Chapter 16
Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu, et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher, mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur qui tirer.
Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.
Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant. Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes saisirent le blessé et le soulevèrent.
«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.
Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là était le bonheur!
«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur... la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»
Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:
«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me protège!» murmura Rostow.
Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées, et les brancards disparurent.
«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille Vaska Denissow.
--Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow en se remettant en selle.
--Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.
--Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»
Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses compagnons.
«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.
«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être sous-lieutenant! dit Gerkow.
--Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un air triomphant.
--S'il me questionne sur les pertes?...
--Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse expression de «raide mort».
Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient de Russie.
Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent, bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille. Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés, abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des troupes.
Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et enfin la retraite précipitée de Bonaparte.
Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française. Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice assuré d'une promotion prochaine.
La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré. Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des villages.
À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés, entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier qui les dépassait au galop.
Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand ils avaient été blessés:
«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André, tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.
--Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait: Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.
--Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, visiblement satisfait de trouver à qui parler.
--Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.
Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et, l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:
«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès du ministre.»
L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui; après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des notes, et semblait ignorer sa présence.
«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.
«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien il cherche à me le faire accroire.»
Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un grand nombre de pétitionnaires.
«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles, j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était temps!»
Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:
«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»
Puis, après un moment de silence:
«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.
Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain, bien lointain souvenir.
IX
Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes, le diplomate Bilibine.
«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.»
Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la cheminée.
Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance, et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient généralement alors les Autrichiens.
Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité, une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives, dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse, élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à propos dans les hautes sphères.
Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir, qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures; c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de Vienne et influaient parfois sur les événements.
Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés.
«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un jeu de quilles.»
Bilibine sourit, et ses rides se détendirent.
«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en plissant sa peau sous l'oeil gauche, malgré la haute estime que je professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette victoire n'est pas des plus victorieuses.»
Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse:
«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier, qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc votre victoire?
--Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux qu'Ulm?...
--Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal?
--Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq heures du soir.
--Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y arriver.
--Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique, qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même ton de raillerie.
--Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front.
«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne désire même pas connaître les détails de la victoire.
--C'est là le noeud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire. Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires? Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes françaises!
--Comment, occupée? Vienne est occupée?
--Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.»
À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner, Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien toute la gravité de ces nouvelles.
«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne, sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous recevoir en sauveur!
--Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que l'occupation d'une capitale:
«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne?
--Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart d'heure entre deux feux.
--Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la campagne soit finie?
--Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.»
Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une seconde, en déplissant son front:
«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les préliminaires d'un nouveau CampoFormio.
--Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André, en frappant la table de son poing fermé.
--Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais Bonaparte, tout court.
--Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée?