La Guerre du Feu: Roman des âges farouches

Part 11

Chapter 113,717 wordsPublic domain

Le Fils du Léopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des félins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bonté des mammouths, sa poitrine se soulève, un soupir caverneux la déchire, il tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son âme et qui, aussi forte que l'adoration du Feu, est plus tendre et plus douce...

Cependant, le Soleil et l'Eau mêlent leurs vies brillantes. L'Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que l'Eau même: elle s'étale sur le marécage, elle remplit tout le ciel qui lui-même domine l'étendue de la terre. Dans sa fièvre, Naoh, sans cesser de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et à la délivrance, s'étonne de la lumière si vaste venue d'un feu si petit. Un poids terrible enveloppe ses épaules; son coeur saute comme une panthère, il l'entend battre contre ses os...

Quelquefois, le Nomade se dresse et lève sa massue; la guerre le remplit tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui insultent à sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-même; il faut qu'il fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup. D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il ne sache pas comment il décevra la horde, sa vie forte garde l'espoir, ne sent pas qu'elle puisse disparaître; elle s'étend aussi loin que les eaux et que la lumière.

* * * * *

D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embûche ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se montrèrent vers le déclin du jour. On les voyait jaillir de leurs retraites et s'avancer jusqu'à l'entrée de l'arête granitique, avec un singulier mélange de glissements et de sauts, puis, arrêtés, ils considéraient le marécage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les chefs gardaient le silence, attentifs. Au crépuscule, les corps rouges grouillèrent; on eût dit, dans la lueur cendreuse, d'étranges chacals dressés sur leurs pattes de derrière. La nuit vint. Le feu des Oulhamr étendit sur les eaux une clarté sanglante. Derrière les buissons, les feux des assiégeants cuivraient les ténèbres. Des silhouettes de veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgré des simulacres d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de portée.

* * * * *

Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains Rouges circulaient sans cesse, tantôt par petits groupes, tantôt en masse. Leurs mâchoires élargies exprimaient une opiniâtreté invincible. On sentait qu'ils poursuivraient sans relâche la mort des étrangers; c'était un instinct développé en eux depuis des centaines de générations, et sans lequel ils eussent succombé devant des races d'hommes plus fortes mais moins solidaires.

Durant la seconde nuit, ils n'esquissèrent aucune attaque: ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes, soit qu'ils ne les eussent pas allumés, soit qu'ils les eussent transportés au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur brusque, et l'on eût dit que des buissons s'avançaient ainsi que des êtres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait l'abord de la chaussée granitique: les Nains Rouges poussèrent des clameurs guerrières. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque décisive.

La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-même. Leur provision épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu n'était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brême; et malgré qu'ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à peine adultes et faits pour croître encore, s'épuisaient. Le troisième soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquiétude. Il avait fortifié l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa massue s'abattrait-elle aussi meurtrière?

L'instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres. Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'était probablement impossible...

Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'éclat et ses cornes s'émoussaient; il descendait à côté d'une grande étoile bleue qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes pâles, on voyait luire brusquement les écailles d'un reptile. C'était un de ces soirs familiers à la Horde, quand elle campait près des eaux, sous un ciel clair. Les images anciennes remplirent la tête de Naoh, avec un bourdonnement. Une scène se détacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La Horde campait auprès de ses feux; le vieux Goûn laissait couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rôtie flottait avec la brise, et l'on apercevait, derrière une jungle de roseaux, la longue lueur du marécage dans le clair de lune.

Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des feux; elles dépensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude n'avait pu assoupir; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque... Elle s'effaça. Il secoua la tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.

Ses dents grincèrent: l'abri de branches s'était encore rapproché; peut-être, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque.

Soudain, un cri aigu perça l'étendue, une forme émergea de l'eau, d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait; du sang coulait d'une de ses cuisses. Il était d'étrange stature, presque sans épaules, la tête très étroite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne l'eussent pas aperçu, puis une clameur s'éleva, les sagaies et les pieux sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi; il ne sentit que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa à l'épaule sans l'arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se précipita sur le blessé, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha l'omoplate... Déjà il était hors de portée... et, ce soir-là, les Nains Rouges n'osèrent pas encore risquer la grande lutte.

III

LA NUIT SUR LE MARÉCAGE

Quand le Fils du Léopard eut tourné le Feu, il déposa l'homme sur les herbes sèches et le considéra avec surprise et méfiance. C'était un être extraordinairement différent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains Rouges. Le crâne, excessivement long et très mince, produisait un poil chétif, très espacé; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes, tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles mâchoires dont l'inférieure se dérobait ainsi que la mâchoire des rats; mais ce qui surprenait surtout le chef, c'était ce corps cylindrique, où l'on ne discernait guère d'épaules, en sorte que les bras semblaient jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sèche et rude, comme couverte d'écailles, et faisait de grands replis. Le Fils du Léopard songeait à la fois au serpent et au lézard.

Depuis que Naoh l'avait déposé sur les herbes sèches, l'homme ne bougeait pas. Parfois ses paupières se soulevaient lentement, son oeil obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une manière rauque, qui était peut-être plaintive. Il inspirait à Nam et à Gaw une vive répugnance; ils l'eussent volontiers jeté à l'eau. Naoh s'intéressait à lui, parce qu'il l'avait sauvé des ennemis, et, beaucoup plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'où l'autre venait, comment il se trouvait dans le marécage, comment il avait reçu sa blessure, si c'était un homme ou un mélange de l'homme et des bêtes qui rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant signe que c'était d'eux que viendrait la mort.

L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et très guttural. Naoh crut qu'il avait compris.

Le croissant touchait au bout du firmament, la grande étoile bleue avait disparu. L'homme, à demi redressé, appliquait des herbes sur sa blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son oeil opaque.

Lorsque la lune sombra, les étoiles allongèrent leurs scintillations sur les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils travaillèrent toute la nuit, les uns chargés de branchages, les autres avançant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre. Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs embûches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dénoncé; et il se résigna, comptant sur les hasards de la lutte.

Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancèrent quelques sagaies qui vinrent s'abattre près du retranchement. Ils crièrent leur joie et leur triomphe.

C'était le dernier jour. Au soir, les Nains achèveraient d'avancer leurs abris; l'attaque se produirait avant le coucher de la lune... Et les Oulhamr scrutaient l'eau verdâtre avec colère et détresse, tandis que la faim rongeait leurs ventres.

Dans la lueur du matin, le blessé semblait plus étrange. Ses yeux étaient pareils à du jade, son long corps cylindrique se tordait aussi facilement qu'un ver, sa main sèche et molle se recourbait bizarrement en arrière...

Soudain, il saisit un harpon et le darda sur une feuille de nénuphar; l'eau bouillonna, on aperçut une forme cuivrée et l'homme, retirant vivement l'arme, amena une carpe colossale. Nam et Gaw poussèrent un cri de joie: la bête suffirait au repas de plusieurs hommes. Ils ne regrettèrent plus que le chef eût sauvé la vie de cette créature inquiétante.

Ils le regrettèrent moins encore quand il eut capturé d'autres poissons, car il avait un instinct de pêche extraordinaire. L'énergie renaquit dans les poitrines: voyant qu'une fois de plus l'action du chef avait été bienfaisante, Nam et Gaw s'exaltèrent. Parce que la chaleur courait dans leur chair, ils ne crurent plus qu'ils allaient mourir: Naoh saurait tendre un piège aux Nains Rouges, les faire périr en grand nombre et les épouvanter.

Le Fils du Léopard ne partageait pas cette espérance. Il ne découvrait aucun moyen d'échapper à la férocité des Nains Rouges. Plus il réfléchissait, mieux se révélait l'inutilité des ruses. A force de les repasser dans son imagination, elles s'usaient en quelque sorte. Il finissait par ne plus compter que sur la rudesse de son bras et sur cette chance en laquelle les hommes et les animaux que de grands périls n'ont pu atteindre mettent leur confiance.

Le soleil était presque au bas du firmament, lorsque l'ouest s'emplit d'une nuée tremblotante, qui se disjoignait continuellement, et où les Oulhamr reconnurent une étrange migration d'oiseaux. Avec un bruit de vent et d'onde, les bandes rauques des corbeaux précédaient les grues aux pattes flottantes, les canards dardant leurs têtes versicolores, les oies aux outres pesantes, les étourneaux lancés comme des cailloux noirs. Pêle-mêle, affluaient des grives, des pies, des mésanges, des sansonnets, des outardes, des hérons, des engoulevents, des pluviers et des bécasses.

Sans doute là-bas, derrière l'horizon, quelque rude catastrophe les avait épouvantés et chassés vers des terres nouvelles.

Au crépuscule, les bêtes velues suivirent. Les élaphes galopaient éperdument, avec les chevaux vertigineux, les mégacéros ronflants, les saïgas aux pattes fines; des hordes de loups et de chiens passaient en cyclone; un grand lion jaune et sa lionne faisaient des bonds de quinze coudées devant un clan de chacals. Beaucoup firent halte auprès du marécage et s'abreuvèrent.

Alors, la guerre éternelle, suspendue par la panique, se ralluma: un léopard bondit sur la croupe d'un cheval et se mit à lui ronger la gorge; des loups fondirent sur une horde de saïgas; un aigle emportait un héron dans les nuées; le lion, avec un long rugissement, épiait les proies fugitives. On vit surgir une bête basse sur pattes, presque aussi massive que le mammouth et dont la peau formait une écorce profonde et ridée comme celle des vieux chênes. Peut-être le lion ne la connaissait-il pas, car il poussa un second rugissement, avec la menace de sa tête formidable, de ses crocs de granit et de sa crinière hérissée. Le rhinocéros, agacé par ce bruit de foudre, leva un mufle cornu et fonça furieusement sur le félin. Ce ne fut pas même une lutte. Le haut corps roux culbuta, roula sur lui-même, tandis que la masse rugueuse continuait sa course aveugle, ayant vaincu sans presque s'en apercevoir. Une plainte caverneuse, de douleur et de rage, jaillissait des flancs du lion. La stupeur d'avoir senti sa force aussi vaine que celle d'un chacal appesantissait son crâne obscur.

Naoh avait fiévreusement espéré que l'invasion des bêtes chasserait les Nains Rouges. Son attente fut déçue. L'exode ne fit qu'effleurer l'aire où campaient les assiégeants et, lorsque la nuit refoula les cendres du crépuscule, des feux s'allumèrent sur la plaine, des rires féroces s'entendirent. Puis le site redevint silencieux. A peine si quelque courlis inquiet battait des ailes, si des étourneaux bruissaient dans les oseraies ou si la nage d'un saurien agitait les nymphéas. Pourtant, des créatures singulières parurent au ras de l'eau et se dirigèrent vers l'îlot voisin de l'arête granitique. On distinguait leur passage aux remous des eaux et à l'émergence de têtes rondes, couvertes d'algues... Il y en avait cinq ou six; Naoh et l'Homme-sans-Épaules les observaient avec méfiance. Enfin, elles abordèrent dans l'îlot, se mirent sur une saillie rocheuse, puis leurs voix s'élevèrent, sarcastiques et farouches; Naoh, avec stupeur, reconnut des hommes; s'il en avait douté, les clameurs qui répondirent au long de la rive auraient dissipé son incertitude... Il sentait avec rage que les Nains Rouges, profitant de l'immigration des bêtes, venaient de vaincre sa vigilance... Mais comment s'étaient-ils frayé un passage?

Il y rêvait, farouche, lorsqu'il vit l'Homme-sans-Épaules tracer de la main, avec persistance, une direction qui partait de la rive et aboutissait à l'îlot. Puis il montrait l'arête granitique. Le Fils du Léopard devina qu'il devait y avoir une deuxième arête qui atteignait presque la surface du marécage. Maintenant, l'ennemi était là, sur son flanc, plein de pièges... et il fallait s'étendre derrière les saillies pour éviter ses pierres et ses sagaies!

* * * * *

Le silence a ressaisi le marécage; Naoh continue à veiller sous les constellations tremblotantes.

Le buisson des Nains Rouges s'avance lentement: avant la moitié de la nuit, il touchera presque le feu des nomades et l'attaque se produira. Elle sera difficile. Les Nains Rouges devront franchir les flammes qui occupent toute la largeur de l'arête et se prolongent pendant plusieurs coudées.

Comme Naoh, tout son instinct tendu, pense à ces choses, une pierre partie de l'îlot roule sur le bûcher. Le Feu siffle, une petite vapeur s'élève, et voilà qu'un deuxième projectile passe et retombe. Le coeur figé, Naoh comprend la tactique de l'ennemi. A l'aide de cailloux, enveloppés d'herbe humide, il va tenter d'éteindre le Feu ou de l'amortir suffisamment, afin de faciliter le passage aux assaillants... Que faire? Pour qu'on pût atteindre ceux qui occupent l'îlot, non seulement il faudrait qu'ils se découvrissent, mais les Oulhamr eux-mêmes devraient s'exposer à leurs coups.

* * * * *

Tandis que le Fils du Léopard et ses compagnons s'agitaient furieusement, les pierres se succédaient, une vapeur continue fusait parmi les flammes, le buisson des Nains Rouges s'avançait sans relâche: les nomades et l'Homme-sans-Épaules frémissaient de la fièvre des bêtes traquées.

Bientôt toute une partie du feu commença de s'éteindre.

--Nam et Gaw sont-ils prêts? demanda le chef.

Et sans attendre leur réponse, il poussa son cri de guerre. C'était une clameur de rage et de détresse, où les jeunes hommes ne retrouvaient pas la rude confiance du chef. Résignés, ils attendaient le signal suprême. Mais une hésitation parut saisir Naoh. Ses yeux palpitèrent, puis un rire strident jaillit de sa poitrine et l'espoir dilata son visage; il mugit:

--Voilà quatre jours que le bois des Nains Rouges sèche au soleil!

Se jetant sur le sol, il rampa vers le bûcher, saisit un tison et le lança de toutes ses forces contre le buisson. Déjà l'Homme-sans-Épaules, Nam et Gaw l'avaient rejoint, et tous quatre jetaient éperdûment des brandons.

Surpris de cette manoeuvre singulière, l'ennemi avait, au hasard, dardé quelques sagaies. Quand enfin il comprit, les feuilles sèches et les ramilles brûlaient par centaines; une flamme énorme grondait autour du buisson et commençait à le pénétrer; pour la seconde fois, Naoh poussait un cri de guerre, un cri de carnage et d'espérance, qui gonflait le coeur de ses compagnons:

--Les Oulhamr ont vaincu les Dévoreurs d'Hommes! Comment n'abattraient-ils pas les petits chacals rouges?

Le feu continuait à dévorer le buisson, une longue lueur écarlate s'étendait sur le marécage, attirait les poissons, les sauriens et les insectes; les oiseaux élevaient parmi les roseaux un grand claquement d'ailes et les loups mêlaient leurs hurlées aux ricanements des hyènes.

Tout à coup, l'Homme-sans-Épaules se dressa avec un mugissement. Ses yeux plans phosphoraient, son bras tendu montrait l'Occident.

Et Naoh, se tournant, aperçut, sur les collines lointaines, un feu semblable à la lune naissante.

IV

LE COMBAT PARMI LES SAULES

Au matin, les Nains Rouges se montrèrent fréquemment. La haine faisait claquer leurs épaisses mâchoires et briller leurs yeux triangulaires. Ils montraient de loin leurs sagaies et leurs épieux, ils faisaient mine de percer des ennemis, de les abattre, de leur rompre le crâne et de leur ouvrir le ventre. Et, ayant rassemblé un nouveau buisson, qu'ils arrosaient d'eau par intervalles, déjà ils le poussaient vers l'arête granitique.

* * * * *

Le soleil était presque au haut du firmament, lorsque l'Homme-sans-Épaules poussa une clameur aiguë. Il se leva, il agita les deux bras. Un cri semblable fendit l'espace et parut bondir sur le marécage. Alors, sur la rive, à grande distance, les nomades aperçurent un homme exactement pareil à celui qu'ils avaient recueilli. Il se dressait à la corne d'un champ de roseaux, il brandissait une arme inconnue. Les Nains Rouges aussi l'avaient aperçu: tout de suite un détachement se mit à sa poursuite... Déjà l'homme avait disparu derrière les roseaux. Naoh, secoué d'impressions retentissantes, confuses et impétueuses, continuait à scruter l'étendue. Pendant quelque temps, on vit courir les Nains Rouges sur la plaine; puis l'immobilité et le silence retombèrent. A la longue, deux des poursuivants reparurent, bientôt un autre groupe de Nains Rouges se mit en route. Naoh pressentit une aventure considérable. Le blessé la pressentait aussi, et moins obscurément. Malgré la plaie de sa cuisse, il était debout; ses yeux opaques s'éclairaient de lueurs dansantes, il poussait par intervalles une rauque exclamation de bête lacustre.

Mystérieux, les événements se multiplièrent. Quatre fois encore, des Nains Rouges longèrent le marécage, et disparurent. Enfin, parmi des saules et des palétuviers, on vit surgir une trentaine d'hommes et de femmes, aux têtes longues, aux torses ronds et singulièrement étroits, pendant que, de trois côtés, se décelaient des Nains Rouges. Un combat avait commencé.

Cernés, les Hommes-sans-Épaules lançaient des sagaies, non pas directement, mais à l'aide d'un objet que les Oulhamr n'avaient jamais vu et dont ils n'avaient aucune idée. C'était une baguette épaisse, de bois ou de corne, terminée par un crochet; et ce propulseur donnait aux sagaies une portée beaucoup plus grande que lorsqu'on les jetait à la main.

Dans ce premier moment, les Nains Rouges eurent le dessous: plusieurs gisaient sur le sol. Mais des secours arrivaient sans cesse. Les visages triangulaires surgissaient de toutes parts, même de l'abri opposé à Naoh et ses compagnons. Une fureur frénétique les agitait. Ils couraient droit à la mêlée, avec de longs hurlements; toute la prudence qu'ils avaient montrée devant les Oulhamr avait disparu, peut-être parce que les Hommes-sans-Épaules leur étaient connus et qu'ils ne craignaient pas le corps à corps, peut-être aussi parce qu'une haine ancienne les surexcitait.

Naoh laissa se dégarnir les retranchements de l'ennemi. Sa résolution était prise depuis le commencement du combat. Il n'avait pas eu à y songer. Le tréfonds de son être le poussait et la rancune, le dégoût d'une longue inaction, l'impression surtout que le triomphe des Nains Rouges serait sa propre perte.

Il n'eut qu'une seule hésitation: fallait-il abandonner le Feu? Les cages entraveraient le combat; elles seraient sans doute rompues. D'ailleurs, après la victoire, les feux ne manqueraient point, et la mort suivrait la défaite.

Quand il crut le moment favorable, Naoh donna des ordres brusques et, à toute vitesse, hurlant le cri de guerre, les Oulhamr jaillirent de leur refuge. Quelques sagaies les effleurèrent; déjà ils franchissaient l'abri des antagonistes. Ce fut rapide et farouche. Il y avait là une douzaine de combattants, serrés les uns contre les autres, dardant leurs épieux. Naoh lança sa sagaie et son harpon, puis bondit en faisant tournoyer la massue. Trois Nains Rouges succombaient à l'instant où Nam et Gaw entraient dans la mêlée. Mais les épieux se détendaient avec vitesse: chacun des Oulhamr reçut une blessure, légère pourtant, car les coups étaient faiblement portés, et de trop loin. Les trois massues ripostèrent ensemble; et, voyant tomber de nouveaux guerriers, voyant aussi surgir l'homme sauvé par Naoh, les Nains valides s'enfuirent. Naoh en abattit deux encore, les autres réussirent à se glisser parmi les roseaux. Il ne s'attarda pas à les découvrir, impatient de joindre les Hommes-sans-Épaules.

* * * * *

Parmi les saules, le corps à corps avait commencé. Seuls quelques guerriers armés du propulseur avaient pu se réfugier dans une mare, d'où ils inquiétaient les Nains Rouges. Mais ceux-ci avaient l'avantage du nombre et de l'acharnement. Leur victoire semblait certaine: on ne pouvait la leur arracher que par une intervention foudroyante. Nam et Gaw le concevaient aussi bien que le chef et bondissaient à toute vitesse. Quand ils furent proches, douze Nains Rouges, dix Hommes et Femmes-sans-Épaules gisaient sur le sol.