La Guerre du Feu: Roman des âges farouches
Part 12
La voix de Naoh s'éleva comme celle d'un lion, il tomba d'un bloc au milieu des adversaires. Toute sa chair n'était que fureur. L'énorme massue roula sur les crânes, sur les vertèbres et dans le creux des poitrines. Quoiqu'ils eussent redouté la force du colosse, les Nains Rouges ne l'avaient pas imaginée si formidable. Avant qu'ils se fussent ressaisis, Nam et Gaw se ruaient au combat, pendant que les Hommes-sans-Épaules, dégagés, lançaient des sagaies.
Le désordre régna. Une panique arracha quelques Nains Rouges du champ de guerre, mais, sur les cris du chef, tous se rallièrent en une seule masse, hérissée d'épieux. Et il y eut une sorte de trêve.
Un instinct, contraire à celui des Nains, éparpillait les Hommes-sans-Épaules. Comme ils maniaient préférablement l'arme de jet, ils trouvaient avantage à se dérober. Ils rôdaient à distance, d'une allure lente et triste.
De nouveau, les sagaies sifflèrent; ceux qui n'avaient plus de munitions ramassaient des pierres minces et les adaptaient à leurs propulseurs. Naoh, approuvant leur tactique, lança lui-même ses sagaies et son harpon, qu'il avait ramenés de sa première attaque, et, à son tour, se servit de pierres. Les Nains Rouges conçurent que leur défaite était certaine s'ils ne revenaient au corps à corps. Ils précipitèrent la charge. Elle rencontra le vide. Les Hommes-sans-Épaules avaient reflué sur les flancs, tandis que Naoh, Nam et Gaw, plus lestes, atteignaient des retardataires ou des blessés et les assommaient.
Si les alliés avaient été aussi véloces que les Oulhamr, le contact fût demeuré impossible, mais leurs longues enjambées étaient incertaines et lentes. Dès que les Nains Rouges se décidèrent à les poursuivre individuellement, l'avantage se déplaça. Le souffle du désastre passa: de toutes parts, les épieux s'enfonçaient aux entrailles des Hommes-sans-Épaules. Alors, Naoh jeta un long regard sur la mêlée. Il vit celui dont la voix guidait les Nains Rouges, un homme trapu, au poil semé de neige, aux dents énormes. Il fallait l'atteindre; quinze poitrines l'enveloppaient... Un courage plus fort que la mort souleva la grande stature du Nomade. Avec un grondement d'aurochs, il prit sa course. Tout croulait sous la massue. Mais, près du vieux chef, les épieux se hérissèrent; ils fermaient la route, ils frappaient aux flancs du colosse. Il réussit à les abattre. D'autres Nains accoururent. Alors, appelant ses compagnons, d'un effort suprême, il renversa la barrière de torses et d'armes, il écrasa comme une noix la tête épaisse du chef...
Au même instant, Nam et Gaw bondissaient à son aide...
Ce fut la panique. Les Nains Rouges connurent qu'une énergie néfaste était sur eux, et, de même qu'ils eussent combattu jusqu'au dernier à la voix du chef, ils se sentirent abandonnés quand cette voix se fut tue. Pêle-mêle, ils fuyaient, sans un regard en arrière, vers les terres natales, vers leurs lacs et leurs rivières, vers les Hordes d'où ils tiraient leur courage et où ils allaient le ressaisir.
V
LES HOMMES QUI MEURENT
Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'étaient pas morts. Le sang coulait à grandes ondes; des membres étaient rompus et des crânes crevassés; des ventres montraient leurs entrailles. Quelques blessés s'éteindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre plusieurs journées, beaucoup étaient guérissables. Mais les Nains Rouges devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-même, qui avait souvent enfreint cette loi, la reconnut nécessaire avec ces ennemis impitoyables.
Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-Épaules percer les coeurs, fendre ou détacher les têtes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se hâtaient, les autres agissaient selon des méthodes millénaires et presque sans férocité.
Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les Hommes-sans-Épaules pansaient leurs blessés. Ils le faisaient d'une manière plus minutieuse et plus sûre que les Oulhamr. Naoh avait l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu, mais que leur vie était chétive. Leurs gestes étaient flexibles et tardifs; ils se mettaient deux et même trois pour soulever un blessé; parfois, pris d'une torpeur étrange, ils demeuraient les yeux fixes, les bras suspendus comme des branches mortes.
Peut-être les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient aussi plus adroites et déployaient plus de ressources. Même, après quelque temps, Naoh s'aperçut que l'une d'entre elles commandait à la tribu. Cependant, elles avaient les mêmes yeux obscurs, le même visage triste que leurs mâles, et leur chevelure était pauvre, plantée par touffes, avec des îlots de peau squameuse. Le fils du Léopard songea aux chevelures abondantes des femmes de sa race, à l'herbe magnifique qui étincelait sur la tête de Gammla... Quelques-unes vinrent, avec deux hommes, considérer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille émanait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes écrasées que maintenaient des liens de jonc.
Ce pansement fut le signe définitif de l'alliance. Naoh songea que les Hommes-sans-Épaules étaient bien moins rudes que ses frères, que les Dévoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse.
Leurs ancêtres avaient taillé la pierre et le bois avant les autres hommes. Pendant des millénaires, les Wah occupèrent des plaines et des forêts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure était puissante, leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs générations s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance s'arrêta. Ils ne s'en étaient pas plus aperçus qu'ils n'avaient dû s'apercevoir de leur déchéance.
Les milieux qui avaient favorisé leur développement le contrarièrent. Leurs corps devinrent plus étroits et plus lents; leur langage cessa de s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossières et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la même vigueur ni avec la même adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus sûr de leur décadence fut le ralentissement continu de leur pensée et de leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours.
De génération en génération décroissait leur faculté de se reproduire. Les femmes concevaient péniblement un ou deux enfants, dont la croissance était difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient stériles. Toutefois elles manifestaient une vitalité supérieure à celle des mâles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une moindre atteinte. Peu à peu, leurs actes devinrent identiques à ceux des guerriers: elles chassaient, pêchaient, taillaient les armes et les outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la différence des sexes s'abolissait presque.
Et la race entière se trouva rejetée lentement vers le Sud-Ouest par des concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques.
Les Nains Rouges en avaient anéanti des hordes nombreuses; les Dévoreurs d'Hommes les avaient massacrés sans lassitude. Ils rôdaient comme dans un rêve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'étaient adaptés aux terres où les fleuves débordent, où s'accumulent les tourbières et les marécages, parmi les grands lacs et aussi dans quelques pays souterrains.
Dans les vastes cavernes creusées par les eaux, reliées par des pertuis sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune idée précise sur leur décadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue, et rusaient pour éviter la lutte. Ils se terraient avec une habileté qui eût déconcerté le flair des chiens et des loups, à plus forte raison le flair grossier des hommes. Aucune bête n'effaçait mieux ses traces.
Ces êtres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de la témérité: ils risquaient tout pour délivrer un des leurs pris, cerné ou tombé au piège. Cette solidarité, comparable à celle des pécaris, et qui jadis avait immensément accru leur puissance, les conduisait parfois à de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entraînés au secours de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'étaient laissé découvrir et même surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent succombé dans la lutte; de même, leur présence avait sauvé les trois Oulhamr.
* * * * *
Cependant, le Fils du Léopard, après le pansement, retourna vers l'arête granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui parut plus complète et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignît l'absence du Feu; les Hommes-sans-Épaules lui en donneraient sûrement. Mais une superstition obscure le guidait; il tenait à ces petites flammes de la conquête; l'avenir aurait paru menaçant si elles étaient toutes trois mortes. Il les ramena glorieusement auprès des Wah.
Ils l'observaient avec curiosité et une femme, qui conduisait la horde, hocha la tête. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconquérir. Personne ne paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'étaient pas de ces races misérables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids, éloigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Goûn disait qu'il existait de telles hordes, inférieures aux loups, qui dépassent l'homme par la finesse de l'ouïe et la perfection du flair. Naoh, pris de pitié, allait leur montrer comment on fait croître la flamme, lorsqu'il aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un petit point rouge dansa le long d'une herbe très fine et très sèche; d'autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son souffle: le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles.
Le Fils du Léopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand saisissement:
«Les Hommes-sans-Épaules cachent le feu dans des pierres!»
S'approchant de la femme, il cherchait à l'examiner. Elle eut un geste instinctif de méfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait sauvés, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y pouvant découvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il les tâta: elles étaient froides. Il se demandait avec inquiétude:
«Comment le feu est-il entré dans ces pierres... et comment ne les a-t-il pas chauffées?»
Il rendit les pierres avec cette crainte et cette méfiance que les choses mystérieuses inspirent aux hommes.
VI
PAR LE PAYS DES EAUX
Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se répandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphéas, de nénuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbières; elles se suivaient en lacs, en rivières, en réseaux entrecoupés par la pierre, le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se perdaient au fond de contrées souterraines. Les Wah savaient maintenant que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui abrégeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu'à ce qu'il fût au bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables. Tantôt ils découvraient des passages qu'aucune autre espèce d'hommes n'aurait soupçonnés; tantôt ils construisaient des radeaux, jetaient un tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives à l'aide de lianes. Ils nageaient avec habileté, quoique lentement, pourvu qu'il n'y eût pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse.
Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient comme des créatures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un rêve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais.
Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de racines comestibles; surtout, ils excellaient à surprendre les poissons. Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir à la main, les enchevêtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches, orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu resplendissait sur un promontoire, dans une île ou sur un rivage, ils goûtaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en groupe, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les Oulhamr s'espaçaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se plaisait à la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mélopée très monotone, qu'ils répétaient à l'infini, et qui célébrait des actes anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter à des générations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intéressait le Fils du Léopard. Il en concevait du malaise et presque de la répugnance. Mais il observait, avec une curiosité véhémente, leurs gestes de chasse, de pêche, d'orientation, de travail, particulièrement la manière dont ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres.
Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux alliés une sympathie croissante, ils ne lui cachèrent aucun secret. Il put manier leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les réparaient et, des propulseurs s'étant perdus, il en vit construire d'autres. D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-Épaules.
Il s'attarda davantage à concevoir le mystère du feu. C'est qu'il continuait à le craindre. Il regardait de loin jaillir les étincelles; les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de contradictions. Cependant, à chaque fois, il se rassurait davantage. Puis le langage articulé et celui des gestes vinrent à son aide. Car il commençait à mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers à la race. Il soupçonna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres, mais qu'il y était naturellement renfermé. Il jaillissait avec le choc et se jetait sur les brins d'herbe séchés: comme il était alors très faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura plus encore quand il vit tirer les étincelles de cailloux qui gisaient sur la terre. Dès qu'il fut certain que le secret se rapportait aux choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernières méfiances se dissipèrent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte différente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-même fait bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la vitesse de ses mains aidèrent à son inexpérience: il produisait beaucoup de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put réussir à faire brûler la plus faible feuille de gramen.
* * * * *
Un jour la horde s'arrêta avant le crépuscule. C'était à la pointe d'un lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah allumèrent deux grands feux; Naoh, s'étant procuré des brindilles très minces et presque carbonisées, frappait ses pierres l'une contre l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Près de s'arrêter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres éclata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir la flamme: elle dévora sa faible proie, elle saisit les autres herbes...
Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conquérir sur les choses une puissance que n'avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race.
VII
LES HOMMES-AU-POIL-BLEU
Les vallées s'abaissèrent encore; on traversa des pays où l'automne était presque aussi tiède que l'été. Puis il parut une forêt redoutable et profonde. Une muraille de lianes, d'épines, d'arbustes la fermait, où les Wah creusèrent un passage à l'aide de leurs poignards de silex et d'agate. La femme-guide fit connaître à Naoh que les Wah n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparaîtrait l'air libre, car, au-delà, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y avait une plaine, puis une montagne coupée en deux par un large défilé. La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des hommes; mais la forêt en nourrissait quelques hordes. Elle les dépeignit puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articulé, ne pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils étaient terribles lorsqu'on les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils démêlaient un acte hostile.
* * * * *
Après un matin d'efforts, la forêt devint moins farouche. Les griffes et les dents des plantes décrurent; des routes tracées par les bêtes s'ouvrirent parmi les arbres millénaires; la pénombre verte s'éclaircit; mais la multitude des oiseaux continuait à remplir le pays d'arbres, on percevait la présence des fauves, des reptiles, des insectes et une palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, où la chair des plantes et des bêtes ne cessait de succomber et de croître...
* * * * *
Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air énigmatique. Parmi les feuilles d'un figuier, un corps bleuâtre venait d'apparaître et Naoh reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et d'anxiété. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah, avertis, arrêtèrent leur marche et se rapprochèrent davantage les uns des autres.
Alors, le plus vieil homme de la horde parla.
Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colère effroyable; il assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la même route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils détestaient les clameurs et les gestes:
--Les pères de nos pères, conclut-il, ont vécu sans guerre dans leur voisinage. Ils leur cédaient le chemin dans la forêt. Et les Hommes-au-Poil-Bleu, à leur tour, se détournaient des Wah dans la plaine et sur les eaux.
La femme-chef acquiesça à ce discours et leva son bâton de commandement. La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de sycomores et finit par déboucher dans une grande clairière: c'était l'oeuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pénétraient à peine, que Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleuâtre pareil à celui qu'il avait aperçu parmi les feuilles du figuier. Successivement, deux autres formes se détachèrent dans la pénombre glauque. Des branches bruirent; il surgit une créature souple et puissante. Personne n'aurait pu dire si elle était survenue à quatre pattes comme les bêtes velues et les reptiles, ou à deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle semblait accroupie, les membres postérieurs à moitié allongés contre le sol, les membres avant en retrait, posés sur une grosse racine. La face était énorme, avec des mâchoires d'hyène, des yeux ronds, rapides et pleins de feu, le crâne long et bas, le torse profond comme celui d'un lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le corps. C'est à la poitrine et aux épaules que Naoh reconnut un homme, car les quatre mains en faisaient une créature singulière, et la tête rappelait le buffle, l'ours et le chien. Après avoir tourné de toutes parts un regard méfiant et colère, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.
Alors, pêle-mêle, des êtres semblables jaillirent du couvert. Il y avait trois mâles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient à demi parmi les racines et les herbes. Un des mâles était colossal: avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et étouffer un tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la terre.
Le géant s'avança vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse blanche de ses dents reluire entre les lourdes lèvres frémissantes.
Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le faisaient sans hâte. Obéissant à une tradition ancienne, ils s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita, confiant dans leur expérience. Mais Nam et Gaw, qui précédaient la horde, demeurèrent un instant indécis. Quand ils voulurent imiter le chef, la route était coupée: les Hommes-au-Poil-Bleu s'étaient éparpillés dans la clairière. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois, tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si léger et si furtif qu'il faillit réussir. Mais, d'un bond, une femelle se dressa devant lui; il obliqua. Deux mâles accoururent. Comme il les évitait encore, il trébucha.
Des bras énormes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du géant.
Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrésistible paralysait ses épaules, il se sentait aussi faible qu'un saïga sous le poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le séparait de Naoh, il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa jeunesse défaillait devant la certitude de mourir.
Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avançait, tenant une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrêta:
--Ne frappe pas! dit-elle.
Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam périrait. Tout frémissant entre l'élan qui le poussait à combattre et la peur de faire broyer le Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda. L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulevé le nomade: il grinçait des dents, il le balançait, prêt à l'écraser contre un tronc d'arbre... Soudain, son geste s'arrêta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant aucune résistance, ses mâchoires farouches se détendirent, une vague douceur passa dans ses yeux fauves; il déposa Nam sur le sol.
Si le jeune homme avait fait un mouvement de défense ou même d'effroi, la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura immobile...