La guerre et la paix, Tome I

Chapter 15

Chapter 153,723 wordsPublic domain

Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une seule et même impression d'entrain et de vie.

VII

Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant, que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il se remettait à sourire.

«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh! là-bas, attends donc, laisse passer le général!»

Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de général, criait contre les hommes qui lui barraient la route:

«Eh! pays, tire à gauche, gare!...»

Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière.

«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir avancer.

--Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer?

--Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de l'oeil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade:

«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à se gratter!...»

Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant:

«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...»

Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:

«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote relevée....

--C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant.

Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon».

«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un sous-officier....

--Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père, j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....

Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les quolibets:

«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!...

--Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas.

--S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow, d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade!

--Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une pomme.

Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne comprenait pas:

«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles, recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était empêtré dans ses traits:

«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la sortie.

Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans l'eau avec fracas:

«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au bruit.

--Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude.

Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.

«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites place!»

Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau.

«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...»

Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche, Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le dolman fièrement rejeté sur l'épaule.

«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau.

--Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là?

--L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son cavalier l'eût laissé faire.--Mais, que diable... quels moutons!... de vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon... attends... ou je vous sabre tous!...»

Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.»

«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.

--Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!

--Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la housse de son cheval.

Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami.

«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les dents brossées!...»

L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet.

Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre dont il était porteur et retourna sur ses pas.

La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont: retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience, il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée. Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent.

«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire rien!... Tout pour la montre!

--Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin.

--Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est un oiseau à cheval!...»

Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.

«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure! disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de son fourniment.

--Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le hussard.

VIII

Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, s'étendait au premier plan.

Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.

Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16] environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, et aussi vaillants que vous-même!...

Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.

Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.

«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait le manège devant l'escadron.

Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une lourde jument d'allure pacifique.

«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous nous retirerons.

--Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la fête!»

Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:

«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.

--Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»

Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.

Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.

Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.

«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de Rostow,--et il lança un coup d'oeil à ses camarades,--on vous ordonne de vous arrêter et de brûler le pont.»

--Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.

--Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette, sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»

Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop de son cheval cosaque.

«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend rien.»

Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et s'adressant à Nesvitsky:

«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le pont, vous ne m'en avez rien dit.

--Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?

--D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!

--C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...--Que fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.

--Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une éponge; veux-tu que je te presse?

--Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le colonel d'un ton offensé.

--Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans cela l'ennemi va nous mitrailler.»

Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.

«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés qu'on lui suscitait.

Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.

«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»

Son coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes:

«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»

La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité solennelle.

Son commandement se fit entendre.

«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.

Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, penché en arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et en faisant sonner leurs sabres.

«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît compte de la demande.

Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses camarades le dépassèrent.

«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.

Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le reconnaître:

«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était avancé à cheval sur le pont:

--Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»

Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:

«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»

Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.

Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait involontairement cette question, en présence des péripéties de cette scène éclairée par le soleil couchant.

«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont maintenant à portée des canons!

--Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.

--C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.

--Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les hussards.

Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se demandait s'il était réellement sérieux....

«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte, mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.

--Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces ennemies qu'on enlevait des avant-trains.

Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait l'espace, le quatrième fut visible.

«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.

Et il saisit la main de l'officier:

«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...

--Deux, il me semble?

--Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en se détournant.