La guerre et la paix, Tome I

Chapter 22

Chapter 223,889 wordsPublic domain

Jadis, quand il se trouvait en présence d'Anna Pavlovna, il sentait toujours que ce qu'il disait manquait de tact et de convenance, et que ses appréciations les plus intelligentes devenaient complètement stupides dès qu'il les formulait, tandis que les propos les plus idiots du prince Hippolyte étaient acceptés comme des traits d'esprit, Aujourd'hui, au contraire, tout ce qu'il énonçait était «charmant», et si Anna Pavlovna n'exprimait pas toujours son approbation, il voyait bien que c'était uniquement par égard pour sa modestie.

Au commencement de l'hiver de 1805 à 1806, Pierre reçut le petit billet rose habituel qui contenait une invitation. Le post-scriptum disait:

«Vous trouverez chez moi la belle Hélène qu'on ne se lasse jamais de voir.»

En lisant ce billet, il sentit pour la première fois qu'il existait entre lui et Hélène un certain lien parfaitement visible pour plusieurs personnes. Cette idée l'effraya, parce qu'elle entraînait à sa suite de nouvelles obligations qu'il ne désirait pas contracter, et elle le réjouit en même temps, comme une supposition amusante.

La soirée d'Anna Pavlovna était en tous points semblable à celle de l'été précédent, avec cette différence que la primeur actuelle n'était plus Mortemart, mais un diplomate tout fraîchement débarqué de Berlin, et qui apportait les détails les plus nouveaux sur le séjour de l'empereur Alexandre à Potsdam, où les deux augustes amis s'étaient juré une alliance éternelle pour la défense du bon droit contre l'ennemi du genre humain. Anna Pavlovna reçut Pierre avec la nuance de tristesse exigée par la perte récente qu'il venait de faire, car on semblait s'être donné le mot pour lui persuader qu'il en avait beaucoup de chagrin: c'était cette même nuance de tristesse qu'elle affectait toujours en parlant de l'impératrice Marie Féodorovna. Avec son tact tout particulier, elle organisa aussitôt différents groupes: le principal, composé de généraux et du prince Basile, jouissait du diplomate; le second s'était réuni autour de la table de thé. Mlle Schérer se trouvait dans l'état d'excitation d'un chef d'armée sur le champ de bataille, dont le cerveau est plein des plus brillantes conceptions, mais à qui le temps manque pour les exécuter. Ayant remarqué que Pierre se dirigeait vers le premier groupe, elle le toucha légèrement du doigt:

«Attendez, lui dit-elle, j'ai des vues sur vous pour ce soir.»

Et, regardant Hélène, elle sourit.

«Ma bonne Hélène, il faut que vous soyez charitable pour ma pauvre tante, qui a une adoration pour vous: allez lui tenir compagnie pour dix minutes, et voici cet aimable comte qui va se sacrifier avec vous.»

Elle retint Pierre, en ayant l'air de lui faire une confidence:

«N'est-ce pas qu'elle est ravissante? lui dit-elle tout bas, en lui désignant la belle Hélène, qui s'avançait majestueusement vers la «tante».... Quelle tenue pour une aussi jeune fille! quel tact! quel coeur! Heureux celui qui l'obtiendra!... l'homme qui l'épousera, fût-il le plus obscur, est sûr d'arriver au premier rang... n'est-ce pas votre avis?»

Pierre répondit en s'associant sincèrement aux éloges d'Anna Pavlovna, car, lorsqu'il lui arrivait de songer à Hélène, c'étaient précisément sa beauté et sa tenue pleine de dignité et de réserve qui se présentaient tout d'abord à son imagination.

La «tante», blottie dans son petit coin, y reçut les deux jeunes gens, sans témoigner cependant le moindre empressement pour Hélène; au contraire, elle jeta à sa nièce un regard effrayé, comme pour lui demander ce qu'elle devait en faire. Sans en tenir compte, Anna Pavlovna dit tout haut à Pierre, en regardant Hélène et en s'éloignant:

«J'espère que vous ne trouverez plus qu'on s'ennuie chez moi?»

Hélène sourit, étonnée que cette supposition pût s'adresser à une personne qui avait l'insigne bonheur de l'admirer et de causer avec elle. La «tante», après avoir toussé une ou deux fois pour éclaircir sa voix, exprima en français à Hélène le plaisir qu'elle avait à la voir, et, se tournant du côté de Pierre, elle répéta la même cérémonie. Pendant que cette conversation somnifère se traînait en boitant, Hélène adressa à Pierre un de ses beaux et radieux sourires que, du reste, elle prodiguait à tout le monde. Il y était tellement habitué, qu'il ne le remarqua même pas. La «tante» l'interrogeait sur la collection de tabatières qui avait appartenu au vieux comte Besoukhow, et lui faisait admirer la sienne, ornée du portrait de son mari.

«C'est sans doute de V...» dit Pierre en nommant un célèbre peintre en miniatures.

Alors il se pencha au-dessus de la table pour prendre la tabatière; cela ne l'empêchait pas de prêter l'oreille en même temps aux conversations de l'autre groupe. Il était sur le point de se lever, lorsque la «tante» lui tendit sa tabatière par-dessus la tête d'Hélène. Hélène se pencha en avant, toute souriante. Elle portait, selon la mode du temps, un corsage très échancré dans le dos et sur la poitrine. Son buste, dont la blancheur rappelait à Pierre celle du marbre, était si près de lui, que, malgré sa mauvaise vue, il distinguait involontairement toutes les beautés de ses épaules et de son cou, si près de ses lèvres, qu'il n'aurait eu qu'à se baisser d'une ligne pour les y poser. Il sentait la tiède chaleur de son corps, mêlée à la suave odeur des parfums, et il entendait vaguement craquer son corset au moindre mouvement. Ce n'était pas pourtant le parfait ensemble des beautés de cette statue de marbre qui venait de le frapper ainsi; c'étaient les charmes de ce corps ravissant qu'il devinait sous cette légère gaze. La violence de la sensation qui pénétra tout son être effaça à jamais ses premières impressions, et il lui fut aussi impossible d'y revenir, qu'il est impossible de retrouver ses illusions perdues.

«Vous n'aviez donc pas remarqué combien je suis belle? semblait lui dire Hélène. Vous n'aviez pas remarqué que je suis une femme et une femme que chacun peut obtenir, vous surtout?» disait son regard.

Et Pierre comprit en cet instant que non seulement Hélène pouvait devenir sa femme, mais qu'elle le deviendrait, et cela aussi positivement que s'ils étaient déjà devant le prêtre. Comment et quand? Il l'ignorait. Serait-ce un bonheur? Il ne le savait pas; il pressentait même plutôt que ce serait un malheur, mais il était sûr que cela arriverait.

Pierre baissa les yeux et les releva, en essayant de revoir en elle cette froide beauté qui jusqu'à ce jour l'avait laissé si indifférent; il ne le pouvait plus, il subissait son influence et il ne s'élevait plus entre eux d'autre barrière que sa seule volonté.

«Bon, je vous laisse dans votre petit coin.... Je vois que vous y êtes très bien,» dit Mlle Schérer en passant.

Et Pierre se demanda avec terreur s'il n'avait pas commis quelque inconvenance, et s'il n'avait pas laissé deviner son trouble intérieur. Il se rapprocha du principal groupe.

«On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg?» lui dit Anna Pavlovna.

C'était vrai en effet: l'architecte lui avait déclaré que des arrangements intérieurs étaient indispensables, et il l'avait laissé faire.

«C'est très bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile; il est bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna Pavlovna, en souriant à ce dernier.... Vous êtes si jeune, vous avez besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilège de vieille femme...»

Elle s'arrêta dans l'attente d'un compliment, comme le font habituellement les dames qui parlent de leur âge.

«Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...»

Et elle enveloppa Pierre et Hélène d'un même regard. Ils ne se voyaient pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximité effrayante pour lui, et il murmura une réponse banale.

Rentré chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours à ce qu'il avait éprouvé. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il avait connue enfant, et dont il disait distraitement: «Oui, elle est belle,» pouvait lui appartenir.

«Mais elle est bête, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc quelque chose de mauvais, de défendu dans le sentiment qu'elle a provoqué en moi. Ne m'a-t-on pas raconté que son frère Anatole avait eu de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est à cause de cela qu'il avait été renvoyé? Son autre frère, c'est Hippolyte; son père, c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,» pensait-il.

Et cependant, au milieu de toutes ces réflexions vagues sur la valeur morale d'Hélène, il se surprenait souriant et rêvant à elle, à elle devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce qu'on avait pu en dire était faux, et tout à coup il la revoyait de nouveau, non pas elle, Hélène, mais ce corps charmant revêtu de blanches draperies.

«Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...» Et, trouvant quelque chose de malhonnête et de répulsif dans ce mariage, il se reprochait sa faiblesse.

Il se rappelait ses mots, ses regards, et les mots et les regards de ceux qui les avaient vus ensemble et les allusions transparentes de Mlle Schérer, et celles du prince Basile, et il se demandait avec épouvante s'il ne s'était pas déjà trop engagé à faire une chose évidemment mauvaise et contre sa conscience..., et, tout en prononçant cet arrêt, au fond de son âme s'élevait la brillante image d'Hélène, entourée de l'auréole de sa beauté féminine.

II

Au mois de septembre de l'année 1805, le prince Basile reçut la mission d'aller inspecter quatre gouvernements; il avait sollicité cette commission pour faire en même temps, sans bourse délier, la tournée de ses terres ruinées, prendre en passant son fils Anatole et se rendre avec lui chez le prince Nicolas Bolkonsky, afin d'essayer de le marier à la fille du vieux richard. Mais, avant de se lancer dans cette nouvelle entreprise, il était nécessaire d'en finir avec l'indécision de Pierre, qui passait chez lui toutes ses journées, et s'y montrait bête, confus et embarrassé (comme le sont les amoureux) en présence d'Hélène, sans faire un pas en avant, un pas décisif.

«Tout cela est bel et bon, mais il faut que cela finisse,» se dit un matin avec un soupir mélancolique le prince Basile, qui commençait à trouver que Pierre, qui lui devait tant, ne se conduisait pas précisément bien en cette circonstance: «C'est la jeunesse, l'étourderie? Que le bon Dieu le bénisse, continuait-il, en constatant avec satisfaction sa propre indulgence; mais il faut que cela finisse!... C'est après-demain la fête d'Hélène: je réunirai quelques parents, et s'il ne comprend pas ce qu'il lui reste à faire, j'y veillerai: c'est mon devoir de père!»

Six semaines s'étaient écoulées depuis la soirée de Mlle Schérer et la nuit d'insomnie pendant laquelle Pierre avait décidé que son mariage avec Hélène serait sa perte, et qu'il ne lui restait plus qu'à partir pour l'éviter. Cependant il n'avait point quitté la maison du prince Basile, et il sentait avec terreur qu'il se liait davantage tous les jours, et qu'il ne pouvait plus se retrouver auprès d'Hélène avec son indifférence première; d'un autre côté, il n'avait pas la force de se détacher d'elle et se voyait contraint de l'épouser, en dépit du malheur qui résulterait pour lui de cette union. Peut-être aurait-il pu se retirer encore à temps si le prince Basile, qui jusque-là n'avait jamais ouvert ses salons, ne s'était plu à avoir du monde chez lui tous les soirs, et l'absence de Pierre, du moins à ce qu'on lui assurait, aurait enlevé un élément de plaisir à ces réunions, en trompant l'attente de tous. Dans les courts instants que le prince Basile passait à la maison, il ne manquait jamais l'occasion, en lui offrant à baiser sa joue rasée de frais, de lui dire: «à demain,» ou bien «au revoir, à dîner», ou bien encore «c'est pour toi que je reste», et cependant s'il lui arrivait de rester chez lui pour Pierre, comme il le disait, il ne lui témoignait aucune attention spéciale.

Pierre n'avait pas le courage de tromper ses espérances Tous les jours il se répétait:

«Il faut que je parvienne à la connaître; me suis-je trompé alors, ou vois-je faux à présent?... Elle n'est pas sotte, elle est charmante; elle ne parle pas beaucoup, il est vrai, mais elle ne dit jamais de sottises et ne s'embarrasse jamais!»

Il essayait parfois de l'entraîner dans une discussion, mais elle répondait invariablement, d'une voix douce, par une réflexion qui témoignait du peu d'intérêt qu'elle y prenait, ou par un sourire et un regard qui, aux yeux de Pierre, étaient le signe infaillible de sa supériorité. Elle avait sans doute raison de traiter de billevesées ces dissertations, comparées à son sourire: elle en avait un tout particulier à son adresse, radieux et confiant, tout autre que ce sourire banal qui illuminait ordinairement son beau visage. Pierre savait qu'on attendait de lui un mot, un pas au delà d'une certaine limite, et il savait que tôt ou tard il la franchirait, malgré l'incompréhensible terreur qui s'emparait de lui à cette seule pensée. Que de fois pendant ces six semaines ne s'était-il pas senti entraîné de plus en plus vers cet abîme, et ne s'était-il pas demandé:

«Où est ma fermeté? N'en ai-je donc plus?»

Pendant ces terribles luttes, sa fermeté habituelle semblait, en effet, complètement anéantie. Pierre appartenait à cette catégorie peu nombreuse d'hommes qui ne sont forts que lorsqu'ils sentent que leur conscience n'a rien à leur reprocher, et, à partir du moment où, au-dessus de la tabatière de la «tante», le démon du désir s'était emparé de lui, un sentiment inconscient de culpabilité paralysait son esprit de résolution.

Une petite société d'intimes, de parents et d'amis, au dire de la princesse, soupait chez eux le soir de la fête d'Hélène, et on leur avait donné à entendre que, ce soir-là, devait se décider le sort de celle qu'on fêtait. La princesse Kouraguine, dont l'embonpoint s'était accusé et qui jadis avait été une beauté imposante, occupait le haut bout de la table; à ses côtés étaient assis les hôtes les plus marquants: un vieux général, sa femme et Mlle Schérer; à l'autre bout se trouvaient les invités plus âgés et les personnes de la maison, Pierre et Hélène à côté l'un de l'autre. Le prince Basile ne soupait pas: il se promenait autour de la table, s'approchant de l'un ou de l'autre de ses invités. Il était d'excellente humeur; il disait à chacun un mot aimable, sauf cependant à Hélène et à Pierre, dont il feignait d'ignorer la présence. Les bougies brillaient de tout leur éclat: l'argenterie, les cristaux, les toilettes des dames et les épaulettes d'or et d'argent scintillaient à leurs feux; autour de la table s'agitait la livrée rouge des domestiques. On n'entendait que le cliquetis des couteaux, le bruit des assiettes, des verres, les voix animées de plusieurs conversations. Un vieux chambellan assurait de son amour brûlant une vieille baronne, qui lui répondait par un éclat de rire; un autre racontait la mésaventure d'une certaine Marie Victorovna, et le prince Basile, au milieu de la table, provoquait l'attention en décrivant aux dames, d'un ton railleur, la dernière séance du conseil de l'empire, au cours de laquelle le nouveau général gouverneur de Saint-Pétersbourg avait reçu et avait lu le fameux rescrit que l'empereur Alexandre lui avait adressé de l'armée. Dans ce rescrit, Sa Majesté constatait les nombreuses preuves de fidélité que son peuple lui donnait à tout instant, et assurait que celles de la ville de Pétersbourg lui étaient particulièrement agréables, qu'il était fier d'être à la tête d'une pareille nation et qu'il tâcherait de s'en rendre digne!

Le rescrit débutait par ces mots:

«Sergueï Kousmitch, de tous côtés arrivent jusqu'à moi,» etc., etc.

«Comment, demandait une dame, il n'a pas lu plus loin que «Sergueï Kousmitch»?

--Pas une demi-syllabe de plus...» Sergueï Kousmitch, de tous côtés... de tous côtés, Sergueï Kousmitch»..., et le pauvre Viasmitinow ne put aller plus loin, répondit le prince Basile en riant. À plusieurs reprises il essaya de reprendre la phrase, mais, à peine le mot «Sergueï» prononcé, sa voix tremblait; à «Kousmitch» les larmes arrivaient, et après «de tous côtés» les sanglots l'étouffaient au point qu'il ne pouvait continuer. Il tirait vite son mouchoir et recommençait avec un nouvel effort le «Sergueï Kousmitch, de tous côtés», suivi de larmes, si bien qu'un autre s'offrit pour lire à sa place.

--Ne soyez pas méchant, s'écria Anna Pavlovna en le menaçant du doigt, c'est un si brave et si excellent homme que notre bon Viasmitinow.»

Tous riaient gaiement, sauf Pierre et Hélène, qui contenaient, en silence et avec peine, le sourire, rayonnant et embarrassé à la fois, que leurs sentiments intimes amenaient à tout moment sur leurs lèvres.

On avait beau bavarder, rire, plaisanter, on avait beau manger avec appétit du sauté et des glaces, goûter du vin du Rhin, en évitant de les regarder, en un mot paraître indifférent à leur égard, on sentait instinctivement, au coup d'oeil rapide qu'on leur jetait, aux éclats de rire, à l'anecdote de «Sergueï Kousmitch», que tout cela n'était qu'un jeu, et que toute l'attention de la société se concentrait de plus en plus sur eux. Tout en imitant les sanglots de «Kousmitch», le prince Basile examinait sa fille à la dérobée; et il se disait à part lui:

«Ça va bien, ça se décidera aujourd'hui.»

Dans les yeux d'Anna Pavlovna, qui le menaçait du doigt, il lisait ses félicitations sur le prochain mariage. La vieille princesse, enveloppant sa fille d'un regard courroucé, et proposant, avec un soupir mélancolique, du vin à sa voisine, semblait lui dire:

«Oui, il ne nous reste plus rien à faire, ma bonne amie, qu'à boire du vin doux; c'est le tour de cette jeunesse et de son bonheur insolent.»

«Voilà bien le vrai bonheur, pensait le diplomate en contemplant les jeunes amoureux. Qu'elles sont insipides, toutes les folies que je débite, à côté de cela!»

Au milieu des intérêts mesquins et factices qui agitaient tout ce monde, s'était tout à coup fait jour un sentiment naturel, celui de la double attraction de deux jeunes gens beaux et pleins de sève, qui écrasait et dominait tout cet échafaudage de conventions affectées. Non seulement les maîtres, mais les gens eux-mêmes semblaient le comprendre, et s'attardaient à admirer la figure resplendissante d'Hélène et celle de Pierre, toute rouge et toute rayonnante d'émotion.

Pierre était joyeux et confus à la fois de sentir qu'il était le but de tous les regards. Il était dans la situation d'un homme absorbé qui ne perçoit que vaguement ce qui l'entoure, et qui n'entrevoit la réalité que par éclairs:

«Ainsi tout est fini!... comment cela s'est-il fait si vite?... car il n'y a plus à reculer, c'est devenu inévitable pour elle, pour moi, pour tous.... Ils en sont si persuadés que je ne puis pas les tromper.»

Voilà ce que se disait Pierre, en glissant un regard sur les éblouissantes épaules qui brillaient à côté de lui.

La honte le saisissait parfois: il lui était pénible d'occuper l'attention générale, de se montrer si naïvement heureux, de jouer le rôle de Paris ravisseur de la belle Hélène, lui dont la figure était si dépourvue de charmes. Mais cela devait sans doute être ainsi, et il s'en consolait. Il n'avait rien fait pour en arriver là; il avait quitté Moscou avec le prince Basile, et s'était arrêté chez lui... pourquoi ne l'aurait-il pas fait? Ensuite il avait joué aux cartes avec elle, il lui avait ramassé son sac à ouvrage, il s'était promené avec elle.... Quand donc cela avait-il commencé? et maintenant le voilà presque fiancé!... Elle est là, à côté de lui; il la voit, il la sent, il respire son haleine, il admire sa beauté!... Tout à coup une voix connue, lui répétant la même question pour la seconde fois, le tira brusquement de sa rêverie:

«Dis-moi donc, quand as-tu reçu la lettre de Bolkonsky? Tu es vraiment ce soir d'une distraction...» dit le prince Basile.

Et Pierre remarqua que tous lui souriaient, à lui et à Hélène:

«Après tout, puisqu'ils le savent, se dit-il, et d'autant mieux que c'est vrai...»

Et son sourire bon enfant lui revint sur les lèvres.

«Quand as-tu reçu sa lettre? Est-ce d'Olmütz qu'il t'écrit?

--Peut-on penser à ces bagatelles, se dit Pierre. Oui, d'Olmütz,» répondit-il avec un soupir.

En sortant de table, il conduisit sa dame dans le salon voisin, à la suite des autres convives. On se sépara, et quelques-uns d'entre eux partirent, sans même prendre congé d'Hélène, pour bien marquer qu'ils ne voulaient pas détourner son attention; ceux qui approchaient d'elle pour la saluer ne restaient auprès d'elle qu'une seconde, en la suppliant de ne pas les reconduire.

Le diplomate était triste et affligé en quittant le salon. Qu'était sa futile carrière à côté du bonheur de ces jeunes gens? Le vieux général, questionné par sa femme sur ses douleurs rhumatismales, grommela une réponse tout haut, et se dit tout bas:

«Quelle vieille sotte! parlez-moi d'Hélène Vassilievna, c'est une autre paire de manches; elle sera encore belle à cinquante ans.»

«Il me semble que je puis vous féliciter, murmura Anna Pavlovna à la princesse mère, en l'embrassant tendrement. Si ce n'était ma migraine, je serais restée.»

La princesse ne répondit rien: elle était envieuse du bonheur de sa fille. Pendant que ces adieux s'échangeaient, Pierre était resté seul avec Hélène dans le petit salon; il s'y était souvent trouvé seul avec elle dans ces derniers temps, sans lui avoir jamais parlé d'amour. Il sentait que le moment était venu, mais il ne pouvait se décider à faire ce dernier pas. Il avait honte: il lui semblait occuper à côté d'elle une place qui ne lui était pas destinée:

«Ce bonheur n'est pas pour toi, lui murmurait une voix intérieure, il est pour ceux qui n'ont pas ce que tu as!»

Mais il fallait rompre le silence. Il lui demanda si elle avait été contente de la soirée. Elle répondit, avec sa simplicité habituelle, que jamais sa fête n'avait été pour elle plus agréable que cette année. Les plus proches parents causaient encore dans le grand salon. Le prince Basile s'approcha nonchalamment de Pierre, et celui-ci ne trouva rien de mieux à faire que de se lever précipitamment et de lui dire qu'il était déjà tard. Un regard sévèrement interrogateur se fixa sur lui, et parut lui dire que sa singulière réponse n'avait pas été comprise; mais le prince Basile, reprenant aussitôt sa figure doucereuse, le força à se rasseoir:

«Eh bien, Hélène? dit-il à sa fille de ce ton d'affectueuse tendresse, naturelle aux parents qui aiment leurs enfants, et que le prince imitait sans la ressentir... «Sergueï Kousmitch... de tous côtés»... chantonna-t-il en tourmentant le bouton de son gilet.

Pierre comprit que cette anecdote n'était pas ce qui intéressait le prince Basile en ce moment, et celui-ci comprit que Pierre l'avait deviné. Il les quitta brusquement, et l'émotion que le jeune homme crut apercevoir sur les traits de ce vieillard le toucha; il se retourna vers Hélène: elle était confuse, embarrassée et semblait lui dire:

«C'est votre faute!»

«C'est inévitable, il le faut, mais je ne le puis», se dit-il en recommençant à causer de choses et d'autres et en lui demandant où était le sel de cette histoire de Sergueï Kousmitch.

Hélène lui répondit qu'elle ne l'avait pas même écoutée.

Dans la pièce voisine, la vieille princesse parlait de Pierre avec une dame âgée:

«Certainement c'est un parti très brillant, mais le bonheur, ma chère?

--Les mariages se font dans les cieux!» répondit la vieille dame.

Le prince Basile, qui rentrait en ce moment, alla s'asseoir dans un coin écarté, ferma les yeux et s'assoupit. Comme sa tête plongeait en avant, il se réveilla.

«Aline, dit-il à sa femme, allez voir ce qu'ils font.»

La princesse passa devant la porte du petit salon avec une indifférence affectée, et y jeta un coup d'oeil.

«Ils n'ont pas bougé,» dit-elle à son mari.