La guerre et la paix, Tome I

Chapter 21

Chapter 213,834 wordsPublic domain

Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée, ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna, avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant sa main mutilée, demandait également une petite place.

«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus marcher!»

On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même demande, car sa voix était suppliante et timide:

«Au nom du ciel, ne me refusez pas!

--Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...--Où est l'officier blessé?

--On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix.

--Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote, Antonow.»

Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le pantalon et les mains du junker.

«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine.

--Non, je ne suis que contusionné.

--Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?

--C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces.

Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats qui causaient bruyamment:

«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront plus!

--Es-tu sain et sauf, Pétrow?

--On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?»

Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité, entourés de la clameur confuse de l'infanterie.

On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques mots:

«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?»

Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au milieu de cette route boueuse.

Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas.

De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue, et du bois que l'on fendait au loin.

Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait, sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et, se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:

«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!»

Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine, pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se disputant une botte:

«Pas vrai que tu l'as ramassée....

--En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée.

Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs en demandant à boire d'une voix sourde:

«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?»

Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait chercher du feu pour les fantassins:

«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu, nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la nuit avec son tison enflammé.

Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque chose de lourd. L'un d'eux trébucha:

«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route, grommela-t-il....

--Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...»

Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau.

«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow.

--Oui, je souffre.

--Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine.

--J'y vais, mon ami.»

Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées, les yeux brillants d'un éclat fiévreux.

Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible à son estomac affamé?

Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui pour l'examiner.

Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant sur l'ennemi, qu'il avait culbuté:

«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!»

Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini par croire que c'était réellement arrivé.

«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout particulièrement distingué.

--C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!»

Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.

«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?» demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.

Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement de l'engagement:

«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de service.

--L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et... il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.»

Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine Tonschine.

«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André.

--Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier d'état-major en souriant agréablement.

--Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et bref le prince André.

Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.

«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?» demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine.

Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet incident; il restait coi et murmurait:

«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....

--Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»

Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.

Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient nerveusement.

«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de bataillons pour les couvrir.»

Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.

«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»

Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.

Le prince André le suivit:

«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré d'un mauvais pas, mon ami.»

Lui jetant un coup d'oeil attristé, le prince André s'éloigna sans rien répondre. Il avait un poids sur le coeur.... Tout était si étrange, si différent de ce qu'il avait espéré!

«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui.

Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé!

Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant, et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait le bras.

Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas broyée méchamment.

Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il était tout seul.

«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort, gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un gémissement.

--Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la réponse:--En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est effrayant!»

Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens:

«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow.

CHAPITRE III

I

Le prince Basile ne faisait jamais de plan à l'avance: encore moins pensait-il à faire du mal pour en tirer profit. C'était tout simplement un homme du monde qui avait réussi, et pour qui le succès était devenu une habitude.

Il agissait constamment selon les circonstances, selon ses rapports avec les uns et les autres, et conformait à cette pratique les différentes combinaisons qui étaient le grand intérêt de son existence, et dont il ne se rendait jamais un compte bien exact. Il en avait toujours une dizaine en train: les unes restaient à l'état d'ébauche, les autres réussissaient, les troisièmes tombaient dans l'eau. Jamais il ne se disait, par exemple: «Ce personnage étant maintenant au pouvoir, il faut que je tâche de capter sa confiance et son amitié, afin d'obtenir par son entremise un don pécuniaire,» ou bien: «Voilà Pierre qui est riche, je dois l'attirer chez moi pour lui faire épouser ma fille et lui emprunter les 40 000 roubles dont j'ai besoin.» Mais si le personnage influent se trouvait sur son chemin, son instinct lui soufflait qu'il pouvait en tirer parti: il s'en rapprochait, s'établissait dans son intimité de la façon la plus naturelle du monde, le flattait et savait se rendre agréable. De même, sans y mettre la moindre préméditation, il surveillait Pierre à Moscou. Le jeune homme ayant été, grâce à lui, nommé gentilhomme de la chambre, ce qui équivalait alors au rang de conseiller d'État, il l'avait engagé à retourner avec lui à Pétersbourg et à y loger dans sa maison. Le prince Basile faisait assurément tout ce qu'il fallait pour arriver, à marier sa fille avec Pierre, mais il le faisait nonchalamment et sans s'en douter, avec l'assurance évidente que sa conduite était toute simple. Si le prince avait eu l'habitude de mûrir ses plans, il n'aurait pu avoir autant de bonhomie et de naturel qu'il en apportait dans ses relations avec ses supérieurs comme avec ses inférieurs. Quelque chose le poussait toujours vers tout ce qui était plus puissant ou plus fortuné que lui, et il savait choisir, avec un art tout particulier, l'instant favorable pour en tirer parti. À peine Pierre fut-il devenu subitement riche et comte Besoukhow, et par suite tiré de sa solitude et de son insouciance, qu'il se vit tout à coup entouré et se trouva si bien accaparé par des occupations de toutes sortes, qu'il n'avait plus même le temps de penser à loisir. Il lui fallait signer des papiers, courir différents tribunaux dont il n'avait qu'une vague idée, questionner son intendant en chef, visiter ses propriétés près de Moscou, recevoir une foule de gens, qui jusque-là avaient feint d'ignorer son existence, et qui maintenant se seraient offensés s'il ne les avait pas reçus. Hommes de loi, hommes d'affaires, parents éloignés, simples connaissances, tous étaient également bienveillants et aimables pour le jeune héritier. Tous semblaient convaincus des hautes qualités de Pierre. Il s'entendait dire à chaque instant: «grâce à votre inépuisable bonté,» ou «grâce à votre grand coeur», ou bien «vous qui êtes si pur», ou bien «s'il était aussi intelligent que vous», etc., etc., et il commençait à croire sincèrement à sa bonté inépuisable, à son intelligence hors ligne, d'autant plus facilement qu'au fond de son coeur il avait toujours eu la conscience d'être bon et intelligent. Ceux même qui avaient été malveillants et désagréables à son égard étaient devenus tendres et affectueux. L'aînée des princesses, celle qui avait la taille trop longue, les cheveux plaqués comme ceux d'une poupée, et un caractère revêche, était venue lui dire après l'enterrement, en baissant les yeux et en rougissant, qu'elle regrettait leurs malentendus passés, et que, ne se sentant aucun droit à rien, elle lui demandait pourtant l'autorisation, après le coup qui venait de la frapper, de rester quelques semaines encore dans cette maison qu'elle aimait tant, et où elle s'était si longtemps sacrifiée. En voyant fondre en larmes cette fille habituellement impassible, Pierre lui saisit la main avec émotion et lui demanda pardon, ne sachant pas lui-même de quoi il s'agissait. À dater de ce jour, la princesse commença à lui tricoter une écharpe de laine rayée.

«Fais-le pour elle, mon cher, car, après tout, elle a beaucoup souffert du caractère du défunt,» lui disait le prince Basile.

Et il lui fit signer un papier en faveur de la princesse, après avoir décidé, à part lui, que cet os à ronger, autrement dit cette lettre de change de 30 000 roubles, devait être jeté en pâture à cette pauvre princesse pour lui fermer la bouche sur le rôle qu'il avait joué dans l'affaire du fameux portefeuille. Pierre signa la lettre de change, et la princesse devint encore plus affectueuse pour lui. Ses soeurs cadettes suivirent son exemple, surtout la plus jeune, la jolie princesse au grain de beauté, qui ne laissait pas parfois d'embarrasser Pierre par ses sourires et le trouble qu'elle témoignait à sa vue.

Cette affection générale lui semblait si naturelle, qu'il lui paraissait impossible d'en discuter la sincérité. Du reste, il n'avait guère le temps de s'interroger là-dessus, bercé qu'il était par le charme enivrant de ses nouvelles sensations. Il sentait qu'il était le centre autour duquel gravitaient des intérêts importants, et qu'on attendait de lui une activité constante; son inaction aurait été nuisible à beaucoup de monde, et, tout en comprenant le bien qu'il aurait pu faire, il n'en faisait tout juste que ce qu'on lui demandait, en laissant à l'avenir le soin de compléter sa tâche.

Le prince Basile s'était complètement emparé de Pierre et de la direction de ses affaires, et, tout en paraissant à bout de forces, il ne pouvait cependant se décider, après tout, à livrer le possesseur d'une si grande fortune, le fils de son ami, aux caprices du sort et aux intrigues des coquins. Pendant les premiers jours qui suivirent la mort du comte Besoukhow, il le dirigeait en tout, et lui indiquait ce qu'il avait à faire d'un ton fatigué qui semblait dire:

«Vous savez que je suis accablé d'affaires, et que je ne m'occupe de vous que par pure charité; vous comprenez bien d'ailleurs que ce que je vous propose est la seule chose faisable...»

«Eh bien, mon ami, nous partons demain, lui dit-il un jour, d'un ton péremptoire, en fermant les yeux et en promenant ses doigts sur le bras de Pierre, comme si ce départ avait été discuté et décidé depuis longtemps. Nous partons demain; je t'offre avec plaisir une place dans ma calèche. Le principal ici est arrangé, et il faut absolument que j'aille à Pétersbourg. Voici ce que j'ai reçu du chancelier, auquel je m'étais adressé pour toi: tu es gentilhomme de la chambre et attaché au corps diplomatique.»

Malgré ce ton d'autorité, Pierre, qui avait depuis si longtemps réfléchi à la carrière qu'il pourrait suivre, essaya en vain de protester, mais il fut aussitôt arrêté par le prince Basile. Le prince parlait, dans les cas extrêmes, d'une voix basse et caverneuse qui excluait toute possibilité d'interruption:

«Mais, mon cher, je l'ai fait pour moi, pour ma conscience, il n'y a pas à m'en remercier; personne ne s'est jamais plaint d'être trop aimé, et puis d'ailleurs tu es libre, et tu peux quitter le service quand tu voudras. Tu en jugeras par toi-même à Pétersbourg. Aujourd'hui il n'est que temps de nous éloigner de ces terribles souvenirs...!»

Et il soupira....

«Quant à ton valet de chambre, mon ami, il pourra suivre dans ta calèche. À propos, j'oubliais de te dire, mon cher, que nous étions en compte avec le défunt: aussi ai-je gardé ce qui a été reçu de la terre de Riazan; tu n'en as pas besoin, nous réglerons plus tard.» Le prince Basile avait en effet reçu et gardé plusieurs milliers de roubles provenant de la redevance de cette terre.

L'atmosphère tendre et affectueuse qui enveloppait Pierre à Moscou le suivit à Pétersbourg. Il lui fut impossible de refuser la place, ou, pour mieux dire, la nomination (car il ne faisait rien) que lui avait procurée le prince Basile. Ses nombreuses connaissances, les invitations qu'il recevait de toutes parts, le retenaient plus fortement peut-être encore qu'à Moscou dans ce rêve éveillé, dans cette agitation constante que lui causait l'impression d'un bonheur attendu et enfin réalisé.

Plusieurs de ses compagnons de folies s'étaient dispersés: la garde était en marche, Dologhow servait comme soldat, Anatole avait rejoint l'armée dans l'intérieur, le prince André faisait la guerre.... Aussi Pierre ne passait-il plus ses nuits à s'amuser comme il aimait tant autrefois à le faire, et il n'avait plus ces conversations et ces relations intimes qui, il y a quelque temps encore, lui plaisaient tant. Tout son temps était pris par des dîners et des bals, en compagnie du prince Basile, de sa forte et puissante femme, et de la belle Hélène.

Anna Pavlovna Schérer n'avait pas été la dernière à prouver à Pierre combien le sentiment de la société était changé à son égard.