La guerre et la paix, Tome I

Chapter 13

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--Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère....

--Comment, son caractère?

--Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon, intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en Pologne... vous le savez bien?...

--Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien de....

--Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez qu'il avait compris l'intention de son supérieur.

--Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se retourna en silence, et sourit d'un air railleur.

--Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie chacun de vous.... Dieu soit loué!»

Et il s'approcha d'une autre compagnie.

«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit le capitaine en s'adressant à son officier subalterne.

--En un mot, «le roi de coeur»! lui répliqua l'officier subalterne, et il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné.

La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils marchaient gaiement, tout en causant:

«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne?

--Ah! pour cela, oui, il l'est!

--Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout inspecté!

--Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et....

--Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir!

--Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à Braunau.

--Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte. Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!

--Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons pas encore là!

--Voyons, passe-moi une croûte, que diable?

--Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien, prends-la, ta croûte... tiens!

--Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner son estomac creux.

--Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles calèches: en voiture ce serait chic... hein?

--Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais, c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands tout le long... rien que cela.

--En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de soldats sortirent des rangs.

Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow, mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit, mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en choeur. Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée, gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de tactique, et feignant une véritable joie:

«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il.

--Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow.

La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son ex-camarade.

«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?

--Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans l'état-major?

--J'y suis attaché, je fais le service.»

Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait involontairement plein de confiance et de résolution.

Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux accompagnement:

«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.

--On le dit, mais qui diable peut le savoir!

--Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence.

--Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!

--Vous avez donc beaucoup d'argent?

--Viens toujours!

--Impossible. J'ai fait le voeu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que j'aie regagné mon grade.

--Eh bien, alors ce sera à la première affaire.

--Eh bien! alors, on verra!

--Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major t'aidera.»

Dologhow sourit:

«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont j'aurai besoin.

--Soit, c'était seulement pour....

--C'est ça, moi aussi c'était seulement pour....

--Adieu!

--Adieu!...»

Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie et rejoignit bientôt la haute calèche.

III

À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien, s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde. Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un plaisir marqué:

«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos volontés.»

Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu lui importait le reste!

Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il laissait échapper avec effort.

«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»

Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.

«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus besoin de notre concours.»

L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable position de son armée au point de vue stratégique.

«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»

Et il lut en allemand le passage suivant:

«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le sort qu'il a mérité.»

En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et releva les yeux.

«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'oeil sur î'aide de camp.

--Mille excuses, général...»

Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:

«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»

Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.

Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince Bolkonsky, les lignes suivantes:

«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»

Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la main:

«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.

--Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.

--Pourquoi?»

Le prince André haussa les épaules.

«A-t-on des nouvelles de Mack?

--Non.

--Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.

--Probablement...»

Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.

«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'oeil autour de lui, il marcha droit vers la porte du cabinet.

--Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»

Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris de haut en bas le petit aide de camp.

«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.

La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.

«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.

Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité, puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se trouvait donc confirmé.

Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre de l'ennemi.

Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait admettre que son héros subît un échec.

Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui riaient tous deux aux éclats.

«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure pâle et de ses yeux animés.

--Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.

Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch, attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer, mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:

«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»

Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect, lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de niaise satisfaction, fit un pas en avant.

«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai l'honneur de vous offrir mes félicitations...»

Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.

«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,» ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général fronça les sourcils et se détourna:

«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.

Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.

«S'il vous est agréable, monsieur,--lui dit-il d'une voix tranchante, tandis que son menton tremblait légèrement,--de poser pour le bouffon, je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que, si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»

Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands yeux et se regardèrent en silence.

«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.

--Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à répondre.

--Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le calmer.

--Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»

Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du corridor.

IV

Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau. L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow».

Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même, le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son cheval:

«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures lorsqu'elles se sentent heureuses.

--Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la tête avec bonne humeur.

--Fais attention, promène-le bien.»

Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker» payait bien et qu'il était avantageux de le servir.

Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la regarder.

«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses éperons.

L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec une fourche.

Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow.

«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec un plaisir évident.

--Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!» ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand.

Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et s'écria:

«Hourra pour toute la terre!»

Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.

«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment.