La guerre et la paix, Tome I

Chapter 14

Chapter 143,887 wordsPublic domain

--Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de chien. Faut-il vous servir le café?

--Oui, donne-le et promptement.»

Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café:

«Il vient, il vient! gare la bombe!»

Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque. Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse.

«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot, ôte-moi cela.

--Mais puisque je vous l'ôte!

--Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre.

--Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein Mathilde.

--Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné.

Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.

«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...»

Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs et brillants:

«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là? ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse.

--Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit encore plus.

«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache ma bourse sous mon oreiller.»

Il sortit.

Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow se faisait entendre dans la pièce voisine:

«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier!

--Chez qui?

--Chez Bykow.

--Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée.

Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue. Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.

«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?» (c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient sans cesse d'un objet à un autre....

«Je vous ai vu le monter ce matin.

--Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow, qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.

--C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à y mettre un rivet.

--Oui, apprenez-le-moi.

--Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous m'en remercierez.

--Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de Télianine.

Et il sortit.

Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées, la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine:

«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de son subordonné.

Rostow haussa les épaules comme pour dire:

«Moi non plus, mais qu'y faire?»

Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches:

«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow.

«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se levant et en jetant autour de lui un regard indifférent.

--Oui, à l'instant.

--C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow?

--Non, pas encore; où allez-vous?

--Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un cheval.»

Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant retourna chez lui.

Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air sombre:

«C'est à elle que j'écris...»

Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par écrit, il lui détailla le contenu de son épître:

«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans le coeur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime, on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!... Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!»

Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter:

«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de venir chercher l'argent.»

Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé:

«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il dans ma bourse?

--Sept pièces neuves et trois vieilles.

--Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va chercher le maréchal des logis!

--Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon argent, tu sais que j'en ai.

--Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.

--Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement; j'en ai, je t'assure, répéta Rostow.

--Mais non, je te le répète...»

Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:

«Où l'as-tu cachée?

--Sous le dernier oreiller.

--Elle n'y est pas!...»

Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.

«C'est vraiment inouï!

--Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.

--Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré!

--Et je te dis qu'elle n'y est pas.

--C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous mettez les choses... regardez dans vos poches.

--Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle très bien que je l'ai mise là.»

Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en silence, se tourna à ce geste vers Rostow:

«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!»

Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui manqua.

«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être! dit Lavrouchka.

--Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...»

Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.

«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique et en le poussant violemment contre la muraille.

--Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...»

Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow, ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main:

«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois... la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera.

--Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée.

--Et moi, je te défends...» s'écria Denissow.

Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte.

«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita hors de la chambre sans achever sa phrase.

--Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!»

Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow; peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine.

«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant la figure bouleversée du junker.

--Non, rien!

--Vous l'avez manqué de peu.»

Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une bouteille de vin.

«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en élevant ses sourcils.

--Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à côté de deux Allemands et d'un officier russe.

Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au garçon.

«Dépêchez-vous, dit-il.

--Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en s'approchant.

Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, la lui passa.

«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez, jeune homme.»

Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le lieutenant.

«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.»

Rostow se taisait.

«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais, voyons, rendez-la-moi donc...»

Et il étendit la main pour prendre la bourse.

Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...»

«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des éclairs.

--Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille.

--Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé d'oppresser le coeur de Rostow, se dissipèrent aussitôt.

Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion pour ce malheureux.

«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre chambre qui était vide.

--Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua Rostow, décidé à aller jusqu'au bout.

Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés s'échappèrent de sa poitrine.

«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, prenez-le... mon père est vieux, ma mère...»

Et il jeta la bourse sur la table.

Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.

«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment avez-vous pu faire cela?

--Comte!...»

Et Télianine s'approcha du junker.

«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la bourse, il disparut en courant.

V

Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de Denissow, entre les officiers de l'escadron.

«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, il avait toujours su reconquérir son rang.

--Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti.... Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....

--Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait volé?

--Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins. J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!

--Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de votre régiment?»

Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la tête.

«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?... Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre.

--Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la vérité.

--C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc des excuses.

--Pas le moins du monde.

--Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!--et la voix de Kirstein trembla légèrement--à vous qui n'y passerez peut-être qu'une année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?»

Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup d'oeil à Rostow.

«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui espérons y mourir, son honneur nous tient au coeur, et Bogdanitch le sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai jamais mâché la vérité à personne.

--Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh bien!...»

Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un à l'autre:

«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de... l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement tort, que vous faut-il encore?»

Et ses yeux se mouillèrent de larmes.

«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur l'épaule avec sa large main.

--Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave coeur.

--Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu.... Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.

--Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui demande pardon.»

Denissow partit d'un éclat de rire.

«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre obstination.

--Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas.

--Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.

--Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de demain.

--Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.

--Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur.

En ce moment Gerkow entra.

«Toi! dirent les officiers.

--En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son armée.

--Quel canard!

--Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.

--Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?

--En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il apporte! Comment es-tu tombé ici?

--On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors du bain?

--Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!»

L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow.

Le régiment devait se mettre en marche le lendemain:

«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!»

VI

Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île, un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves, et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres, couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable, derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon, Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée.

«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!

--Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major....

--Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs, et quel beau château!

--Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village, sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose. Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire d'approbation.

--Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à demi.

--Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes, dit-on, et il y en a de jolies.

--D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus hardi que les autres.

Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au général, qui l'examinait avec sa longue-vue.

«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer sur les nôtres!... Comme ils traînent!»

À l'oeil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du général, le sourire sur les lèvres.

«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?

--Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les nôtres sont en retard.

--Faut-il y courir, Excellence?

--Oui, allez-y, je vous prie...»

Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné:

«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont, comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont bien placées.

--Très bien, répondit Nesvitsky;--alors il fit signe au cosaque de lui amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros corps en selle.--Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui se déroulait au flanc de la montagne.

--Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur, tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!

--Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour courir aux canons et les charger.

«N° 1!...»

Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace!