La Guerre du Feu: Roman des âges farouches
Part 7
Le fleuve emportait pêle-mêle les arbres pourris, les sables et les argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines.
Et Naoh aima les flots formidables.
Il les regardait descendre, dans leur fièvre d'automne, en un intarissable exode. Ils se heurtaient aux îles et refluaient au rivage, chutes forcenées d'écumes, longues masses planes et presque lacustres, tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de fumée, déferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d'énergie et d'exaltation.
Comme le Feu, l'eau semblait à l'Oulhamr un être innombrable; comme le Feu, elle décroît, augmente, surgit de l'invisible, se rue à travers l'espace, dévore les bêtes et les hommes; elle tombe du ciel et remplit la terre; inlassable, elle use les rocs, elle traîne les pierres, le sable et l'argile; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans elle; elle siffle, elle clame, elle rugit; elle chante, rit et sanglote; elle passe où ne passerait pas le plus chétif insecte; on l'entend sous la terre; elle est toute petite dans la source; elle grandit dans le ruisseau; la rivière est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi vaste que la forêt. L'eau dort dans le marécage, repose dans le lac et marche à grands pas dans le fleuve; elle se rue dans le torrent; elle fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide.
* * * * *
Ainsi sentait Naoh devant les flots inépuisables. Cependant, il fallait s'abriter. Des îles s'offraient: refuge contre les entreprises du fauve, peu efficaces contre les hommes, elles gêneraient les mouvements, rendraient presque impossible la conquête du Feu et exposeraient à toutes les embûches. Naoh préféra le rivage. Il s'établit sur un roc de schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en étaient abrupts, la partie supérieure formait un plateau où pouvaient s'étendre dix hommes.
Les préparatifs du campement furent terminés au crépuscule. Il y avait, entre les Oulhamr et les poursuivants, assez de distance pour ne concevoir aucune crainte durant la moitié de la nuit.
Le temps était frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant d'écarlate. Tout en dévorant leur repas de chair crue, de noix et de champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clarté permettait encore de discerner les îles, sinon l'autre rive du fleuve. Des onagres passèrent; une troupe de chevaux descendit jusqu'aux berges; c'étaient des bêtes trapues, dont la tête paraissait très grosse, à cause de la crinière emmêlée. Leurs mouvements avaient un grand charme; leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue; l'inquiétude rompait et précipitait leur élan; penchés sur l'eau, ils demeuraient tremblants, humant l'espace, pleins de méfiance. Ils burent vite et s'enfuirent. Et la nuit éploya son aile de cendre; elle couvrait déjà l'Orient, tandis qu'à l'Occident persistait une pourpre fine; un rugissement tonna sur l'étendue.
--Le lion! murmura Gaw.
--La rive est pleine de proies! répondit Naoh. Le lion est sage; il attaquera plutôt l'antilope ou le cerf que les hommes!
Le rugissement s'éloigna; des chacals glapirent et l'on vit sinuer leurs silhouettes légères. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu'à l'aube. Ensuite, ils se remirent à descendre la rive du Grand Fleuve. Des mammouths les arrêtèrent. Leur troupeau couvrait une largeur de mille coudées et une longueur triple; ils pâturaient, ils arrachaient les plantes tendres, ils déterraient les racines, et leur existence parut aux trois hommes, heureuse, sûre et magnifique. Quelquefois, se réjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou s'entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds immenses, le Lion Géant ne serait qu'une argile; leurs défenses déracineraient les chênes, leurs têtes de granit les briseraient. Et considérant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s'empêcher de dire:
--Le mammouth est le maître de tout ce qui vit sur la terre!
Il ne les craignait point: il savait qu'ils n'attaquent aucune bête, si elle ne les importune. Il dit encore:
--Aoûm, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths.
--Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aoûm? demanda Gaw.
--Aoûm comprenait les mammouths, objecta Naoh; nous ne les comprenons pas.
Pourtant, cette question l'avait frappé; il y rêvait, tout en tournant, à distance, autour du troupeau gigantesque. Et sa pensée se traduisant tout haut, il reprit:
--Les mammouths n'ont pas une parole comme les hommes. Ils se comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs; Goûn dit qu'ils prennent, au commandement, la place qu'on leur indique, et qu'ils tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle... Si nous devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux.
Il vit un mammouth énorme qui les regardait passer. Solitaire, en contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses tendres. Naoh n'en avait jamais rencontré d'aussi considérable. Sa stature s'élevait à douze coudées. Une crinière épaisse comme celle des lions croissait sur sa nuque; sa trompe velue semblait un être distinct, qui tenait de l'arbre et du serpent.
La vue des trois hommes parut l'intéresser, car on ne pouvait supposer qu'elle l'inquiétât. Et Naoh criait:
--Les mammouths sont forts! Le Grand Mammouth est plus fort que tous les autres: il écraserait le tigre et le lion comme des vers, il renverserait dix aurochs d'un choc de sa poitrine... Naoh, Nam et Gaw sont les amis du grand mammouth!
Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses; il écouta les sons articulés par la bête verticale, secoua lentement sa trompe et barrit.
--Le mammouth a compris! s'écria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr reconnaissent sa puissance.
Il cria encore:
--Si les fils du Léopard, du Saïga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils cuiront la châtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth!
Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, où poussaient des nénuphars orientaux. Naoh n'ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges souterraines. Il fit signe à ses compagnons; ils se mirent à arracher les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les lavèrent avec soin et les portèrent vers la bête colossale. Arrivé à cinquante coudées, Naoh reprit la parole:
--Voici! Nous avons arraché ces plantes pour que tu puisses en faire ta pâture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth.
Et il se retira.
Curieux, le géant s'approcha des racines. Il les connaissait bien; elles étaient à son goût. Tandis qu'il mangeait, sans hâte, avec de longues pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois, il redressait sa trompe pour flairer, puis il la balançait d'un air pacifique.
Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles: il se trouva devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui déracinait les arbres, sous ces défenses aussi longues que le corps d'un urus; il était comme un mulot devant une panthère. D'un seul geste, la bête pouvait le réduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui crée, il tressaillit d'espérance et d'inspiration... La trompe le frôla, elle passa sur son corps, en le flairant; Naoh, sans souffle, toucha à son tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes pousses, qu'il offrit en signe d'alliance: il savait qu'il faisait quelque chose de profond et d'extraordinaire, son coeur s'enflait d'enthousiasme.
IV
L'ALLIANCE ENTRE L'HOMME ET LE MAMMOUTH
Or Nam et Gaw avaient vu le mammouth venir auprès de leur chef: ils conçurent mieux la petitesse de l'homme; puis, quand la trompe énorme se posa sur Naoh, ils murmurèrent:
--Voilà! Naoh va être écrasé, Nam et Gaw seront seuls devant les Kzamms, les bêtes et les eaux.
Ensuite, ils virent la main de Naoh effleurer la bête; leur âme s'emplit de joie et d'orgueil.
--Naoh a fait alliance avec le mammouth! murmura Nam. Naoh est le plus puissant des hommes.
Cependant, le fils du Léopard criait:
--Que Nam et Gaw approchent à leur tour, de la manière que Naoh s'est approché... Ils arracheront de l'herbe et des pousses, et les offriront au mammouth.
Ils l'écoutaient, la poitrine chaude, pleins de foi; ils s'avancèrent avec la lenteur dont le chef avait donné l'exemple, arrachant à leur passage tantôt de l'herbe tendre, tantôt de jeunes racines.
Quand ils furent proches, ils tendirent leur récolte. Comme Naoh la tendait en même temps qu'eux, le mammouth vint la dévorer.
Ainsi se noua l'alliance des Oulhamr avec le mammouth.
* * * * *
La lune nouvelle avait grandi; elle approchait de la nuit où elle se lèverait aussi vaste que le soleil. Or, un soir des temps, les Kzamms et les Oulhamr campaient à vingt mille coudées les uns des autres. C'était encore le long du fleuve. Les Kzamms occupaient une bande sèche du territoire; ils se chauffaient devant le Feu rugissant et mangeaient de lourds quartiers de viande, car la chasse avait été abondante, tandis que les Oulhamr se partageaient en silence, dans l'ombre humide et froide, quelques racines et la chair d'un ramier.
A dix mille coudées de la rive, les mammouths dormaient parmi les sycomores. Ils supportaient, pendant le jour, la présence des nomades; la nuit, ils montraient une humeur plus ombrageuse, soit qu'ils connussent ses embûches, soit qu'ils fussent gênés dans leur repos par une autre présence que celle de leur race. Chaque soir les Oulhamr s'éloignaient donc, au-delà du terme où leur émanation pouvait être importune.
Or, cette fois, Naoh demanda à ses compagnons:
--Nam et Gaw sont-ils prêts à la fatigue? Leurs membres sont-ils souples et leur poitrine pleine de souffle?
Le fils du Peuplier répondit:
--Nam a dormi une partie du jour. Pourquoi ne serait-il pas prêt au combat?
Et Gaw dit à son tour:
--Le fils du Saïga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui le sépare des Kzamms.
--C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont lutter toute la nuit pour conquérir le Feu.
Nam et Gaw se levèrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait pas compter sur les ténèbres pour surprendre l'ennemi: une lune à peine écornée se levait à l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait tantôt toute rouge au ras des îles, tantôt rompue par quelque file de hauts peupliers, à travers lesquels elle s'éparpillait en lunules; ailleurs, elle s'enfonçait dans les flots noirs, où son image vacillante parfois rappelait un étincelant nuage d'été, parfois rampait comme un python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe d'écailles et de micas s'élançait de son orbe et s'évasait obliquement d'une rive à l'autre.
Les Oulhamr accélérèrent d'abord leur marche, choisissant des terrains où les végétaux étaient courts. A mesure qu'ils approchaient du campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient parallèlement les uns aux autres, séparés par des intervalles considérables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne pas être cernés. Brusquement, au détour d'une oseraie, les flammes resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait pâles.
Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et surveillaient la nuit. Les rôdeurs, tapis parmi les végétaux, épiaient le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement dérober une étincelle! Ils tenaient prêts des brindilles sèches, des rameaux finement découpés: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains jusqu'à ce qu'ils l'eussent emprisonné dans la cage d'écorce, doublée intérieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme? Comment détourner l'attention des Kzamms, surexcitée depuis la nuit où le fils du Léopard avait paru devant leur foyer?...
Naoh dit:
--Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw erreront dans la plaine, autour du camp des Dévoreurs d'Hommes. Tantôt ils se cacheront et tantôt ils se montreront. Quand les ennemis s'élanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute leur vitesse, car il faut que les Kzamms espèrent les saisir et qu'ils les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage à ne pas fuir trop vite... Ils entraîneront les Kzamms jusqu'auprès de la Pierre Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste.
Les jeunes nomades frissonnèrent; il leur était dur d'être séparés de Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissèrent à travers les végétaux, tandis que le fils du Léopard se dirigeait vers la rive. Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes... Les veilleurs donnèrent l'alarme; les Kzamms surgirent en désordre, avec de longs hurlements, et s'assemblèrent autour de leur chef. C'était un guerrier de stature médiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux fois sa massue, proféra des propos rauques et donna le signal.
Les Kzamms formèrent six groupes éparpillés en demi-cercle. Naoh, plein de doute et d'inquiétude, les regarda disparaître; puis il ne songea qu'à conquérir le Feu.
Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille plus haute, la seule dimension de sa massue annonçait sa force. Il se tenait en pleine lumière. Naoh discerna la mâchoire énorme, les yeux ombragés par des arcades velues, les jambes brèves, triangulaires et massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des torses épais et de longs bras aux muscles durcis.
La position de Naoh était favorable: la brise, légère mais persistante, soufflait vers lui, emportait son émanation loin des veilleurs; des chacals rôdaient sur la savane, émettant une odeur perçante; il avait, par surcroît, gardé une des peaux conquises. Ces circonstances lui permirent d'approcher à soixante coudées du Feu. Il s'arrêta longtemps. La lune dépassait les peupliers, lorsqu'il se dressa et poussa son cri de guerre.
Surpris par son apparition brusque, les Kzamms l'épiaient. Leur stupeur ne dura guère: hurlant tous ensemble, ils levèrent la hache de pierre, la massue ou la sagaie.
Naoh clama:
--Le fils du Léopard est venu, à travers les savanes, les forêts, les montagnes et les rivières, parce que sa tribu est sans Feu!... Si les Kzamms lui laissent prendre quelques tisons à leur foyer, il se retirera sans combattre!
Ils ne comprenaient pas mieux ces paroles d'une langue étrangère qu'ils n'eussent compris le hurlement des loups. Voyant qu'il était seul, ils ne songeaient qu'à le massacrer. Naoh recula, dans l'espoir qu'ils se disperseraient et qu'il pourrait les attirer loin du Feu; ils s'élancèrent en groupe.
Le plus grand, dès qu'il fut à portée, jeta une sagaie à pointe de silex. Il l'avait dardée avec force et adresse. L'arme, effleurant l'épaule de Naoh, retomba sur la terre humide. L'Oulhamr, qui préférait ménager ses propres armes, ramassa le trait et le lança à son tour. Avec un sifflement, l'arme décrivit une courbe; elle perça la gorge d'un Kzamm, qui chancela et s'étendit. Ses compagnons, poussant des clameurs de chiens, ripostèrent simultanément. Naoh n'eut que le temps de se jeter à terre pour éviter les pointes tranchantes, et les Dévoreurs d'Hommes, le croyant atteint, se précipitèrent pour l'achever. Déjà, il avait rebondi et ripostait. Un Kzamm, frappé au ventre, cessa la poursuite, tandis que les deux autres projetaient coup sur coup leurs sagaies: du sang jaillit à la hanche de Naoh, mais sentant que la blessure n'était point profonde, il se mit à tourner autour de ses adversaires, car il ne redoutait plus d'être enveloppé. Il s'éloignait, il revenait, si bien qu'il se trouva entre le Feu et ses ennemis.
--Naoh est plus rapide que les Kzamms! cria-t-il. Il prendra le Feu et les Kzamms auront perdu deux guerriers.
Il bondit encore; il vint tout près de la flamme. Et il étendait les mains pour saisir des tisons, lorsqu'il s'aperçut avec tremblement que tous étaient presque consumés. Il fit le tour du brasier, dans l'espérance de trouver une branche maniable: sa recherche fut vaine.
Et les Kzamms arrivaient!
Il voulut fuir, il se heurta à une souche et trébucha, si bien que ses antagonistes réussirent à lui barrer la route, en l'acculant contre le Feu. Quoique le brasier occupât une aire considérable et se trouvât surhaussé, il aurait pu le franchir. Un désespoir formidable emplissait sa poitrine; l'idée de retourner vaincu, dans la nuit, lui fut insupportable. Levant ensemble sa hache et sa massue, il accepta le combat.
V
POUR LE FEU
Les deux Kzamms n'avaient pas cessé d'approcher, encore que leurs pas se ralentissent. Le plus fort brandissait une dernière sagaie, qu'il jeta presque à bout portant. Naoh la détourna d'un revers de hache; l'arme fine se perdit dans les flammes. Au même instant, les trois massues tournoyèrent.
Celle de Naoh rencontra simultanément les deux autres et le heurt rompit l'élan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancelé. Naoh s'en aperçut, se rua sur lui et, d'un choc énorme, lui rompit la nuque. Mais lui-même fut atteint: un noeud de massue déchira rudement son épaule gauche; à peine s'il évita un coup en plein crâne. Haletant, il se rejeta en arrière, pour reprendre position, puis, l'arme haute, il attendit.
Quoiqu'il ne lui restât qu'un seul adversaire, ce fut le moment épouvantable. Car son bras gauche pouvait à peine lui servir, tandis que le Kzamm se dressait, doublement armé, dans la plénitude de sa force. C'était le guerrier de haute stature, au torse profond, cerclé de côtes plus pareilles à des côtes d'aurochs qu'à des côtes d'homme, avec des bras dont la longueur dépassait d'un tiers ceux de Naoh. Ses jambes incurvées, trop brèves pour la course, lui assuraient un puissant équilibre.
Avant l'attaque décisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr. Jugeant que sa supériorité serait plus sûre s'il frappait à deux mains, il ne garda que sa massue. Puis il prit l'offensive.
Les armes, presque égales de poids, taillées dans le chêne dur, s'entrechoquèrent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Léopard avait paré par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l'attaque, il rencontra le vide; Naoh s'était dérobé. Ce fut lui qui prit l'offensive: à la troisième reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle eût fendu la tête de l'adversaire, si les longs bras fibreux n'avaient su se relever à temps; de nouveau, les noeuds de chêne se rencontrèrent, et le Kzamm recula. Il riposta par un coup frénétique, qui arracha presque la massue de Naoh; et, avant que celui-ci eût repris position, les mains du Dévoreur d'Hommes se relevaient et se rabattaient. L'Oulhamr put amortir, il ne put arrêter le coup: atteint en plein crâne, il plia sur les jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le feu. Dans cette seconde mortelle, l'instinct ne l'abandonna point, une énergie suprême s'éleva du fond de l'être, et, de biais, avant que l'adversaire ne se fût ressaisi, il lança sa massue. Des os craquèrent; le Kzamm croula: son cri se perdit dans la mort.
Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent; il considéra, avec un rire rauque, le brasier où soubresautaient des flammes. Sous les astres profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure léger de la brise, entrecoupé du glapissement des chacals et de la voix d'un lion perdu à l'autre rive, il avait peine à concevoir son triomphe.
Et il criait d'une voix haletante:
--Naoh est maître du Feu!
Il lui semblait être la vie souveraine du monde. Il tournait lentement autour de la bête rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa poitrine à cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait encore, dans le ravissement et dans l'extase:
--Naoh est maître du Feu!
A la longue, la fièvre de son bonheur s'apaisa. Il commença de craindre le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conquête. Déliant les pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son départ du grand marécage, il se disposa à les réunir avec des brindilles, des écorces et des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle: dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage où les Dévoreurs d'Hommes entretenaient le Feu.
C'était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait encore. Quoique Naoh sût fabriquer les cages à feu aussi bien qu'aucun homme de sa horde, il lui eût été difficile d'en faire une aussi parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des remaniements nombreux. La cage des Kzamms était composée d'une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce de chêne vert; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage léger.
Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait défendre la flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne décrût ni n'augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience millénaire, et renouveler souvent l'écorce.
Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les ancêtres: il ranima légèrement le Feu, il imbiba la surface extérieure d'un peu d'eau puisée dans une flaque, il vérifia la fente et l'état du schiste. Avant de fuir, il s'empara des haches et des sagaies éparses, puis il jeta un dernier regard sur le camp et sur la plaine.
Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les étoiles; les deux autres, malgré leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire croire qu'ils étaient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient qu'ils fussent achevés.
Naoh s'approcha de celui qui était blessé à la cuisse, et déjà il dardait sa sagaie: un étrange dégoût lui pénétra le coeur, toute haine se perdait dans la joie, et il ne put se résigner à éteindre de nouveaux souffles.
D'ailleurs, il était plus urgent d'écraser le foyer: il en éparpilla les tisons, à l'aide d'une des massues laissées par les vaincus, il les réduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des guerriers, puis, entravant les blessés dans des roseaux et des branches, il cria:
--Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Léopard et les Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rôderont dans la nuit et dans le froid, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leur horde!... Ainsi les Oulhamr sont devenus plus forts que les Kzamms!
Naoh se retrouva seul au pied du tertre où Nam et Gaw devaient le rejoindre. Il ne s'en étonna point: les jeunes guerriers avaient dû faire de vastes détours devant leurs poursuivants...
Après avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s'assit près de la flamme légère où étincelait son destin.
Le temps coula avec les eaux du Grand-Fleuve et avec les rayons de la lune montante. Lorsque l'astre toucha le zénith, Naoh dressa la tête. Dans les mille rumeurs éparses, il reconnaissait un rythme particulier, qui était celui de l'homme. C'était un pas rapide, mais moins compliqué que celui des bêtes à quatre pattes. Presque imperceptible d'abord, il se précisa, puis, un élan de la brise apportant quelque émanation subite, l'Oulhamr se dit:
--Voici le fils du Peuplier qui a dépisté les ennemis.
Car aucun indice de poursuite ne se décelait sur la plaine.
Bientôt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores; Naoh reconnut qu'il ne s'était pas trompé: c'était Nam qui s'avançait dans la nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas à paraître au pied du tertre.
Et le chef demanda:
--Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam?
--Nam les a entraînés très loin dans le nord, puis les a devancés et il a longtemps marché dans la rivière. Ensuite, il s'est arrêté; il n'a plus vu, ni entendu, ni flairé les Dévoreurs d'Hommes.