit ni sommeil. On attribuait cet état à la violente impression qu'avait produite sur son âme sensible la vue des morts et des blessés.
Le 17, de grand matin, un officier français, protégé par le drapeau parlementaire, et demandant une audience de l'Empereur lui-même, fut amené des avant-postes. Cet officier était Savary. L'empereur venait de s'endormir. Savary dut attendre; à midi, il fut introduit, et une heure après il repartit avec le prince Dolgoroukow.
Il avait, disait-on, mission de proposer à l'empereur Alexandre une entrevue avec Napoléon. À la grande joie de toute l'armée, cette entrevue fut refusée, et le prince Dolgoroukow, le vainqueur de Vischau, fut envoyé avec Savary pour entrer en pourparlers avec Napoléon, dans le cas où, contre toute attente, ces pourparlers auraient la paix pour objet.
Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec l'Empereur.
Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du 19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz.
Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement.
Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs!
Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.
Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux qui savent quelque chose que les autres ignorent.
«Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de mauvaise humeur?
--Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, je crois, qu'on l'eût entendu.
--Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la bataille,... c'est impossible.
--Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?
--Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis vous l'assurer.
--Mais comment est-il? demanda le prince André.
--C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre l'appeler Votre Majesté, mais je ne l'ai honoré d'aucun titre, à son grand chagrin. Voilà quel homme c'est, rien de plus! Et malgré le profond respect que je porte au vieux Koutouzow, nous serions dans une jolie situation si nous continuions à attendre l'inconnu, et à lui donner ainsi la chance de s'en aller ou de nous tromper, tandis qu'à présent nous sommes sûrs de le prendre. Il ne faut pas oublier le principe de Souvarow: qu'il vaut mieux attaquer que de se laisser attaquer. L'ardeur des jeunes gens à la guerre, est, croyez-moi, un indicateur plus sûr que toute l'expérience des vieux tacticiens.
--Mais quelle est donc sa position? Je suis allé aujourd'hui aux avant-postes, et il est impossible de découvrir où se trouve le gros de ses forces, reprit le prince André, qui brûlait d'envie d'exposer au prince Dolgoroukow son plan d'attaque particulier.
--Ceci est parfaitement indifférent. Tous les cas sont prévus s'il est à Brünn...,» repartit Dolgoroukow, en se levant pour déployer une carte sur la table et expliquer à sa façon le projet d'attaque de Weirother, qui consistait en un mouvement de flanc.
Le prince André fit des objections pour prouver que son plan valait celui de Weirother, qui n'avait pour lui que la bonne fortune d'avoir été approuvé. Pendant que le prince André faisait ressortir les côtés faibles de ce dernier et les avantages du sien, le prince Dolgoroukow avait cessé de l'écouter et jetait des regards distraits tour à tour sur la carte et sur lui.
«Il y aura un conseil de guerre ce soir chez Koutouzow, et vous pourrez exposer vos objections, dit Dolgoroukow.
--Et je le ferai certainement, reprit le prince André.
--De quoi vous préoccupez-vous, messieurs? dit avec un sourire railleur Bilibine, qui, après les avoir écoutés en silence, se préparait à les plaisanter. Qu'il y ait une victoire ou une défaite demain, l'honneur de l'armée russe sera sauf, car, à l'exception de notre Koutouzow, il n'y a pas un seul Russe parmi les chefs des différentes divisions; voyez plutôt: Herr général Wimpfen, le comte de Langeron, le prince de Lichtenstein, le prince de Hohenlohe et enfin Prsch..., Prsch... et ainsi de suite, comme tous les noms polonais.
--Taisez-vous, mauvaise langue, dit Dolgoroukow, vous vous trompez: il y a deux Russes, Miloradovitch et Doktourow; il y en a même un troisième, Araktchéiew, mais il n'a pas les nerfs solides.
--Je vais rejoindre mon chef, dit le prince André. Bonne chance, messieurs!»
Et il sortit en leur serrant la main à tous deux.
Pendant le trajet, le prince André ne put s'empêcher de demander à Koutouzow, qui était assis en silence à ses côtés, ce qu'il pensait de la bataille du lendemain. Celui-ci, avec un air profondément sérieux, lui répondit, au bout d'une seconde: «Je pense qu'elle sera perdue, et j'ai prié le comte Tolstoï de transmettre mon opinion à l'Empereur.... Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait répondu? «Eh, mon cher général, je me mêle du riz et des côtelettes, mêlez-vous des affaires de la guerre» Oui, mon cher, voilà ce qu'ils m'ont répondu!»
XII
À dix heures du soir, Weirother porta son plan au logement de Koutouzow, où devait se rassembler le conseil de guerre. Tous les chefs de colonnes, avaient été convoqués, et tous, à l'exception du prince Bagration, qui s'était fait excuser, se réunirent à l'heure indiquée.
Weirother, le grand organisateur de la bataille du lendemain, avec sa vivacité et sa hâte fiévreuse, faisait un contraste complet avec Koutouzow, mécontent et endormi, qui présidait malgré lui le Conseil de guerre. Weirother se trouvait, à la tête de ce mouvement que rien ne pouvait plus arrêter, dans la situation d'un cheval attelé qui, se précipitant sur une descente, ne sait plus si c'est lui qui entraîne la voiture ou si c'est la voiture qui le pousse. Emporté par une force irrésistible, il ne se donnait plus le temps de réfléchir à la conséquence de cet élan. Il avait été deux fois dans la soirée inspecter les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs pour faire son rapport et donner des explications, et de plus dans sa chancellerie, où il avait dicté en allemand un projet de disposition des troupes. Aussi arriva-t-il au conseil de guerre complètement épuisé.
Sa préoccupation était si évidente qu'il en oubliait la déférence qu'il devait au général en chef: il l'interrompait à tout moment par des paroles sans suite, sans même le regarder, sans répondre aux questions qui lui étaient adressées. Avec ses habits couverts de boue, il avait un air piteux, fatigué, égaré, qui cependant n'excluait pas l'orgueil et la jactance.
Koutouzow occupait un ancien château. Dans le grand salon, transformé en cabinet, étaient réunis: Koutouzow, Weirother, tous les membres du conseil de guerre et le prince André, qui, après avoir transmis les excuses du prince Bagration, avait obtenu l'autorisation de rester.
«Le prince Bagration ne venant pas, nous pouvons commencer notre séance,» dit Weirother, en se levant avec empressement pour se rapprocher de la table, sur laquelle était étalée, une immense carte topographique des environs de Brünn.
Koutouzow, dont l'uniforme déboutonné laissait prendre l'air à son large cou de taureau, enfoncé dans un fauteuil à la Voltaire, ses petites mains potelées de vieillard symétriquement posées sur les bras du fauteuil, paraissait endormi, mais le son de la voix de Weirother lui fit ouvrir avec effort l'oeil qui lui restait.
«Oui, je vous en prie, autrement il sera trop tard...»
Et sa tête retomba sur sa poitrine, et son oeil se referma.
Quand la lecture commença, les membres du conseil auraient pu croire qu'il faisait semblant de dormir, mais son ronflement sonore leur prouva bientôt qu'il avait cédé malgré lui à cet invincible besoin de sommeil, inhérent à la nature humaine, en dépit de son désir de témoigner son dédain pour les dispositions qui avaient été arrêtées. En effet, il dormait profondément. Weirother, trop occupé pour perdre une seconde, lui jeta un coup d'oeil, prit un papier et commença d'un ton monotone la lecture très compliquée et très difficile à suivre de la dislocation des troupes:
«_Dislocation des troupes pour l'attaque des positions ennemies derrière Kobelnitz et Sokolenitz, du 30 novembre 1805._