Chapter 12
Le visage du prince André prit une expression de vive irritation, et pour toute réponse il lui lança un regard empreint d'un tel mépris, qu'elle s'arrêta interdite et disparut aussitôt. En approchant de la chambre de sa soeur, il entendit la voix enjouée de sa femme qui s'était réveillée, et bavardait comme si elle avait à rattraper le temps perdu.
«Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux éclats, la vieille comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses dents, comme si elle voulait défier les années... ah! ah! ah!»
C'était bien la cinquième fois que le prince André lui entendait répéter les mêmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposée, les joues fraîches, travaillant à l'aiguille et commodément assise dans une grande bergère, racontant à bâtons rompus ses petites anecdotes sur Pétersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en lui demandant si elle se sentait mieux.
«Oui, oui,» dit-elle, en se hâtant de reprendre l'inépuisable thème de ses souvenirs.
La calèche de voyage, attelée de six chevaux, attendait devant le perron. L'obscurité impénétrable d'une nuit d'automne dérobait aux regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait à peine le timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs lanternes; l'intérieur de la maison était éclairé, et les immenses fenêtres de la vaste façade envoyaient au dehors des flots de lumière. La domesticité se pressait en foule dans le vestibule pour prendre congé du jeune maître, tandis que les personnes de l'entourage intime de la famille étaient réunies dans le grand salon. On attendait la sortie du prince André, que son père, désirant le voir seul, avait fait appeler dans son cabinet. André, en y entrant, avait trouvé le vieux prince assis à sa table, écrivant avec ses lunettes sur le nez, et vêtu d'une robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait jamais surprendre, d'habitude.
Le vieux prince se retourna.
«Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant à écrire.
--Oui, je viens vous faire mes adieux.
--Embrasse-moi là...»
Et il lui indiqua sa joue....
«Merci! merci!
--De quoi me remerciez-vous?
--De ce que tu ne restes pas en arrière, attaché aux jupons d'une femme. Le service avant tout!... merci!»
Et il recommença à écrire d'une façon si nerveuse, que sa plume criait et crachait dans tous les sens.
«Si tu as quelque chose à me dire, dis-le, j'écoute!
--Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.
--Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!
--Quand le terme sera proche, envoyez à Moscou chercher un accoucheur, pour qu'il soit là...»
Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et sévère.
«Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-même en aide à la science, reprit le prince André légèrement ému; je sais que, sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-être de malheureux, mais c'est son caprice à elle, et le mien aussi. On lui a fait accroire toutes sortes de choses à la suite d'un rêve.
--Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.
--De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon père?
--Ta femme! répliqua carrément le vieux, en appuyant sur ce mot.
--Je ne vous comprends pas.
--Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mêmes; on ne peut pas se démarier; ne crains rien, je ne le dirai à personne, mais tu le sais aussi bien que moi... c'est la vérité.»
De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'André et la serra, tandis que son regard perçant pénétrait jusqu'au fond de son être. Son fils répondit par un aveu muet, un soupir!
Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:
«Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,» dit-il brièvement.
André se taisait, à la fois triste et content d'avoir été deviné.
«Écoute, ne t'en inquiète pas, on fera le possible; et maintenant voici une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprès de lui. Tu lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir; autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait être gardé auprès de son chef par tolérance.... Approche!»
Il parlait très vite et avalait la moitié de ses mots, mais son fils le comprenait. Il le suivit au bureau, que son père ouvrit pour en retirer un gros cahier tout couvert d'une écriture serrée, mais parfaitement lisible. «Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mémoire à remettre à l'Empereur après ma mort; voici également un billet du Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine à celui qui écrira les campagnes de Souvorow; tu l'enverras à l'Académie, j'y ai fait des annotations; lis-les après moi, elles te seront utiles.»
André, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indélicatesse, promettre à son père une longue vie, répondit simplement:
«Tout sera fait selon votre désir.
--Et maintenant, adieu, s'écria le vieillard en l'embrassant et en lui donnant sa main à baiser. Rappelle-toi, prince André, que si la mort te frappait, mon vieux coeur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.»
Ces dernières paroles s'échappèrent en sifflant de sa bouche.
«Vous auriez pu vous épargner la peine de me le dire, mon père, répliqua le prince André en souriant. J'ai aussi une prière à vous adresser: si je suis tué et qu'il me soit né un fils, gardez-le auprès de vous, élevez-le ici, je vous en supplie!
--Il ne faudra donc pas le rendre à ta femme?...»
Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.
«Va-t'en, s'écria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors du cabinet.
--Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé?» demandèrent anxieusement les deux princesses, en voyant le vieillard apparaître dans sa robe de chambre, ses lunettes sur le nez, et sans perruque.
Il se retira aussitôt.
Le prince André soupira sans répondre:
«Eh bien? dit-il à sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il l'invitait à jouer ses petites comédies.
--André, déjà!» et la petite princesse pâlit de crainte et d'émotion; il l'embrassa, elle poussa un cri et s'évanouit. Soulevant sa tête penchée sur son épaule, il lui jeta un long regard et la déposa doucement dans un fauteuil.
«Adieu, Marie,» dit-il tout bas à sa soeur; leurs mains s'enlacèrent, et, la baisant au front, il sortit à pas précipités. Mlle Bourrienne frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la soutenait et envoyait, de ses yeux voilés de pleurs, encore un dernier regard et une dernière bénédiction à son frère, tandis que le vieux prince se mouchait fréquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet, qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirés avec colère. Elle le vit tout à coup paraître sur le seuil du salon.
«Il est parti!... Allons, c'est bien!...»
Et, apercevant la jeune femme évanouie, il secoua la tête d'un air fâché, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec violence.
CHAPITRE II
I
L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en chef Koutouzow.
C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé, s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection de son chef.
L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille, à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle que trop peu. Les soldats se mirent à l'oeuvre: malgré les trente verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'oeil de la nuit, tout fut raccommodé et nettoyé.
Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil.
Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier, occupaient une large place dans son coeur.
«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux... «Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette plaisanterie de son chef et se mit à rire.
«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars.
--Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche.
L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir:
«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au commandant de bataillon...--Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à l'aide de camp.
--Dans une heure, je pense.
--Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?
--Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés, jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur tête, en enfilaient les manches à la hâte.
«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le général.--Commandant de la troisième compagnie!
--De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le commandant l'examinait des pieds à la tête:
«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte le jour d'une revue!»
Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako, comme si ce geste devait le sauver.
«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en Hongrois, qui est-il?
--Votre Excellence....
--Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre Excellence?
--Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le capitaine.
--Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance.
--Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la marche.
--Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos hommes convenablement, voilà!»
Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre:
«Où est ton pied? où est ton pied?»
Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi sur le général.
«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet homme....
--Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de supporter les....
--Pas un mot dans les rangs, pas un!
--Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les injures...»
Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent.
Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe:
«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il.
Et il se détourna.
II
«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.
Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité complète:
«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction, de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!» retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses devoirs lui étaient doux au coeur. Grâce à sa sévérité et à ses bons soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent ordre, à l'exception cependant de la chaussure.
Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs. Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky, officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux imperturbable.
Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.
Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui.
«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez rouge.
Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible, pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale. Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme, en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée.
«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En es-tu content?...»
Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête aux pieds, tressaillit et s'avança en disant:
«Très content, Haute Excellence!
--Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,» ajouta Koutouzow en s'éloignant.
Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse succéda comme par enchantement à ses grimaces.
La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif, cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un pas, et lui dit tout bas en français:
«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été dégradé....
--Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt.
Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux bleus et clairs.
«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils.
--Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André.
--Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai pas non plus, si tu le mérites.»
Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général en chef.
«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.»
Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade. Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:
«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces vieilles et éternelles redites?»
Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y reposer.
«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à cheval la troisième compagnie.
Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait l'inspection si heureusement terminée:
«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à offrir des excuses... et il lui tendit la main.
--De grâce, général, oserai-je penser que...»
Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à l'assaut d'Ismaïl:
«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit tranquille.... Comment se conduit-il, à propos?