Chapter 18
Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions:
«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il, lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.
Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.
«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!»
Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il apportait quelque nouvelle.
«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky.
--Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp.
--Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.
--C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les peines du monde à vous rejoindre.
--Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta Nesvitsky.
--Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est.
--Où est donc le quartier général?
--Nous couchons à Znaïm.
--Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?
--Je n'ai rien,» répondit le prince André.
Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin et l'officier du train.
«Que fait ici le général en chef?
--Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.
--Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est déplorable,» dit le prince André.
Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'oeil à l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:
«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le régiment de....
--Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.
Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer quelque chose de grave et de malheureux.
Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp.
«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la disposition des troupes.
--Et la capitulation?
--Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.»
Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague de son oeil unique on voyait que les soucis et les préoccupations l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur.
«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky.
--À l'instant, Votre Excellence.»
Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son expression de calme et de fermeté.
«Excellence!...»
Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow.
«Ah! de Vienne, c'est bien...»
Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur le perron.
«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde, je te bénis pour cette grande entreprise!»
Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser, mais Bagration l'embrassa au cou:
«Que Dieu soit avec toi!»
Et il monta en calèche.
«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky.
--Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?
--Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky. J'ai moi-même besoin de bons officiers.
--Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.
Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur l'oeil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir d'une balle turque:
«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant d'hommes.
--C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de m'envoyer là-bas.»
Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient.
XIII
Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport, marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications, en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant cette dernière alternative.
Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.
À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.
Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la lettre suivante:
_Au prince Murat._
«_Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin._
«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce droit.
«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage et son artillerie.
«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur.
«NAPOLÉON.»
L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur eux.
XIV
L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également fort important.
«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et intérieurement il se dit:
«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de trop!»
Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant. L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très volontiers le français, se proposa comme guide.
On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des portes, des bancs et des palissades.
«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là, dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les chasse encore.
--Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.
--Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon pain et mon sel.»
Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et à manger.
«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de commandement.
Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine, qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à l'autre.
«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa saillie avait été mal reçue.
--Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major, qui s'efforçait de garder son sérieux.
Le prince André jeta encore un coup d'oeil sur l'artilleur, dont la personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire, et cependant il produisait la meilleure impression.
Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la montagne opposée.
Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français.
«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y, mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux.
--Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je vous en supplie...»
Et ils se séparèrent.
À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement. Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus, séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant sa baraque.
Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment, un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait, sans faire la moindre attention à ses cris:
«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...»
Et les coups tombaient, et les cris continuaient.
Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement l'aide de camp qui passait.
Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur les nouveaux arrivants.
Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi.
«Vois donc, vois donc,--disait un soldat à son camarade en lui en désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une conversation vive et animée avec un grenadier français,--vois donc comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper.
--Qu'en dis-tu, toi, Siderow?
--Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit Siderow, qui passait pour savoir très bien le français.
Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment.
Encore, encore,--disait le capitaine en se penchant en avant, et en cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient complètement inintelligibles pour lui:--Parlez, parlez plus vite!... que veut-il?»
Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus:
«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, continua-t-il.
--Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous emmène pas tous avec vos cosaques.»
L'auditoire se mit à rire.
«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.
--Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français.
--Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était question des guerres du temps passé.
--L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres....
--Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le Français irrité.
--Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom!
--Que le diable emporte votre Empereur!...»
Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine:
«Allons-nous-en, Ivan Loukitch.
--En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour, Siderow!...»
Et Siderow, clignant de l'oeil et s'adressant aux Français, leur lança coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats, un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité.
XV