La Guerre du Feu: Roman des âges farouches

Part 3

Chapter 33,747 wordsPublic domain

Son regard examinait la caverne. Il avait eu soin d'assembler des pierres et des branchages; quelques blocs étaient à proximité, qui pouvaient rendre l'entrée très difficile. Mais Naoh songeait à fuir, et la retraite n'était possible que du côté de l'abreuvoir. Si l'animal rapide, infatigable et opiniâtre se décidait à poursuivre, il atteindrait presque à coup sûr les fugitifs. L'unique ressource serait de se hisser sur un arbre: l'ours gris ne grimpait pas. En revanche, il était capable d'attendre un temps indéfini, et l'on ne voyait à proximité que des arbres aux branches menues.

* * * * *

Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif à ne faire aucun mouvement inutile? Ou bien était-il l'habitant de la caverne, revenu après un long voyage? Comme Naoh songeait à ces choses, l'animal se mit à descendre la pente roide. Quand il eut atteint un terrain moins incommode, il leva la tête, flaira l'atmosphère moite et prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu'il s'éloignait. Mais il s'arrêta en face de l'endroit où la corniche était accessible: toute retraite devenait impraticable. A l'amont, la corniche s'interrompait, la roche étant à pic; à l'aval, il fallait fuir sous les yeux de l'ours: il aurait le temps de passer l'étroite rivière et de barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu'à attendre ou le départ du fauve, ou l'attaque de la caverne.

Naoh éveilla Nam, et tous trois se mirent à rouler des blocs.

Après quelque hésitation, l'ours se décidait à passer la rivière. Il aborda posément et grimpa sur la corniche. A mesure qu'il approchait, on voyait mieux sa structure musculeuse; parfois ses dents étincelaient au clair de lune. Nam et Gaw grelottèrent. L'amour de vivre gonflait leurs coeurs; l'instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle; leur jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des oiseaux. Naoh lui-même n'était pas tranquille. Il connaissait l'adversaire; il savait qu'il lui faudrait peu de temps pour donner la mort à trois hommes. Et sa peau épaisse, ses os de granit étaient presque invulnérables à la sagaie, à la hache et à l'épieu.

Cependant, les nomades achevaient d'empiler les blocs; bientôt il ne demeura qu'une ouverture vers la droite, à hauteur d'homme. Quand l'ours fut proche, il secoua sa tête grondante et regarda, interloqué. Car s'il avait flairé les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne s'attendait pas à voir clos le gîte où il avait passé tant de saisons; une obscure association se fit dans son crâne, entre la fermeture du repaire et ceux qui l'occupaient. D'ailleurs, reconnaissant l'odeur d'animaux faibles, dont il comptait se repaître, il ne montra aucune prudence. Mais il était perplexe.

Il s'étirait au clair de lune, bien à l'aise dans sa fourrure, étalant son poitrail argenté et balançant sa gueule conique. Puis, il s'irrita, sans raison, parce qu'il était d'humeur morose, brutale, presque étranger à la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il se dressa sur ses pieds arrière; il parut un homme immense et velu, aux jambes trop brèves, au torse démesuré. Et il se pencha vers l'ouverture demeurée libre.

Nam et Gaw, dans la pénombre, tenaient leurs haches prêtes; le fils du Léopard élevait sa massue: on s'attendait que la bête avancerait les pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l'énorme crâne qui se projeta, le front feutré, les lèvres baveuses et les dents en pointes de harpon. Les haches s'abattirent, la massue tournoya, impuissante à cause des saillies de l'ouverture; l'ours mugit et recula. Il n'était pas blessé: aucune trace de sang ne rougissait sa gueule; l'agitation de ses mâchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonçaient l'indignation de la force offensée.

Toutefois il ne dédaigna pas la leçon; il changea de tactique. Animal fouisseur, doué d'un sens affiné des obstacles, il savait qu'il vaut parfois mieux les abattre que d'affronter une passe dangereuse. Il tâta la muraille, il la poussa: elle vibrait aux pesées.

La bête, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l'épaule, du crâne, tantôt se précipitait contre la barrière, tantôt l'attirait de ses griffes brillantes. Elle l'entama et, découvrant un point faible, elle la fit osciller. Dès lors, elle s'acharna au même endroit, d'autant plus favorable que les bras des hommes se trouvèrent trop courts pour y atteindre. D'ailleurs, ils ne s'attardèrent pas à des efforts inutiles: Naoh et Gaw, arc-boutés en face de l'ours, parvinrent à arrêter l'oscillation, tandis que Nam se penchait par l'ouverture et surveillait l'oeil de la bête, où il projetait de lancer une flèche.

Bientôt l'assaillant perçut que le point faible était devenu inébranlable. Ce changement incompréhensible, qui niait sa longue expérience, le stupéfia et l'exaspéra. Il s'arrêta, assis sur son derrière; il observa la muraille; il la flaira; et il secouait la tête avec un air d'incrédulité. A la fin, il crut s'être abusé; il retourna vers l'obstacle, donna un coup de patte, un coup d'épaule et, constatant que la résistance persistait, il perdit toute prudence et s'abandonna à la brutalité de sa nature.

L'ouverture libre l'hypnotisa; elle parut la seule voie franchissable; il s'y jeta éperdument. Un trait siffla et le frappa près de la paupière, sans ralentir l'attaque, qui fut irrésistible. Toute la machine impétueuse, la masse de chair où le sang roulait en torrent, rassembla ses énergies: la muraille croula.

Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne; Nam se trouva dans les pattes monstrueuses. Il ne songeait guère à se défendre; il fut semblable à l'antilope atteinte par la grande panthère, au cheval terrassé par le lion: les bras étendus, la bouche béante, il attendait la mort, dans une crise d'engourdissement. Mais Naoh, d'abord surpris, reconquit l'ardeur combative qui crée les chefs et soutient l'espèce. De même que Nam s'oubliait dans la résignation, lui s'oublia dans la lutte. Il rejeta sa hache, qu'il jugeait inutile; il prit à deux mains la massue de chêne, pleine de noeuds.

La bête le vit venir. Elle différa d'anéantir la faible proie qui palpitait sous elle; elle éleva sa force contre l'adversaire, pattes et crocs projetés en foudre, tandis que l'Oulhamr abaissait sa massue. L'arme arriva la première. Elle roula sur la mâchoire de l'ours; l'une des pointes toucha les narines. Le coup, frappé de biais et peu efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxième coup du nomade rebondit sur un crâne indestructible. Déjà l'immense bête revenait à elle et fonçait frénétiquement, mais l'Oulhamr s'était réfugié dans l'ombre, devant une saillie de la roche: au moment suprême, il s'effaça; l'ours cogna violemment le basalte. Tandis qu'il trébuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit la massue sur les longues vertèbres. Elles craquèrent; le fauve, affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh, ivre d'énergie, écrasa successivement les narines, les pattes, les mâchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre à coups de hache.

Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardèrent en silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm, ni Hoo, fils du Tigre, ni aucun des guerriers mystérieux dont Goûn-aux-os-secs rappelait la mémoire, n'avaient abattu un ours gris à coups de massue. Et la légende se grava dans le crâne des jeunes hommes pour se transmettre aux générations et grandir leurs espérances, si Nam, Gaw et Naoh ne périssaient point à la conquête du Feu.

IV

LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE

Une lune avait passé. Depuis longtemps, Naoh, avançant toujours vers le sud, avait dépassé la savane; il traversait la forêt. Elle semblait interminable, entrecoupée par des îles d'herbes et de pierres, des lacs, des mares et des combes. Elle dévalait lentement, avec des remontées inattendues, en sorte qu'elle produisait toutes les sortes de plantes, toutes les variétés de bêtes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion jaune, le léopard, l'homme des arbres, qui vivait solitaire avec quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes ordinaires, l'hyène, le sanglier, le loup, le daim, le cerf élaphe, le chevreuil, le mouflon. Le rhinocéros y traînait sa lourde cuirasse; peut-être même y eût-on découvert le Lion Géant, devenu excessivement rare, son extinction ayant commencé depuis des centaines de siècles.

On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la forêt, broyeur de branches et déracineur d'arbres, dont le passage était plus farouche que l'inondation et le cyclone.

Sur ce territoire redoutable, les nomades découvrirent la nourriture en abondance; eux-mêmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair. Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manière à commander le plus grand espace possible. Leurs sens précis pouvaient, pendant le jour, les préserver des embûches. D'ailleurs, leurs ennemis les plus funestes ne chassaient guère que dans les ténèbres. Le jour, ils n'avaient pas le regard aussi prompt que les hommes; et leur odorat n'était pas comparable à celui des loups. Ceux-ci eussent été les plus difficiles à dépister: mais, dans la forêt bien pourvue, ils ne songeaient guère à traquer des animaux aussi menaçants que les Oulhamr. Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait pas, à moins d'être tourmenté par la famine. Herbivore, il trouvait dans le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracité. Et l'ours gris, qui ne rôdait qu'accidentellement en dehors des régions fraîches, se décelait à distance.

Toutefois, les journées étaient pleines d'alertes et les nuits terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge; ils s'arrêtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se réfugiaient dans un creux; d'autres fois, ils reliaient des blocs, ou bien, s'abritant dans un fourré profond, ils semaient des obstacles sur leur passage; certains soirs, ils choisissaient quelques arbres très rapprochés où ils se fortifiaient.

Plus que tout, l'absence du feu les faisait souffrir. Par les nuits sans lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les ténèbres; elles pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir ils guettaient la futaie, comme s'ils allaient voir la flamme étinceler dans sa cage et grandir en dévorant les branches mortes: ils ne discernaient que les étincelles perdues des étoiles ou les yeux d'une bête; leur faiblesse les accablait et l'immensité cruelle. Peut-être eussent-ils moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d'eux; dans la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rétrécies.

* * * * *

La forêt s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le couchant, une plaine s'étendit à l'est, partie savane et partie brousse, avec quelques îlots d'arbres. L'herbe défendait son étendue contre les grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas, les hémiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d'aulnes, de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l'orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres; et, quoiqu'il fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considéraient le terroir avec méfiance: il devait y passer beaucoup de bêtes, à l'heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois premières admettaient l'accès de bêtes plus petites que l'homme,--des loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatît contre le sol; elle devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d'abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s'allongeant sur l'herbe et tournant la tête, entra sans effort; il ressortit de même. En sorte qu'ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si lourds et si durement incrustés qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu à l'aise.

La perspective d'une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première fois depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangèrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe, quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'élevaient avec un cri de guerre; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis un lynx bondit à la poursuite d'une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi les saules.

L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane; le soleil tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l'annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux; solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C'est alors qu'un urus surgit de la forêt. D'où venait-il? Quelle aventure l'avait isolé? S'était-il attardé ou, au contraire, ayant marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s'attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l'urus avait une tête moins obscure. L'espèce était à son apogée. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la planète.

Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien n'était plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit dans son coeur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut nécessaire à la croissance de l'homme; son ardeur augmentait à mesure qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct: ne pas détruire en vain la chair nourricière. Or, il avait de la viande fraîche; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins méritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avançant avec lenteur, prit le chemin de la rivière.

Soudain, les trois hommes dressèrent la tête, les sens dilatés par le péril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume mélangée d'écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit à son tour. C'était un tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques et dont le corps, à chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l'atmosphère. Chaque fois que le félin atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration d'énergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d'arrêt. Chaque saut était la suite accélérée du saut précédent. A cette période de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.

--Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante.

Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit:

--Le grand cerf est infatigable!

Non loin de la rivière, l'avance du mégacéros se trouva réduite de moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse; les deux corps se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière n'avait été proche; il espéra regagner du terrain à la nage: son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l'onde avec une vélocité extraordinaire; mais le mégacéros progressait à peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n'était pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance: s'il tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait; il avait même risqué un détour pour choisir le lieu d'abordage: c'était un petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il était à vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et roula: le mégacéros avait partie gagnée. Il n'y avait qu'à rompre la poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L'urus était encore en vue...

Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua une incertitude qui s'accrut à mesure que le grand félin s'éloignait et surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se décidait pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oulhamr: l'effluve humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.

Il trottait maintenant; il allait disparaître dans la futaie, lorsqu'il s'arrêta net: le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que l'urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indécision. Comme il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tête basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie; une rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au coeur était le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en courage.

Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe, de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux évolutions de l'agresseur, présentait toujours son front compact et ses cornes aiguës...

Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bête monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu'elle arrivât sans arrêt, avec le sens de sa suprématie, elle montrait l'hésitation de l'animal qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui! Depuis dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard, panthère, hyène, y vivaient à son ombre; toute proie était sienne dès qu'il l'avait choisie; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il égorgeait l'élaphe, le daim, le mégacéros, l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-être, dans la saison froide, passé par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contrées du fleuve: aucun n'était venu contester sa puissance. Et il ne s'était garé qu'au passage du rhinocéros, invulnérable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tâche de les combattre. Or il ignorait la forme étrange qui venait d'apparaître, et ses sens s'étonnaient.

C'était une bête très rare, une bête des anciens âges, dont l'espèce décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre perçut qu'elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même, mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure que l'ennemi approchait, il s'écartait plutôt qu'il ne reculait; son attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se rasant, il exécuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquissé. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il n'était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle accourait brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.

Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si l'adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante, n'eût fait mine de prendre l'offensive. L'énorme félin pouvait se résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu'il avait déchiré de chairs et broyé de membres le forcèrent à punir l'agression. L'espace d'un seul bond le séparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biaisé et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrêta pour recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmêlèrent; on entendit le claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l'ennemi; il fut près d'y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent; il se trouva terrassé sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula écarlate parmi les herbes, une épouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite de son mâle; elle poussa un miaulement d'appel.

A ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa son crâne, mais au premier pas, ses entrailles traînantes l'arrêtèrent, et il demeura immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'énergie à celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes, veillé sur les générations, défendu l'Espèce contre les embûches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit, en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière, elle s'enfuit vers la futaie.