Part 4
Un linge mouillé claque sur de la chair jeune. Nanni souffre.
--Savez-vous l’heure? interpelle Cobral... Il est dix heures... Il est dix heures, mademoiselle...
--Il n’est que dix heures?
--Il est déjà dix heures... On nous attend à onze heures.
--Misérable! Il ne me faut pas vingt minutes pour ma toilette...
--Je comprends cela. Et il vous en faut vingt pour mettre vos bagues. Et il vous en faut encore vingt pour dire des tendresses à votre miroir. Et je ne parle pas du quart d’heure de grâce qui représente soixante minutes, bon poids.
--Je n’entends pas ce que vous dites. Sonnez ma femme de chambre.
Cobral sonne.
--Et ne parlez plus. Il n’y a que vous qui parlez. Laissez parler les autres.
La femme de chambre va au cabinet de toilette.
Je voudrais avoir l’air naturel.
--Sainte, je suis fâché...
--Pourquoi?
--Je ne savais pas que Cobral fût votre ami.
--Vous êtes bon! Je ne savais pas qu’il fût le vôtre.
--Ah, je ne le savais pas non plus.
Elle n’a pas compris, mais elle rit et je ris.
--Et Nanni? Pourquoi ne dit-il rien? dit-elle soudain.
Nanni se tait, sombre. Il regarde la porte ouverte du cabinet de toilette où l’on ne voit qu’une ombre mince et nue aux mains d’une ombre juponnée.
Cobral furète en fredonnant imperceptiblement, et ses yeux ne quittent pas les gravures et les croquis pendus aux cloisons.
--Nanni, vous n’avez rien à me dire? Vous savez que les autres m’ennuient. Vous seul m’intéressez. Depuis tant de mois, vous voilà devenu tout nouveau pour moi.
--C’est cela. Vous m’avez oublié.
Il veut rire. Sa voix est mal accordée.
--Oublié, ah que non! j’ai tant de fois pensé à vous. J’ai retrouvé une lettre, figurez-vous, le mois dernier, j’ai retrouvé une ancienne lettre, une belle lettre. Vous m’en écrirez de semblables?
--Je ne crois pas.
Il y a du bruit dans le cabinet de toilette. Nanni a parlé très bas.
--Je n’ai pas entendu, crie Sainte. Que disiez-vous, Nanni?
--Rien de plaisant.
--Vous savez bien que vous me plaisez.
Cobral intervient.
--Vous n’avez pas de honte de troubler cet aviateur candide avec votre coquetterie?
--De quoi vous mêlez-vous?
Sainte est presque fâchée.
--Je ne peux pas dire à Nanni qu’il me plaît? Il est à moi autant qu’à vous. Je le connaissais avant de vous connaître. Et avant même que vous ne le connaissiez, sans doute... Vous me plaisez beaucoup, Nanni. Et je suis heureuse de déjeuner avec vous. Heureuse, je vous dis...
--Ce n’est pas à cause de moi que vous êtes heureuse.
--Qu’est-ce que vous dites?... A cause de quoi serais-je heureuse?
Nanni fait un geste d’indifférence--qu’elle ne peut voir--si brusque et si gauche qu’il renverse une tasse du nécessaire posée par la camériste sur le guéridon. Des miettes de porcelaine sur le plancher.
--Une catastrophe? J’ai entendu... Qu’est-ce que vous avez cassé?
--Une tasse...
--Oh! méchant... Qui a fait cela?
--Moi, dit Cobral...
--Je croyais que c’était Nanni.
--Je vous crie que c’est moi.
--Ne criez pas. Vous êtes impardonnable. Que disiez-vous, Nanni?
--Je ne disais rien.
--Vous étiez plus bavard jadis.
--On change.
Les petits pieds trottent à bottines autoritaires sur les dalles.
--Dans cinq minutes je serai prête. Encore un sou de poudre et trois centimes de rouge.
--Ne mettez pas trop de rouge, conseille Cobral. Il n’aime pas les femmes de théâtre.
Je demande:
--Qui?
Sainte n’a rien dit. Nanni s’assied, une bouffée de sang au visage.
Enfin la voix de Sainte:
--C’est vous qui n’aimez pas les femmes de théâtre, Nanni?
Il s’irrite.
--Il ne s’agit pas de moi, voyons.
Plus calme, il se reprend et atténue:
--Je ne les aime pas. Mais vous n’en êtes pas une.
Le rire de Sainte.
--C’est bien là le compliment que je préfère.
Je remarque:
--Vous n’étiez pas ainsi autrefois.
--On change.
--Vous aussi? raille Cobral.
--C’est vrai, s’amuse Sainte. Nanni vient de dire les mêmes mots. Nous avons changé tous les deux.
--Et ça n’a rien changé, résume Cobral.
Nanni se passe les mains sur les cheveux pour les aplatir définitivement. Il a de petites mains d’homme sensible. Il a sur le visage une volonté qui tuera sa sensibilité--ou qui le tuera, lui.
--Au moins, dit-il péniblement, vous n’avez pas changé d’aspect. On vous prend toujours pour une jeune fille. Je sais que cela vous est agréable.
--Vous vous décidez à dire des gentillesses spontanées. Il est grand temps. Vous non plus, vous n’avez pas changé d’aspect. Peut-être l’air un peu moins du condottiere. Vous êtes plus moderne. Mais vous avez été malade? Cela laisse des traces.
--Ce n’est pas la maladie qui m’a changé. C’est la solitude.
--Vous n’aviez pas d’amis?
--Je n’ai pas d’amis.
--Et Cobral?
--Je ne le connaissais pas, il y a quinze jours. Et Monsieur n’est mon presque ami que depuis ce matin.
--Vous étiez seul?
--Comme une île perdue.
--Eh bien, les îles ne vont pas à la dérive.
--Qui vous dit que j’aille à la dérive?
--Vous ne comprenez pas. Je veux dire que l’isolement a dû vous rendre très fort.
--Très fort, dit Nanni.
On dirait un gamin qui va pleurer.
--Vous voyez que vous aurez le temps de dire votre mot dans cette guerre.
--Mon mot? Le dernier. Le dernier de la phrase.
--Quoi? Je n’entends pas.
--Rien de sérieux. J’essayais de résumer mon propre rôle à mes yeux.
--Vous planez au-dessus de la tuerie, je pense?
--Je suis aviateur.
--Moralement surtout vous planez. Peut-être regrettez-vous l’ancienne cuirasse des ancêtres, envahisseurs de cités et de marquisats. J’ai lu Machiavel pour m’amuser.
--Je ne l’ai pas lu.
--Il donne toutes les armures qu’il faut, celui-là.
--Je n’ai pas besoin d’armure. Il faut que personne n’en ait besoin. On a trop défendu et on a trop attaqué. Il ne faut plus être assailli. Il ne faut plus tuer. Il faut tuer la guerre. Il faut tuer la guerre.
Sainte dit:
--Suzanne, donnez-moi le petit chapeau bleu à brides. C’est celui que je préfère.
Nanni piétine et trépide et crispe sa main sur le dos d’une chaise.
--L’armure, dit-il, j’en ai perdu le goût dans la solitude... Me croiriez-vous? moi, pauvre rêveur qui fus une sorte de poète dans l’aviation, je croyais, à réfléchir, face à mes quatre murs inintelligents, avoir des fautes lourdes sur le cœur, et l’injustice aux mains... J’ai tant aimé la chasse... j’ai tellement chassé... dans tous les pays du monde... levé, flairé, traqué, tué jusqu’au dégoût... toutes ces bêtes en fuite je les revoyais dans ma torpeur morbide... et chaque évocation me conduisait à décréter: «plus de fusils»... Il faut ne plus avoir à se défendre... ni besoin de conquérir... ni besoin d’amasser... ni besoin de dévorer... et que l’apaisement soit éternel...
Il rit violemment et, s’arrêtant:
--A moins qu’une seule bête soit coupable... et il faut la tuer pour sauver les autres... un seul crime... le dernier... le plus beau... bientôt, bientôt, bientôt, c’est promis...
--Vous dites des rébus, lui jette Sainte gaiement.
Elle se campe dans l’embrasure, simple et parfaite des bottines au chapeau, avec un tailleur bleu aussi sommaire qu’il est possible et plus élégant qu’on ne l’espérait. Elle se gante en parlant.
--Avouez que j’ai brûlé les étapes.
--Quarante minutes, note Cobral, penché sur sa montre.
--Je suis en avance. Nous irons à pied. J’ai envie de marcher. Jusqu’à l’avenue d’Antin il y a bien dix minutes.
Mais elle s’exclame:
--Je n’ai pas déjeuné.
Les petits pains, le beurre, les toasts, attendent sur le plateau dont Nanni a brisé la tasse.
--Vous m’avez tellement occupée que je n’ai plus faim. Mais je vais boire le chocolat... Apportez une tasse, Suzanne.
--Ce serait trop long, défend Cobral... Vous boirez à la régalade... Ouvrez la bouche.
Nous rions. Sainte s’amuse. Que nous sommes jeunes et contents pendant une minute! Et la terreur pourtant, ou l’angoisse, nous harcèlent.
Sainte s’assied, renverse un peu la tête et Cobral verse de haut le chocolat dans la petite gueule fraîche de notre amie.
Je ne sais pas ce que je fais là. Je suis heureux d’y être. Je regarde Nanni. Une larme au coin de sa paupière. Elle roule.
Il rit plus fort que moi.
--Venez.
Sainte nous emmène maintenant. Il n’y a plus de soleil sur le lit ou dans la chambre. Une pendule ancienne nous regarde passer dans l’antichambre. Elle bat sa mesure sèchement, fièvreusement, comme si elle avait hâte d’en finir.
_Onze heures._
Comme nous atteignons le premier étage de l’hôpital d’Antin, un orage de bravos et de hourras se déchaîne derrière le mur du palier.
Personne pour nous guider. Cobral ouvre une porte, à lui familière, et nous voici dans une grande salle vide. Odeur de phénol, d’iode, d’antisepsie.
Sainte s’appuie au bras de Nanni.
Une autre porte. Le réfectoire.
Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres, ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on leur chante.
C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits, et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la Chanson qui en a besoin.
Une figure de reine déchue: Mme de Hocques. On lui doit le confort spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent d’air pur.
Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.
Ne semble-t-il pas chez lui partout?
Il nous présente à Mme de Hocques qui renouvelle son invitation, et nous quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un lambeau d’homme.
Je dis à Cobral:
--Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas venir en spectateur vers la souffrance humaine.
--Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.
C’est tout ce que nous faisons ici? Quelle nécessité de venir, alors?
Nanni est illuminé de joie.
--Ne plus voir ça... Ne plus voir ça... demain ce sera fini... on verra de la vie désormais...
Ce qu’il dit ne m’amuse plus du tout.
Cobral semble suivre avec intérêt une chanteuse à la voix rude qui essaie des romances faubouriennes.
--Elle a une nature, dit-il enfin.
Mme de Hocques présente Sainte à Nini. Veut-elle l’enrôler dans la bande charitable?
Cobral me prend à part:
--Vous ferez comme vous voudrez, mais il faut d’ici midi m’avoir mis en rapport avec un journaliste influent... d’un grand journal...
--Je vous ai dit que nous irions à _l’Exigeant_.
--Ce soir, oui, mais avant midi, trouvez un autre... le rédacteur d’un grand journal...
--Je ne dis pas non.
--Je dis oui, réplique Cobral, partons.
--Qu’est-ce que vous voulez en faire?
--Je le lui dirai moi-même.
--Et à moi vous ne direz rien?
--Nous vous dirons tout dans la voiture. Venez.
--Vous n’avertissez pas Pretty? s’inquiète Nanni.
--Elle est en bonnes mains, voyez.
Guidée par Mme de Hocques et la verveuse Nini, Sainte est montée sur une table et jette aux huit cents convives qu’elle va dompter et épanouir dramatiquement, le titre d’un premier texte.
--Elle dira le mien, au Trocadéro, m’affirme Cobral.
Comme nous sortons, un soldat de la dernière table, déplore, montrant Cobral à son voisin:
--Encore un qui est dégoûté d’attendre son tour! Est-ce que tu ne crois pas que c’était un chanteur?
Nous retraversons la salle vide.
A la porte, un grand homme maigre se hâte vers le réfectoire. Il tient son chapeau à la main. Front haut, tête d’intelligence hautaine, moustache discrète de diplomate et des yeux généreux. Voilà des yeux qui donnent. Enfin, des yeux francs, des yeux riches.
Il va si vite qu’il heurte Nanni au passage. Bousculade insignifiante qui les immobilise une seconde. Ils se regardent, s’excusent, se saluent de la main, étrangers.
Nanni nous rejoint. Il a des yeux qui donnent, lui aussi. Moins beaux, ou moins riches, ou peut-être ont-ils tout donné.
--Cette figure m’est connue, murmure-t-il.
--René Cardiette, dit Cobral.
--Hein?
Nanni s’arrête et va courir en arrière. Pourquoi? Pour voir quoi?
--Non.
Cobral n’a pas crié cet ordre.
--Merci, Cobral.
Et, cette fois, Nanni, impétueux, nous précède pour sortir.
_Onze heures trente._
--Monsieur, je suis content de faire votre connaissance.
Moquin tend la main à Cobral et fait une imperceptible grimace du nez--flanc droit--qui donne le frisson à son monocle. Cela veut dire: «Si ces gens sont ennuyeux, toute la bonne impression de la matinée est fichue, et je serai de mauvaise humeur au restaurant.»
--Je n’ai, dit Cobral, aucune raison personnelle de vous déranger, mais le Président de la République souhaite que vous veniez à la matinée du Trocadéro.
Moquin a failli trahir son effarement. Craint-il d’avoir trouvé son maître? C’est une plaisanterie de Cobral. Une plaisanterie de ce genre est bien près du déséquilibre mental. Les actes de Cobral relèvent à l’ordinaire du paradoxe aigu. Celui-ci dépasse toute limite permise.
--Voici une loge, dit-il encore.
Sans rire, Moquin prend le coupon que lui tend Cobral.
--C’est aujourd’hui, cette matinée?... quel dommage!...
--Vous n’êtes pas libre?
--_Le Journal_ m’a chargé d’aller à la Chambre où se débattra la question de l’emprunt... Il y a un discours de Cardiette que je dois entendre... et que je veux entendre...
--Qu’à cela ne tienne... Je vais dire à votre directeur... je n’ai qu’un mot à dire... et aussitôt... Tenez, considérez-vous comme libre... Je ferai ce qu’il faut...
Moquin n’est plus étonné. Il est ennuyé. Ce railleur obstiné, toujours prêt à frapper le défaut de ce qu’il entend et de ce qu’il voit, portant sans conviction visible des coups dont le but ne se dérobe jamais, et corrigeant sa dextérité sévère par un sourire qui est toujours une moue, ignore la prudence et pourtant maudit les partenaires trop balourds. Il craint que son refus ne soit accueilli par Cobral sans respect et se demande si le solliciteur humoristique assis en face de lui n’est pas un échappé. Dure minute pour la timidité de Moquin et pour son épuisable violence.
--Arrangez-vous avec mon directeur, concède-t-il, mais il est bien tard.
--Je vais lui téléphoner.
--Et je vous assure que je préférerais entendre Cardiette que Chenal ou Albert Lambert.
--Cardiette est un grand orateur, n’est-ce pas? demande Nanni.
--Cardiette est le seul orateur de ce temps. S’il le voulait, il imposerait au pays sa dictature. Il tient la France avec sa parole.
Il y a peu de monde chez Jim Aston. Le coin du bar où Moquin vient s’asseoir quotidiennement, de dix heures à midi, pour lire les feuilles, consommer deux cocktails et recevoir ses amis ou similis, est vide d’étrangers. Un seul habitué, à la table voisine, noircit ligne à ligne, posément, des pages blanches. C’est un journaliste lui aussi.
--Monsieur Moquin, reprend Cobral, je n’insisterais pas si le Président de la République lui-même ne m’avait...
--Il pouvait m’écrire ou s’y prendre plus tôt. Quels secrétaires a-t-il donc à ses trousses?
--C’est que M. le Président ne songeait pas à vous inviter... Mais on vient d’ajouter au programme une partie inédite... dont il faut qu’on parle...
--Si on en parlera? s’écrie Nanni enflammé, mais c’est la seule chose qui restera de seize mois de campagne...
Moquin essaie de rire:
--Un nouveau modèle de sous-marin?...
Il boit.
--Ou de bombe?
Il prend une cigarette.
--Ou de constitution?
Il fume.
--Cobral, Cobral, tu vois comme ils sont ironiques, mais tu ne sais pas à quel point ils sont délicats. Ce sont des enfants. Ce sont absolument des enfants. Et celui-là qui plaisante sera le premier à crier de joie tout à l’heure.
--Pourquoi voulez-vous me faire crier de joie? s’enquiert, tranquille, Moquin.
--Parce que la guerre sera finie... murmure Nanni.
Le monocle de Moquin tressaille de nouveau. Il doit penser que Cobral et Nanni abusent et que j’aurais bien agi en ne les amenant pas.
--A quelle heure? dit-il après une pause... A quelle heure comptez-vous terminer la guerre?
Nanni hoche la tête:
--On ne peut prédire cela à quelques minutes près... On ne peut pas...
--Ce sera fait dans vingt-quatre heures, assure Cobral.
--Vingt-quatre heures, soupire Nanni, il faut bien vingt-quatre heures. Tant de choses à régler avant de finir... Tant de détails...
Et changeant de ton, vivement:
--Vous venez, bien entendu, à cette matinée...
Cobral l’interrompt:
--Je veux vous faire entendre une jeune artiste bien séduisante... Pretty Pray... un tempérament et une distinction extraordinaire...
Moquin se met à rire.
--C’est tout ce que vous avez de sensationnel à me révéler?... Pretty Pray... Oui, elle a bien du talent, cette petite... mais je la connais... je la connais depuis très longtemps... J’ai dû la voir naître... en effet, elle a du talent... elle a un talent qui fait plaisir aux gens difficiles... faites-lui mes compliments.
--Vous les ferez vous-même, puisque vous venez...
--Ah vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? Vous me voulez?
--Il faut que vous veniez. Il faut un chroniqueur considérable pour noter cette journée.
Moquin me regarde:
--Et vous, me dit-il narquois, vous ne vous joignez pas au concert?
--Il paraît, dis-je, que j’ai aussi ma partie.
--Il vient pour _l’Exigeant_, explique Nanni.
--Me conseillez-vous d’y aller? interroge Moquin tourné vers moi.
--Vous avez un camée sorti d’Amsterdam en 1817, dit Cobral en touchant le bijou que Moquin porte à sa cravate... vous l’avez payé quatre cents francs... à Paris... il y a cinq ans...
--Vous êtes détective ou expert en bijouterie?
--J’aime les belles choses, dit Cobral... Pretty Pray parlera ce soir au nom du peuple Français...
--Je la croyais moins populaire...
--Depuis deux heures elle est très populaire... Vous entendrez parler d’elle... Et, d’abord, vous l’entendrez parler.
--Ah! déplore Moquin, je préférerais Cardiette.
--Vous n’en serez pas si loin, dit Nanni sans amertume.
--Que voulez-vous dire?
Moquin est presque réconcilié avec ces êtres invraisemblables, par l’appât d’une histoire à raconter.
--Cardiette vous aurait déçu... console Cobral.
--Je sais que non... On m’a dit ce que sera son discours... avec trente-cinq minutes d’éloquence, il va remuer la Chambre et donner un cœur à ceux qui n’en ont plus ou qui n’en ont jamais eu... Une loi financière, une loi militaire, une loi judiciaire dépendent de son succès... Et de ces trois lois, dont il va assurer le vote unanime, dépend la sérénité des mois qui mèneront à la victoire... Cardiette va dire aujourd’hui l’hymne de la victoire.
--Non, monsieur Moquin, dit Cobral... Non, monsieur Moquin, vous vous trompez... ou l’on vous a trompé... Ce n’est pas l’hymne de la victoire... c’est l’hymne de la guerre...
--Certes, et c’est ce que je dis...
--Cela n’a pas le même sens... La victoire est noble... la guerre ne l’est pas... Je veux finir la guerre... nous allons tuer la guerre...
--Comment cela?
--Venez entendre l’hymne de la victoire... le véritable... c’est l’hymne de la paix celui-là... venez au Trocadéro... Je vous dis que tout le vœu du peuple s’exprimera...
--Vous êtes fou, ou bien audacieux, crie Moquin, de prétendre révéler à un peuple ce qu’il pense.
--Je ne lui révélerai pas, dit Cobral. Je dirai seulement que la guerre est morte et que le bonheur éternel va naître.
Moquin se fâche.
--Ce sont des blagues que Paris n’écoute pas volontiers en ce moment.
--Parce qu’il les croit impossibles... et il s’abandonne à son destin qu’il imagine fixé dans l’attente... Je dirai que la paix est venue, et quand le pays entier saura que cela a été dit, il y aura un formidable éclat de joie.
--Après tout, dit Moquin, il est facile de dire, d’imprimer et de répandre n’importe quelles billevesées... Mais c’est un gros mensonge. Et gare à celui qui se risquera à l’affirmer...
--Celui-là sera anonyme... nous n’aurons servi qu’à susciter l’élan général de la France et du monde allié... Des millions d’êtres diront demain en s’abordant: «C’est bien vrai que la paix est sur la terre?»
--Mais puisque ce sera faux...
--Ce sera vrai.
Pour la troisième fois, le monocle de Moquin tremble légèrement. Il se domine traditionnellement et questionne, avec sa moue indulgente:
--Il aura suffi de faire dire par une actrice devant quatre mille personnes!...
--Cela n’aura pas suffi, dit Cobral.
--D’ailleurs, jette Nanni, ce n’est pas aux quatre mille personnes qu’elle parlera de la paix imminente... C’est au président de la République...
--Important, concède Moquin impitoyable. Mais à la même heure René Cardiette dira tout le contraire aux membres du gouvernement et aux représentants de la nation.
--Il ne le dira pas.
--Vous l’empêcherez?
--Oui.
--C’est à voir.
--C’est vu et pas à voir.
--Admettons, et Moquin le prend de plus haut, mais à la même heure, le généralissime continuera de gouverner ses généraux pour tendre un peu plus leurs muscles sur la barrière lourde du front. Le président de la République lui-même ne décidera pas ce poilu-là à quitter sa place?
--Il l’a quittée.
--Quoi? Ah oui, son voyage à Londres. Je parlais par images. Aussi bien je ne me trompais pas de beaucoup, et le généralissime sera au front ce soir ou demain matin.
--Non.
--J’irai jusqu’au bout de la plaisanterie. Le gouvernement renonce à la gloire, les généraux n’ont plus de chefs et sont découragés, et le peuple s’en moque. Et après? La guerre ne sera pas finie.
--Nous allons la tuer, dit Nanni.
Et il répète, farouche:
--Nous allons la tuer...
--Alors, dit Moquin, il serait bon de tuer quelqu’un qui est plus difficile encore à persuader que vos parlementaires et vos soldats, un certain quelqu’un, bardé de chefs qu’il guide ou qui le guident. Peut-être qu’en supprimant celui-là et son nid suffocant, vous achèveriez votre œuvre folle.
--Ça, dit Cobral, c’est la partie de monsieur.
Il montre Nanni.
Moquin persifle:
--A quelle heure détruisez-vous?...
--Pas avant la nuit. Je suis aviateur.
Moquin est incapable de souffler un mot. Il est plus coi que moi, et moi je ne sais plus où je suis. Est-ce que j’assiste à une expérience de déformation cérébrale? Où est le médecin? Où est le malade? Suis-je malade moi aussi?
Personne ne parle plus.
Nanni regarde Moquin, avide, impérieux, les cheveux ailés comme s’il y restait le vent des altitudes, et sa bouche mince fait la lippe volontaire qui n’a pas le temps d’être dédaigneuse. Quel est ce visionnaire qui parle de détruire du haut de son vol, avec ses obus et ses bombes, le cerveau perfide de cette guerre?
Il dit doucement et baissant les paupières:
--Il ne faut plus tuer personne... mais ça ce n’est pas tuer des hommes... C’est tuer la guerre...
Moquin ne peut railler. Il demande très bas:
--Vous savez où il faut aller pour... pour ça?...
--Je sais, dit Nanni... Ce n’est pas si loin qu’on se l’imagine...
Un long silence. Interminable. Ecrasant.
--Midi trente, signale Cobral, on nous attend... Monsieur Moquin, charmé de vous avoir approché... vous viendrez et vous verrez et vous direz la chose... vous la savez déjà... vous n’avez plus qu’à regarder...